montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage changeait
d’aspect: de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine; partout
s’étendaient les cultures; c’était un jardin succédant à la steppe. Un
fleuve important sortait des montagnes et, se ramifiant à travers les
campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, finissait par se perdre
dans une lagune. Le long de cette lisière fertile bordant le pied des
hauteurs, s’élevaient des villes populeuses; déjà moins nombreuses il
est vrai qu’auparavant, car la domination des Tartares s’était signalée
par des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple nomade,
les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au dépens du domaine
agricole. Cependant Rubrouck cite les villes de Talas, d’Esquius,
surtout de Caïlac, comme des centres encore importants de commerce et de
population. Il y constata avec surprise l’usage de la langue persane,
qui, si loin de la Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se
maintient encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie
centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et de ses
habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude aux descriptions
actuelles que nous devons aux Russes sur cette partie de l’Asie où ils
dominent. On peut, sur les cartes modernes de l’Asie centrale, suivre
approximativement le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond
à peu près à la route stratégique que le gouvernement russe a fait
construire pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie
occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la chaîne
aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne Alexandre. Il
traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac Balkach, dont il
entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante ville de Caïlac,
où il fit une halte de quelques jours, paraît correspondre à celle de
Kopal, une des principales étapes de la grande voie moderne entre
Tachkend et Sémipalatinsk. Elle commande l’entrée de la Dzoungarie,
cette dépression comprise entre le système des monts Altaï au nord et
des monts Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers
l’intérieur de l’Asie.
La caravane se remit en route le 30 novembre dans une direction
est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, le pays
plus accidenté et plus désert. Après avoir longé un lac d’eau saumâtre
et traversé une chaîne escarpée, la petite troupe commença à hâter le
pas et à doubler les étapes. Sauf les relais placés de distance en
distance pour héberger les messagers officiels et les ambassadeurs,
aucune habitation ne se montrait, tout vestige d’établissements humains
avait disparu. Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font
presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des fatigues nos
voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une plaine vaste et unie
comme la mer. Là se trouvait le campement alors occupé par Mangou, le
grand khan des Mongols.
Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils de
Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent
observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect de cette cour
nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs d’un climat excessif
rebelle à l’agriculture, approprié tout au plus à la vie errante de
tribus pauvres et clairsemées, un des plus bizarres accidents de
l’histoire avait placé la résidence du souverain qui pour le moment
pouvait se vanter avec quelque raison d’être le plus puissant de
l’univers. La ville de Caracorum, dont il existe de misérables restes
près de la source de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des
représentations officielles, un rendez-vous où se réunissaient à
l’occasion les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y
résidait pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois par
an; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement temporaire, ou
sa _horde_, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux confins du désert de
Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra avec les ambassadeurs du
khalife de Bagdad contre lequel s’amassait en ce moment un terrible
orage, ceux du sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux
de l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour porter
le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de ces peuplades de
chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie orientale ou qui
vivent dans les îles glacées de la mer d’Okhotsk.
La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté et d’astuce,
se détache sur un fond encore tout barbare. Il avait alors quarante-cinq
ans; ses traits accusaient sans aucun adoucissement le type mongol.
Lorsque le moine franciscain eut avec lui sa première entrevue, «il nous
demanda d’abord, dit-il, ce que nous voulions boire. Je répondis:
«Seigneur, nous ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans
la boisson; tout ce qui vous plaira nous convient.» Il nous fit alors
verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes par
politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et d’autres
oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. Enfin, après un
long intervalle, il nous ordonna de parler.» L’entretien n’alla pas loin
ce jour-là, car l’interprète était ivre et Rubrouck crut s’apercevoir
que Mangou lui-même était quelque peu chancelant. Plusieurs entrevues
eurent lieu dans la suite, et plus d’une fois le moine, admis en
présence du souverain, le trouva armé d’une omoplate brûlée et la
regardant attentivement. Une police soupçonneuse et sévère veillait
autour du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement
fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon subirent un
interrogatoire en règle; car on avait rapporté à Mangou que quarante
émissaires du Vieux de la Montagne, chef de la secte des Assassins,
étaient partis sous divers déguisements pour attenter à sa vie.
Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. L’unique
préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français soit un mot, soit
une demande précise de secours, qui eussent été interprétés comme une
marque de soumission et d’hommage. Les instructions de Rubrouck ne
portaient rien de pareil, et, se retranchant sur le terrain de la
propagande religieuse, il se défendait avec soin de toute parole de
nature à compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence
cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions
religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de neutralité,
d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les musulmans et les
prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui et profitaient également
de ses libéralités. Quand il tenait cour plénière, «les prêtres
chrétiens venaient en grand appareil, priaient pour lui et bénissaient
sa coupe. Puis les prêtres sarrasins arrivent, et font de même. Enfin se
présentent les prêtres idolâtres, qui font la même chose.» Cependant
quelques-unes des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme; et
lui-même se montrait parfois dans les cérémonies célébrées à certains
jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres cérémonies, dont Rubrouck
nous a laissé le peu édifiant tableau! Elles commençaient par des
chants, se continuaient par des distributions de cadeaux faites par la
première femme du grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous
prenaient part et où les princesses de sang royal aussi bien que les
ministres du culte laissaient leur raison.
Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son apostolat,
elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour des steppes avec
ces légions de mendiants, devins et parasites de toute espèce. Mais il
eut la surprise de rencontres très inattendues. Une femme de Metz,
nommée Paquette, vint un jour le trouver et lui raconta qu’elle avait
été prise en Hongrie, et, après des souffrances inouïes, attachée enfin
au service d’une des femmes du khan. Maintenant sa condition était
bonne; elle avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs
enfants. D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour.
Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé
Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était établi
sur le grand Pont.
C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck quand il
se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. L’histoire de ce
compatriote était fertile en péripéties. Fait prisonnier à Belgrade par
un des frères de Mangou, il avait été emmené au fond de la Mongolie.
Bientôt ses talents le firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la
munificence du khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa
femme, une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste
habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux ouvrages
montre la variété de ses aptitudes: une belle croix d’argent à la mode
de France, une image de la Vierge avec des figures sculptées sur les
panneaux; un oratoire richement orné de peintures. Comment s’étonner que
le département des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son
domaine? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de ses
réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus compliquées,
véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité de son art. Il
s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses liqueurs dans les
grands repas auxquels présidait le souverain. Maître Guillaume figura un
grand arbre d’argent avec des feuilles et des fruits, au pied duquel
quatre lions du même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça
autour du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels
jaillissaient des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette
surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une cavité
pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au milieu duquel un
homme caché imprimait un mouvement au bras de l’ange et parvenait à
tirer de la trompette des sons éclatants. Ce fut sans nul doute la
merveille de Caracorum; et l’orfèvrerie parisienne du temps de saint
Louis remportait, comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de
la Sibérie et de la Chine.
La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre percée de
quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage de la cour et
l’affluence des ambassadeurs y attiraient beaucoup de marchands. On y
voyait une église chrétienne, deux mosquées et une douzaine de temples
consacrés aux idoles de diverses nations. Elle se composait de deux
quartiers, l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai,
c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits
par un Européen. «Ils sont, dit Rubrouck, de petite taille et nasillent
en parlant. Comme tous les Orientaux, ils ont en général de petits yeux.
Ils sont très bons ouvriers en toutes sortes d’arts.» Cette colonie
chinoise exerçait à Caracorum les petits métiers dont cette race
laborieuse s’est fait aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart
des grandes villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels
étaient, avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette
population que des causes factices retenaient seules en ce pays désolé.
«En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville ne vaut pas le
bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus
que ce palais.»
Cependant le mois de juin 1254 était arrivé: craignant d’être surpris en
route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda l’autorisation de partir.
Il ne voulut point se charger, comme le lui proposait Mangou, de guider
des ambassadeurs mongols en Europe; mais il emporta une lettre du grand
khan pour le roi de France. C’était une de ces missives arrogantes comme
Attila se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au «chef des Francs son
ordre», c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre hommage par voie
d’ambassade. «Que si vous résistiez en disant: Notre terre est loin, nos
montagnes sont hautes, notre mer est grande, et que, animé de ces
pensées, vous nous déclariez la guerre, le Dieu éternel sait que nous
savons ce que nous pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et
qui rapproche ce qui est éloigné!» Muni de cette lettre, le franciscain
quitta Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de maître
Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut plus la force de le
suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la route qu’il avait déjà
parcourue. De là, franchissant le pas de Derbent à l’extrémité orientale
du Caucase, il gagna l’Arménie et traversa l’Asie Mineure pour
s’embarquer au port de Laïas. Au mois d’août 1255, après un voyage de
deux ans et demi, il revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui
avaient signalé la croisade, il croyait encore trouver le roi de France.
Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté avait
placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du prêtre Jean: ce
souverain légendaire n’était de son vivant, disait-il, qu’un petit chef
de tribus nomades au sud des monts Allai. «Les nestoriens,
remarquait-il, exagèrent tout et font grand bruit de rien. C’est ainsi
que s’est répandue la grande renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai
traversé ses pâturages, et personne ne le connaissait, excepté quelques
nestoriens.» Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse
de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. La
relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur un ton de simplicité,
de bonhomie même qui n’est pas sans charme, se recommande par des
qualités sérieuses d’observation. La valeur de ses renseignements fut
appréciée de son temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais
et Roger Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par les
Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà il avait
entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée était la même que
les anciens appelaient Sérique ou pays de la soie. Là s’étaient arrêtées
ses connaissances sur la Chine; mais la route qu’il avait suivie devait,
par le cours des choses, y conduire nécessairement ses successeurs.
CHAPITRE IV
NICOLO ET MAFFEO POLO.
Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces contrées
n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. Au siècle
suivant les rapports entre les Européens et la Chine sont au contraire
assez réguliers pour que des caravanes de marchands italiens se rendent
fréquemment de la Crimée à Pékin. Comment s’accomplit ce changement?
