FEZ

_L'ambassade française auprès du sultan du Maroc est arrivée jeudi à

Fez, ou elle a fait une entrée solennelle. Nous recevrons dans quelques

jours et nous publierons la semaine prochaine les photographies prises

par notre correspondant et montrant les détails de la réception._

_Fez est la moins connue, la plus fermée des capitales du Makhzen. M.

Augustin Bernard, maître de conférences à la Sorbonne, qui a visité

cette ville il y a quelques mois, a bien voulu écrire pour_

l'Illustration _une courte mais substantielle monographie, qu'on lira

avec intérêt, à l'heure où se discutent, dans le palais du sultan

Abd-el-Aziz, les bases de l'action française au Maroc._

Vue d'un des promontoires couronnés de ruines qui s'élèvent en dehors

des remparts Fez offre un aspect véritablement enchanteur, émergeant

comme une île de la mer sombre de ses jardins. Au-dessus de la surface

inégale des terrasses qui semblent se rejoindre d'un bout de la ville à

l'autre sans que rien les sépare, se dressent seuls les minarets des

mosquées et la Kasbah. Au nord sont les pentes couvertes d'oliviers du

Zalagh; au sud, à l'horizon lointain, les sommets neigeux des

Beni-Ouaraïn. L'oued Fez, né à quelques kilomètres de la ville, se

précipite en cascades à travers les rues, avant d'aller rejoindre le

Sebou, qu'on aperçoit dans le fond de la dépression.

[Illustration: La partie du palais contenant la mosquée privée et les

appartements particuliers du sultan Abd-el-Aziz.--Copyright by Underwood

and Underwood.]

[Illustration: Un bureau d'octroi à une des portes de la ville.

_Copyright by Underwood and Underwood._]

C'est l'abondance et la beauté de ses eaux qui font la gloire de Fez et

lui ont mérité dans l'islam la même célébrité qu'a Damas. La «rivière

des Perles» fait tourner ses moulins, arrose ses jardins ombreux aimés

des citadins. Dans chaque maison, une double canalisation apporte les

eaux propres et entraîne les eaux salies: Fez a depuis le seizième

siècle le «tout-à-l'égout».

Fez, qui compte environ 70.000 habitants, se compose de deux villes:

Fez-el-Bali et Fez-el-Djedid, la vieille et la nouvelle Fez. Entre les

deux s'étendent des terrains vagues, des cimetières, un palais et des

jardins abandonnés; près des portes d'une splendide architecture

pourrissent d'effroyables charognes; c'est tout l'islam, grandeurs et

ruines.

[Illustration: Une porte de Fez-el-Bali.]

Fez-el-Bali, fondée par Idriss II, vers 806 de l'ère chrétienne, fut

peuplée à l'origine de gens de Kairouan et de musulmans d'Espagne

(Andalous), qui s'étaient cantonnés en deux quartiers distincts, chacun

d'un côté de la rivière, et entre lesquels régnaient des luttes

incessantes. Les principaux monuments qui attirent l'attention sont,

comme dans toutes les villes du Maroc, les portes, les remparts, les

mosquées et les fontaines. Les deux mosquées les plus célèbres sont

celle de Moulay-Idriss et celle de Karaouïn. Moulay-Idriss renferme le

tombeau du fondateur de la ville, le grand saint que les Fàsis invoquent

à chacune de leurs phrases; c'est le centre d'un vaste quartier entouré

de barrières et où les musulmans ont seuls le droit d'entrer. Malheur à

celui qui enfreindrait la défense!--Il serait immédiatement écharpé par

la populace, ou même brûlé vif, comme il advint à un israélite il y a

peu d'années. A bonne distance pourtant de la mosquée sainte, je

m'attirai une apostrophe peu bienveillante parce que je fumais une

cigarette: Moulay-Idriss craint l'odeur du tabac.

Karaouïn, dont on aperçoit en passant les belles fontaines et les

élégantes colonnades, ressemble à la mosquée de Cordoue. Elle renferme

la bibliothèque fameuse et l'école qu'on est convenu d'appeler

l'université de Fez. Aux yeux des musulmans, Fez est en effet le

_Dar-el-alm_, la maison de sapience: «Elle a toujours été, dit un

écrivain musulman, le siège de la science et de la religion; pôle et

centre de l'islam, mère et capitale des villes du Maghreb.»

Fez n'est pas seulement une ville de science, c'est aussi une ville de

commerce. Au centre de Fez-el-Bali est la _Kessaria_, marché formé de

rues couvertes, où l'on ne circule pas à cheval, où chaque rue a un

genre de profession et vend une catégorie de marchandises, y compris des

esclaves. C'est le rendez-vous des affaires et le centre des

conversations; les hauts personnages, les oulémas s'y promènent

gravement, ayant sous le bras le petit tapis de feutre destiné à dire la

prière ou simplement à s'asseoir lorsqu'on veut causer. Très animée à

certaines heures, la _Kessaria_ est déserte le soir comme la Cité à

Londres.

[Illustration: L'oued Fez.--_Phot. de M. Augustin Bernard._]

C'est Fez-el-Bali qui est la véritable Fez. Quant à Fez-la-Neuve, elle

est en réalité bien vieille aussi, car elle date du treizième siècle. La

majeure partie en est occupée par le Dar-el-Makhzen, ou palais du sultan,

à l'ombre duquel se tapit le mellah ou quartier israélile, teinté de

bleu, qu'habitent 8.000 juifs. Fez-el-Djedid a bien l'aspect d'une

forteresse destinée à commander le pays; ce ne sont qu'alignements de

murs crénelés, tours massives. Au-dessus des maisons, très basses, se

dressent les pavillons aux tuiles vertes des habitations impériales.

Celles-ci se divisent en deux parties: l'une publique, qui sert le matin

à la réunion des vizirs et forme le palais du gouvernement; l'autre

privée, précédée d'une longue cour quadrangulaire, qui est la demeure

même du sultan; après avoir franchi une porte gardée par des nègres, on

aborde un enchevêtrement de pavillons et de constructions confuses,

entourés par les jardins ombragés de Lalla-Mia, les plantations

d'oliviers de l'Aguedal et la vaste esplanade du nouveau mechouar,

réservée aux déploiements des troupes et aux grandes cérémonies.

Les entrevues du chérif avec les Européens ont souvent lieu dans une

petite cour, dite du pavillon bleu, autour de laquelle, dans une série

de cages grillées, sont installés les fauves de la ménagerie impériale,

lions, tigres, panthères, qui ponctuent volontiers de leurs

interruptions les discours du visiteur. C'est dans cet étrange palais

que mène son étrange vie Notre Seigneur Moulay-Abd-el-Aziz, à qui Dieu

donne la victoire.

Les auteurs musulmans ne tarissent pas en éloges sur Fez: «O Fez, dit

l'un d'eux, toutes les beautés de la terre sont réunies en toi! De

quelles bénédictions, de quels biens ne sont pas comblés ceux qui

t'habitent! Est-ce ta fraîcheur que je respire, ou est-ce la santé de

mon âme? Tes eaux sont-elles du miel blanc ou de l'argent?»

[Illustration; Un vieil aqueduc maure.--_Copyright by Underwood and

Underwood._]

Un des ministres du sultan, qui vint à Paris il y a quelques années, et

auquel je demandais laquelle des deux villes lui semblait la plus belle,

me répondit, non sans malice: «Sans doute, je préfère ma patrie, mais

comme le Bédouin de la tente préfère la maison de toile aux plus

splendides palais.» Cette humilité n'était qu'une politesse.

L'impression des Européens n'est pas toujours aussi favorable; la

première sensation est évidemment l'étonnement et l'admiration: elle

fait bientôt place chez la plupart à la tristesse et à une sorte

d'oppression. Ces hautes maisons sont sans fenêtres sur la rue,

pareilles aux femmes musulmanes qui ne se dévoilent que devant leur

maître. Ces longs murs qui semblent toujours en ruines, ces rues

étroites et tortueuses, ce silence qui serre le coeur, l'hostilité qu'on

lit dans les yeux, dans les gestes des Maures, tout cela pèse à la

longue sur le _nazrani_ (chrétien). Fez est la réalisation parfaite

d'une conception de la vie en tout et pour tout opposée à la notre. Elle

n'a pour ainsi dire pas changé depuis le moyen âge, car l'islam semble

figé plus que partout ailleurs dans cette ville pharisienne et fanatique

par excellence. De là cette impression de vétusté, de ruine, qu'a si

bien rendue Loti.

[Illustration: Les jardins qui entourent Fez.]

C'est, en tout cas, un incomparable spectacle que celui qui s'est offert

à M. Saint-René-Taillandier à son entrée dans la ville de Moulay-Idriss.

Le caïd-el-mechouar ou introducteur des ambassadeurs, Idriss-ben-Yaïch,

un superbe mulâtre à la voix tonnante, est d'abord venu au-devant de

lui. Puis le cortège s'est grossi peu à peu des fonctionnaires du

Makhzen, dans leurs costumes d'une éblouissante blancheur, la couleur

des vêtements transparaissant à travers la finesse des haïks et des

djellabas; puis des cavaliers et des caïds de toutes couleurs, oranges,

mauves, roses; puis les fantassins rouges, ondulant comme un champ de

coquelicots; enfin toute la population de Fez rangée à Bab-Segma, la

porte grandiose par laquelle le bachadour de France pénétrera dans la

cité sainte. Que ce cortège des _Mille et une Nuits_ ait, par instants,

quelque chose d'une parade de cirque, il se peut. Mais l'ensemble m'a

paru vraiment féerique et grandiose.

Ensuite viendront les affaires sérieuses.

L'Illustration, No. 3232, 4 Février 1905 · 第 12 / 26 题