COMMENT FUT COMPOSÉ LE «GÉNIE DU CHRISTIANISME»[426].

[Note 426: Ci-dessus, p. 181.]

Dans une lettre du 19 août 1799, que nous donnerons tout à l'heure,

Chateaubriand annonce à ses amis de France «un ouvrage qui s'imprime à

Londres et qui a pour titre: _De la Religion chrétienne par rapport à

la Morale et aux Beaux-Arts_; cet _octavo_ de grandeur ordinaire,

{p.555} forme un volume de 430 pages». D'après M. l'abbé Pailhès,

dans son beau livre sur _Chateaubriand, sa femme et ses amis_,

Chateaubriand ne se serait mis à l'oeuvre qu'après avoir appris la

mort de sa soeur, Mme de Farcy, et sous le coup de cette mort

succédant à celle de sa mère. En un mois, il aurait écrit son ouvrage.

Un mois ne s'était pas écoulé, dit M. Pailhès, du 22

juillet, date de la mort de sa soeur, au 19 août 1799, date

de la lettre à ses amis de France, et déjà le livre

s'imprimait ou plutôt était sur le point de s'imprimer.

Est-ce croyable? Oui, si l'on veut bien se rappeler

«l'opiniâtreté de Chateaubriand à l'ouvrage»; oui, si l'on

veut bien tenir compte de ce fait que «ses matériaux étaient

dégrossis de longue main par ses précédentes études[427]».

[Note 427: L'abbé Pailhès, p. 41.]

Je ne saurais, je l'avoue, m'associer ici aux conclusions de

l'honorable et savant écrivain. Mme de Farcy était morte le 22 juillet

1799. En ce temps-là, et de France en Angleterre, la guerre existant

toujours entre les deux pays, les communications étaient rares et

difficiles. Chateaubriand ne put recevoir la lettre lui annonçant la

mort de sa soeur qu'au bout d'une ou deux semaines, dans les premiers

jours d'août au plus tôt. Ce serait donc en moins de quinze jours

qu'il aurait formé le plan du _Génie du christianisme_ et qu'il en

aurait écrit un volume entier, un in-octavo de 430 pages. Cela est

manifestement impossible. Ce qui est vrai, c'est ce que Chateaubriand

lui-même nous apprend dans ses _Mémoires_.

Sa mère était morte le 31 mai 1798. Mme de Farcy lui annonça le fatal

événement par une lettre, datée de Saint-Servan, 1er juillet 1798.

Lorsque Chateaubriand écrivit à Fontanes, le 15 août[428], la

douloureuse missive ne lui était pas encore parvenue. Il ne la reçut

qu'assez longtemps après. C'est donc dans les derniers mois de 1798

qu'il conçut la pensée d'expier l'_Essai_ par un {p.556} ouvrage

religieux. Il lui fallut former son plan, amasser ses matériaux; il ne

se mit à la rédaction qu'en 1799; c'est encore lui qui nous le dit

dans les _Mémoires_: «L'ouvrage fut commencé à Londres en 1799.»

Seulement, il fut commencé, non au mois de juillet 1799,--nous avons

vu que c'était impossible,--mais dès les premiers jours de l'année, et

alors on s'explique très bien que, le 19 août, un volume entier fût

déjà composé.

[Note 428: Voir ci-dessus, _Appendice_ nº III.]

Lisons maintenant la lettre du 19 août. Au point de vue de la

composition du _Génie du christianisme_, elle mérite une très

particulière attention. Rien ne saurait nous être indifférent de ce

qui se rattache à un livre qui a été un des grands événements de ce

siècle. Elle est adressée à Fontanes, sous le couvert de sa femme, la

_citoyenne Fontanes, à Paris:_

_19 août 1799 (v. s.)._

Citoyenne,

On cherche à vendre pour cent-soixante pièces de

vingt-quatre livres, à Paris, les feuilles d'un ouvrage qui

s'imprime chez l'étranger et qui a pour titre: _De la

Religion chrétienne par rapport à la Morale et aux

Beaux-Arts_. Cet octavo de grandeur ordinaire, et formant un

volume d'environ 430 pages, est une sorte de réponse

indirecte au poème de la _Guerre des Dieux_, et autres

livres de ce genre. Il se divise en sept parties.

La première traite des mystères, des sacrements et des

vertus du Christianisme _considérés moralement et

poétiquement_.

La seconde se rapporte aux traditions des Écritures.

Dans les troisième et quatrième parties, on examine le

Christianisme _employé comme merveilleux dans la poésie_.

