«Je partage tous vos regrets, mon cher ami: je sens la douleur de
votre situation. Mourir si jeune {p.380} et après avoir survécu à
toute sa famille! Mais, du moins, cette intéressante et malheureuse
femme n'aura pas manqué des secours et des souvenirs de l'amitié. Sa
mémoire vivra dans des coeurs dignes d'elle. J'ai fait passer à M. de
la Luzerne la touchante relation qui lui était destinée. Le vieux
Saint-Germain, domestique de votre amie, s'est chargé de la porter. Ce
bon serviteur m'a fait pleurer en me parlant de sa maîtresse. Je lui
ai dit qu'il avait un legs de dix mille francs; mais il ne s'en est
pas occupé un seul moment. S'il était possible de parler d'affaires
dans de si lugubres circonstances, je vous dirais qu'il était bien
naturel de vous donner au moins l'usufruit d'un bien qui doit passer à
des collatéraux éloignés et presque inconnus[323]. J'approuve votre
conduite; je connais votre délicatesse; mais je ne puis avoir pour mon
ami le même désintéressement qu'il a pour lui-même. J'avoue que cet
oubli m'étonne et m'afflige[324]. Madame de Beaumont {p.381} sur son
lit de mort vous a parlé, avec l'éloquence du dernier adieu, de
l'avenir et de votre destinée. Sa voix doit avoir plus de force que la
mienne. Mais vous a-t-elle conseillé de renoncer à huit ou dix mille
francs d'appointements lorsque votre carrière était débarrassée des
premières épines? Pourriez-vous précipiter, mon cher ami, une démarche
aussi importante? Vous ne doutez pas du grand plaisir que j'aurai à
vous revoir. Si je ne consultais que mon propre bonheur, je vous
dirais: Venez tout à l'heure. Mais vos intérêts me sont aussi chers
que les miens et je ne vois pas des ressources assez prochaines pour
vous dédommager des avantages que vous perdez volontairement. Je sais
que votre talent, votre nom et le travail ne vous laisseront jamais à
la merci des premiers besoins; mais je vois là plus de gloire que de
fortune. Votre éducation, vos habitudes, veulent un peu de dépense. La
renommée ne suffit pas seule aux choses de la vie, et cette misérable
science du _pot-au-feu_ est à la tête de toutes les autres quand on
veut vivre indépendant et tranquille. J'espère toujours que rien ne
vous déterminera à chercher la fortune chez les étrangers. Eh! mon
ami, soyez sûr qu'après les premières caresses ils valent encore moins
que les compatriotes. Si votre amie mourante a fait toutes ces
réflexions, ses derniers moments ont dû être un peu troublés; mais
j'espère qu'au pied de sa tombe vous trouverez des leçons et des
lumières supérieures à toutes celles que les amis qui vous restent
{p.382} pourraient vous donner. Cette aimable femme vous aimait: elle
vous conseillera bien. Sa mémoire et votre coeur vous guideront
sûrement: je ne suis plus en peine si vous les écoutez tous deux.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse tendrement.»
[Note 323: L'amitié de M. de Fontanes va beaucoup
trop loin: madame de Beaumont m'avait mieux jugé,
elle pensa sans doute que si elle m'eût laissé sa
fortune, je ne l'aurais pas acceptée. CH.]
[Note 324: Madame de Beaumont avait fait son
testament, non à Rome, dans sa dernière maladie,
mais à Paris le 15 mai 1802. Elle avait fait à
Chateaubriand le seul legs qu'il pût accepter. La
disposition qui le concernait était ainsi conçue:
«Je laisse tous mes livres sans exception à
François-Auguste de Chateaubriand. S'il était
absent, on les remettrait à M. Joubert, qui se
chargerait de les lui garder jusqu'à son retour ou
de les lui faire passer.»--Le fidèle Joubert non
plus n'était pas oublié. «Je laisse, ajoutait-elle,
à M. Joubert l'aîné ma bibliothèque en bois de rose
(celle qui a des glaces), mon secrétaire en bois
d'acajou ainsi que les porcelaines qui sont dessus,
à l'exception de l'écuelle en arabesques fond d'or,
que je laisse à M. Julien.» Elle faisait son
beau-frère, Guillaume de La Luzerne, son exécuteur
testamentaire.--Le texte complet de ce testament a
été inséré par M. A. Bardoux dans l'Appendice de
son volume sur _la Comtesse Pauline de Beaumont_.]
M. Necker m'écrivit la seule lettre que j'aie jamais reçue de lui.
J'avais été témoin de la joie de la cour lors du renvoi de ce
ministre, dont les honnêtes opinions contribuèrent au renversement de
la monarchie. Il avait été collègue de M. de Montmorin. M. Necker
allait bientôt mourir au lieu d'où sa lettre était datée: n'ayant pas
alors auprès de lui madame de Staël, il trouva quelques larmes pour
l'amie de sa fille: