LA MÉDAILLE DU PRÉSIDENT STEIJN

Avant son départ de Paris pour le Natal, le mois dernier, M. Steijn,

ancien président de l'État d'Orange, a reçu du comité franco-sud-africain,

ayant à sa tête son président d'honneur et président, M. Louis Herbette,

conseiller d'État, et le sénateur Pauliat, son médaillon, oeuvre

remarquable d'un des membres du comité, le graveur en médailles Henri

Dubois, de l'Institut, auteur de la belle médaille commémorative du

président Krüger.

_Mouvement littéraire._

_L'Amant et le Médecin_, par Gabriel de la Rochefoucauld (Calmann-Lévy,

3 fr. 50).--_Ames d'autrefois_, par Louise Chasteau (Calmann-Lévy, 3 fr.

50).

L'Amant et le Médecin.

Jean de Merrien est issu d'une famille fort aristocratique. Élevé chez

les jésuites, il y a rencontré les mêmes sentiments religieux et

traditionnels que dans sa maison. Mais, peu à peu, l'esprit du siècle

l'a pénétré; les amis nouveaux l'ont orienté d'un autre côté; il a lu et

discuté les philosophes à la mode. Aussi sa foi catholique et

monarchiste s'est-elle singulièrement affaiblie. Un jour, son père le

fait dîner avec une chanoinesse, un dominicain et un abbé. Du premier

coup, et dans les moindres mots de la conversation, Jean de Merrien

constate tout le désaccord qui s'est fait entre ses hôtes et lui. Il ne

les comprend plus. Ce sont des croyants, tandis qu'en son esprit le sens

critique s'est éveillé. En cet état Jean de Merrien fait son entrée dans

la vie... et dans la vie amoureuse.

Ne gardera-t-il pas cependant, même en amour, beaucoup du catholicisme

premier? N'apportera-t-il pas dans la sensualité un certain mysticisme?

Et pour celle qu'il adore n'aura t-il pas une pudeur exagérée, jusqu'à

vouloir lui interdire la visite du médecin?

Au dix-huitième siècle, la noblesse avait versé dans les idées

nouvelles; mais elle était voltairienne, spirituelle, d'un libertinage

irrespectueux. M. de la Rochefoucauld a voulu, semble-t-il, nous montrer

quelle forme prend parfois dans l'aristocratie, au commencement du

vingtième siècle, la perte de la foi catholique. Aucune moquerie sur les

lèvres, aucune haine du culte doucement abandonné, je ne sais quoi de

religieux encore, jusque dans les écarts passionnels. On sent même que

l'arbuste tient toujours au terreau ancien par quelques racines et qu'il

pourra à un moment refleurir. Impossible de nettement définir ces êtres

nerveux, passionnés et sans volonté. Si ce portrait est exact, s'il y a

vraiment ce mal, M. de la Rochefoucauld l'a très habilement signalé aux

moralistes et aux pères de famille.

Maintenant quelle est la donnée romanesque? Dans un restaurant de nuit,

accompagnée de son mari, Mme Mirevault est apparue pour la première fois

aux regards de Jean de Merrien. Il la retrouve, par hasard, en Suisse

et, comme le mari est fort occupé avec une chanteuse italienne, il la

promène à travers les routes et les sentiers voisins. Comment, dans

cette intimité et au milieu de cette nature de Montreux, resteraient-ils

insensibles l'un à l'autre? Nous assistons à la naissance troublante de

leur amour. A Paris, ils se revoient et, avec frénésie, Jean de Merrien

s'attache à l'aimée; son amour est aiguillonné par la jalousie, car il

ne peut supporter la pensée du mari. Que fera-t-il pour rapprocher

encore davantage de lui Mme Mirevault et la mettre à l'unisson de sa

folie? Par des lectures, par des rêveries, par un certain décadentisme,

il aiguisera jusqu'au détraquement sa sensibilité. Délivrés du mari qui

est parti avec l'Italienne, ils font ensemble un voyage sur la

Méditerranée, mais sans assez consulter la force d'endurance de Mme

Mirevault, laquelle tombe dangereusement malade à Saint Tropez. C'est

peut être la mort. Jean de Merrien se méfie des médecins, et en

particulier d'un certain Michel, une célébrité de l'art, professeur à la

Faculté, en qui ces dames et Claire Mirevault surtout ont une absolue

confiance. Cependant, malgré ses répugnances, il est obligé de mander

Michel qui accourt et guérit la malade. Comme il gémit de son

impuissance et de la supériorité de Michel auprès de Claire et de la

reconnaissance émue que celle-ci témoigne à son sauveur! Est-ce que

l'époux et l'amant ne devraient pas en même temps être le médecin? A

Paris, Michel continue à faire ses visites presque quotidiennes. Au

fond, la malade n'est à l'ami qu'autant que le docteur le permet. Un

jour, dans un accès de rage jalouse, Jean de Merrien force la porte du

cabinet de Michel et constate qu'il s'est trompé, que le médecin donne

des soins absolument nécessaires. Irrité contre lui-même, incapable

d'aimer sans horriblement souffrir et faire souffrir, trop sensuel, trop

déraisonnable dans la passion, il part pour un voyage lointain et

peut-être sans retour. Voilà l'histoire racontée par Jean de Merrien

lui-même et qu'après son départ il envoie à la bien-aimée.

Peut-être quelques-uns n'estimeront-ils pas cette fin très logique.

Pourquoi se sépare-t-il de la femme adorée au moment où il en est

passionnément épris et où il a la preuve de sa fidélité? Une élégance de

bonne conversation, relevée de poésie, une belle tenue distinguent le

roman de M. de la Rochefoucauld.

Ames d'autrefois.

Encore une femme à ajouter à la liste des romanciers de talent. Il y a

tout dans ce petit livre: une phrase à la fois classique et personnelle,

donnant toute la pensée de l'auteur et sonnant à l'oreille comme une

musique; une morale pure unie à un récit captivant, et la plus

harmonieuse composition. Presque tous les romans masculins sont faits de

pièces et de morceaux; on y voit, comme dans une lanterne magique, des

scènes succédant à d'autres scènes, sans aucun lien entre elles. Ici,

tout s'enchaîne; les faits se tiennent étroitement, j'allais dire qu'ils

s'engendrent les uns les autres. L'histoire se passe sous la Révolution

et sous le Consulat. Dans un château du Périgord, nous apercevons une

veuve impérieuse, maintenant autour d'elle les anciens principes. Elle a

deux enfants: Martial et Lucette. Fort épris d'une jeune huguenote

hollandaise, que la maladie de son père a retenue dans le village

périgourdin, Martial veut l'épouser. Comment ne l'aimerait-il pas? Elle

a toutes les vertus avec la beauté. Mais sa mère, Mme de Fonspeyrat,

entre en fureur dès que Martial lui fait entrevoir son dessein. D'un

autre côté, le père de la jeune fille ne cédera jamais et n'aura pas

pour gendre un papalin. En vain l'oncle de Martial, un doux philosophe,

essaye-t-il d'intervenir. Il ne rencontre des deux parts

qu'inflexibilité. Le vieux huguenot, craignant tout et sachant l'amour

profond de sa fille Katerine, quitte le pays sans dire à personne où il

va. Peut-être par mille persécutions Mme de Fonspeyrat a-t-elle aidé à

cette fuite. Désespéré, Martial, ô abomination! s'engage dans les armées

de la Révolution et s'attache à la fortune de Buonaparte. Pendant qu'il

guerroie, Mme de Fonspeyrat oblige sa fille Lucette à renoncer à un beau

et jeune chevalier, pour s'unir à l'oncle de celui-ci, âgé, presque

défaillant, mais d'une immense fortune. La châtelaine est arrivée à ses

fins et à tout faire plier devant elle. Mais quelle vieillesse elle

s'est ménagée! Quelle tristesse est la sienne! La jeune Katerine,

retirée en Hollande, devient orpheline. Jeune, sans soutien, que

deviendra-t-elle? Elle se rappelle le vieil oncle de Martial, le

philosophe indulgent, et lui écrit. Celui-ci appelle près de lui

Katerine et la confie en mourant à une de ses vieilles amies, fort en

désaccord avec Mme de Fonspeyrat. Cependant comme celle-ci se désole

dans sa solitude, on lui envoie de temps à autre, sous un nom supposé,

la douce Katerine. Quand Martial revient avec des blessures,

qu'aperçoit-il au chevet de sa mère minée par le chagrin et mourante? Sa

fiancée. On devine la suite: Mme de Fonspeyrat expirée, il épouse la

bien-aimée de sa première jeunesse. Encore une fois, cela est fort bien

conduit, avec une sûreté et une phrase exquise qui ne défaillent jamais

et qui nous enchantent.

E. Ledrain.

Ont paru:

HISTOIRE.--_Mémoires du général Govone_ (1848-1870), publiés par son

fils et traduits de l'italien, par H. Weil. In-8°, avec portrait,

Fontemoing, 10 fr.--_Le Pape et l'Empereur_ (1804-1815), par Henri

Welschinger. In-8°, Plon, 8 fr.--_Les Sophistes français et la

Révolution européenne_, par Th. Funck-Brentano. In-8°, Plon, 6

fr.--_L'Ombrie_, par René Schneider. In-18, Hachette, 3 fr. 50.--_La

Société française du seizième au vingtième siècle_ (5e série), par

Victor du Bled. In-18, Perrin, 3 fr. 50

ROMANS.--_Les Amants du passé_, par Jean Morgan. In-18, 3 fr. 50.--_Le

Recueillement_, par Jean Deuzèle. In-18, Perrin, 3 fr. 50.--_La Guerre

universelle_, par Auguste Niemann, traduit de l'allemand. In-18,

Flammarion, 3 fr. 50;--_La Vision de Paris_, par Hemma-Prosbert. In-18,

d°, 3 fr. 50.--_Soldats de la fin_, par Jean Troy. In-18, Juven. 3 fr.

50;--_De Charybde en Scylla_, par Rhoda Broughton.--In-18, d°, 3 fr.

50.--_La Maison de danses_, par Paul Reboux. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr.

50;--_Sur la pierre blanche_, par Anatole France. In-18, d°, 3 fr.

50;--_Les Victoires mutilées_, par Gabriel d'Annunzio, traduction G.

Hérelle. In-18, d°, 3 fr. 50.

L'Illustration, No. 3232, 4 Février 1905 · 第 20 / 26 题