La cinquième partie contient ce qui a rapport au culte en

général, tel que les fêtes, les cérémonies de l'Église,

etc., etc.

La sixième parle du culte des tombeaux chez tous les peuples

de la terre, et le compare à ce que les chrétiens ont fait

pour les morts.

La septième enfin se forme de sujets divers comme de

quelques chapitres sur les églises gothiques, sur les

ruines, sur les monastères, sur les missions, sur les

hospices, sur le culte des croix, des saints, des vierges

dans le désert, sur les harmonies {p.557} entre les grands

effets de la nature et la religion chrétienne, etc., etc. Un

grand nombre des meilleurs morceaux des _Natchez_ se

trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez,

est du même auteur.

On vous le recommande particulièrement, citoyenne, et pour

la vente des feuilles, et pour les papiers publics,

lorsqu'il paraîtra. Adressez, nous vous en supplions, le

plus tôt possible, à ce sujet, un mot par la voie

d'Hambourg, ou tout autre voie, à _MM. Dulau et Cie,

libraires, Wardour street, à Londres_. La maison de ces

citoyens est fort connue dans la librairie et est

co-propriétaire du manuscrit avec l'auteur. Si quelque

libraire de Paris veut acheter les feuilles au prix offert,

les citoyens Dulau et Cie les lui feront passer

régulièrement et promptement à mesure qu'elles se tireront à

Londres, et ils s'engagent de plus à ne publier chez

l'étranger que lorsque l'édition de Paris aura été mise en

vente. L'arrangement des cent soixante louis n'est pas, au

reste, si fixe, que vous ne puissiez le changer à volonté.

Que vous obteniez plus ou moins, que l'on fasse le payement

en argent ou en livres à votre choix et expédiés pour le

citoyen Dulau, tout cela est égal à l'auteur. Vous aurez

même les feuilles pour rien, si vous les demandez pour

vous-même et dans le dessein de vous en servir pour le

mieux. Il n'y a pas un mot de politique, dans l'ouvrage, qui

puisse en empêcher la vente. Il est purement littéraire et

nous connaissons bien votre indulgence pour l'auteur. Nous

croyons que vous serez contente de ce que vous verrez. C'est

peut-être ce qu'il a fait de mieux jusqu'à présent, outre ce

que l'ouvrage contient par ailleurs des _Natchez_, afin de

donner au public un avant-goût de cette épopée de l'homme

sauvage. Le morceau sur le _clocher_, le _tombeau dans

l'arbre_, le _coucher de soleil en pleine mer_, le _couvent

au bord d'une grève_, et quelques autres encore s'y

trouvent.

Quel long silence, chère citoyenne, et que de choses

d'amitié on aurait à vous dire! Mais dans ces temps de

calamité, il ne faut mettre dans une lettre que les mots

absolument indispensables. Salut, bonheur et souvenir.

Vous savez que, répondant par Hambourg, il faut avoir un

correspondant pour recevoir votre lettre et l'expédier pour

l'Angleterre. Vous vous en procurerez un fort aisément.

(Suscription) À la citoyenne...

...es.

à Paris.

{p.558} Deux mois plus tard, le 27 octobre 1799, dans une autre lettre

à Fontanes, Chateaubriand parle, non plus d'un volume, mais de deux

in-octavo de 350 pages chacun. Cette lettre, comme celle du 19 août,

doit être reproduite en entier. Elle a désarmé Sainte-Beuve lui-même

qui, en la publiant, le premier, dans une de ses Causeries du Lundi,

la fit précéder de ces lignes:

La sincérité de l'émotion dans laquelle Chateaubriand conçut

la première idée du _Génie du christianisme_, est démontrée

par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j'ai

trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci, dont Mme la

comtesse Christine de Fontanes, fille du poète, possède

l'original, et qui n'étant destinée qu'à la seule amitié, en

dit plus que toutes les phrases écrites ensuite en vue du

public.

Voici cette lettre:

_Ce 27 octobre 1799 (Londres)._

Je reçois votre lettre en date du 17 septembre. La tristesse

qui y règne m'a pénétré l'âme. Vous m'embrassez les larmes

aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens

n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau toutes les fois que

je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui

m'attendrissent davantage, parce que vous êtes selon les

choses de mon coeur, et selon l'idée que je m'étais faite de

l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne

faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon

par excellence, comme vous l'êtes, je vous admirerais, mais

vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme

aujourd'hui, et mes voeux pour votre bonheur ne seraient pas

si constamment attachés à mon admiration pour votre beau

génie. Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous

de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se

rompent sur la terre. Je viens encore de perdre ma

soeur[429] que j'aimais tendrement et qui est morte de

chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui

qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les

récompenser dans une autre vie. _Une âme telle que la

vôtre_, dont les amitiés doivent être aussi durables que

sublimes, _se persuadera malaisément que tout se réduit à

quelques jours d'attachement_ dans un monde dont les figures

changent si vite, et où tout {p.559} consiste à acheter si

chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu, qui voyait que mon

coeur ne marchait point dans les voies iniques de

l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su

trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était

lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort

et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes

parents et que là était ma vanité: il m'en a privé afin que

j'élevasse les yeux vers lui. Il aura désormais avec vous

toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a

données vers sa gloire, certain que je suis que là gît la

souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu

immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux

comme une flotte magnifique, et qui a placé le coeur de

l'honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants.

[Note 429: Mme de Farcy.]

Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous

vous intéressez. Je ne saurais guère vous en donner une idée

à cause de l'extrême variété des tons qui le composent; mais

je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car

j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. Je vous ai déjà

marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les

_Natchez_. Puisque je vous ai entretenu de morts et de

tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai

quelque chose de mon ouvrage à ce sujet. C'est dans la

septième partie où, après avoir passé en revue les tombeaux

chez tous les peuples anciens et modernes, j'arrive aux

tombeaux chrétiens. Je parle de cette fausse sagesse qui fit

transporter les cendres de nos pères hors de l'enceinte des

villes, sous je ne sais quel prétexte de santé. Je dis: «Un

peuple est parvenu au moment de sa dissolution etc[430]...»

[Note 430: Chateaubriand cite ici tout un morceau

de son livre, qui se retrouve, avec beaucoup de

changements et de corrections, dans le _Génie du

christianisme_ (4e partie, livre II, au chapitre

des _Tombeaux chrétiens_).]

Dans un autre endroit, je peins ainsi les tombeaux de

Saint-Denis avant leur destruction: «On frissonne en voyant

ces vastes ruines où sont mêlées également la grandeur et la

petitesse, les mémoires fameuses et les mémoires ignorées,

etc[431]...»

[Note 431: Ici encore, Chateaubriand envoie à son

ami un long passage de son livre, reproduit

également, avec des corrections, dans le chapitre

du _Génie du christianisme_ intitulé: _Saint-Denis_

(chapitre IX du livre II de la quatrième partie).]

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'auprès de ces couleurs

sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos

cimetières dans les campagnes, les tombeaux chez les

sauvages de {p.560} l'Amérique (où se trouve _le tombeau

dans l'arbre_), etc. Je vous avais mal cité le titre de

l'ouvrage; le voici: _Des beautés poétiques et morales de la

religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres

cultes de la terre_. Il formera deux volumes in-8{o} de 350

pages chacun.

Mais, mon cher ami, ce n'est pas de moi, c'est de vous que

je devrais vous entretenir. Travaillez-vous à la _Grèce

sauvée_? Vous parlez de talents: que sont les nôtres auprès

de ceux que vous possédez! Comment persécute-on un homme tel

que vous? Les misérables! mais enfin ils ont bien renié Dieu

qui a fait le ciel et la terre; pourquoi ne renieraient-ils

pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les

plus beaux attributs de cet Être tout puissant?

Tâchez de me rendre service touchant l'ouvrage en question;

mais au nom du Ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux

papiers publics lorsqu'il paraîtra; écrivez-moi souvent.

Voici l'adresse à employer: _À M. César Godefroy, négociant

à Hambourg_ sur la première enveloppe, et, au dedans, à _MM.

Dulau et Cie, libraires_. _Mon nom est inutile sur

l'adresse_; mettez seulement après Dulau, deux étoiles...

Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme

auquel vous me léguâtes à votre départ[432]. Nous parlons

sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi.

Adieu, que toutes les bénédictions du ciel soient avec vous!

Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir!

[Note 432: Christian de Lamoignon.]

Après avoir eu d'abord un volume (août 1799), après en avoir ensuite

formé deux (octobre 1799), l'ouvrage de Chateaubriand en aura quatre

lorsqu'il paraîtra le 14 avril 1802. L'édition en deux volumes,

imprimée déjà en partie à Londres, avait été interrompue par le retour

en France de l'auteur, au mois de mai 1800. Chateaubriand s'était

alors déterminé à recommencer l'impression à Paris et à refondre le

sujet en entier, d'après les nouvelles idées qu'avait fait naître en

lui son changement de position. Nous aurons à y revenir.

{p.561} V

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 59 / 96 题