C’est sans aucun doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux,
favorisés par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait
l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement
l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un siècle
mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être bien connue. Avec
le voyage qui vient d’être retracé, celui de Plano Carpini et quelques
autres qui seront cités plus bas, il n’y a que les voyages des membres
de la famille Polo dont le récit nous soit parvenu avec les caractères
d’une parfaite authenticité. Ils sont d’ailleurs si intéressants par
eux-mêmes et marqués par tant d’incidents curieux, qu’ils méritent
amplement la popularité dont ils n’ont jamais cessé de jouir.
On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres dirigeait,
comme beaucoup de ses concitoyens, une maison de commerce à
Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes frères, Nicolo et Maffeo
Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent jusqu’en 1260: à cette
époque, désireux sans doute d’étendre leurs opérations, ils partirent
pour Soldaie. Cette ville développait rapidement les avantages de sa
position. Les Vénitiens commençaient à s’y porter pour disputer aux
Grecs les profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un
des points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur nombre
et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la république de
Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à ses intérêts. La
famille Polo fut une des premières à entrer dans ce mouvement. Son
installation à Soldaie fut durable, car elle y possédait encore des
immeubles vers la fin du siècle. Parmi les premiers Vénitiens qu’attira
vers cette ville la perspective d’entreprises nouvelles se trouvèrent
Nicolo et Maffeo Polo.
Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ pour
l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le tempérament
héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens de ces grandes
républiques marchandes. Ces négociants de Gênes et de Venise étaient des
hommes entreprenants, habitués aux affaires lointaines, pleins de
confiance dans les ressources de leur diplomatie naturelle et
parfaitement capables d’ailleurs de faire en toute occasion «belle et
honnête contenance», suivant l’expression d’un des leurs, Balducci
Pegolotti, dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être.
Que se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à
Soldaie? Sans doute la perspective des profits que promettait un marché
nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures dans leur décision.
Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et avaient apporté avec eux un
assortiment de joyaux: excellent moyen de plaire aux princes qu’ils se
proposaient de visiter. Il ne semble pas que leurs délibérations aient
été longues. L’année de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur
départ. Marco Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de
cet événement, se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla
bon d’aller plus avant.
[Illustration: TRAINEAUX TIRÉS PAR DES ATTELAGES DE CHIENS.]
Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou dans le
commandement des Tartares campés aux bords du Volga. C’était Barca, son
frère, «prince libéral et courtois,» dont la réputation s’étendait sans
doute jusqu’à Soldaie. Nos deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès
de lui les mains vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie
de l’étiquette orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les
explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution
attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à satisfaire à demi les
puissants seigneurs dont il était l’hôte. Mieux avisés, les Polo
commencèrent par faire hommage à Barca de tous les joyaux qu’ils avaient
apportés. En prince magnanime, il leur en rendit deux fois la valeur, et
dès ce moment les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent
pendant douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi
Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure du
Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme une des principales
étapes pour les marchands européens se rendant en Chine. Ils remontèrent
le fleuve jusqu’à Bolgara, dont les ruines s’étendent près de la ville
actuelle de Kasan. Aux confins des immenses forêts qui couvraient alors
non seulement le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était
un grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se
répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, quand la
neige glacée rendait les communications faciles, les négociants de
Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages de chiens pour se
rendre auprès des campements de chasseurs et acheter directement les
précieuses fourrures. Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore,
depuis Arkangel jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien
continent, était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une
réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la Nuit, la
province d’Obscurité: c’est ce dernier nom qu’il porte dans le livre de
Marco Polo.
Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. Les
Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque la guerre
éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des Tartares du
levant, établis en Perse. Barca eut le dessous; sa défaite fut le signal
d’un moment d’anarchie pendant lequel la sécurité des communications fut
interrompue entre le Volga et la mer Noire. Ne pouvant retourner en
arrière, nos voyageurs se décidèrent à aller en avant. La ville de
Bokara, par la position qu’elle occupe au croisement des principales
voies de l’Asie centrale, a toujours été un grand centre commercial en
relation avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de
Bolgara, les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers cet
important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute à quelque
caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand latin ne s’était
encore montré dans cette ville. Malheureusement, une fois arrivés, ils
ne purent «ni aller avant, ni retourner arrière, de sorte qu’ils
demeurèrent en ladite cité trois ans».
Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une
circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements et à leurs
incertitudes. Bokara était sur le passage des envoyés qui allaient et
venaient entre la cour tartare de Perse et celle de Mongolie. Un jour
des ambassadeurs qui se rendaient auprès du grand khan entendirent
parler de ces Occidentaux, dont la présence était un objet de curiosité.
Connaissant les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les
accompagner à sa cour. «Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous voulez
venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera grand honneur
et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez sans danger.» Jamais
proposition ne vint plus à propos. Ce nom du grand khan réveilla
l’ardeur des deux Vénitiens. En lui se résumait la grandeur de l’empire
mongol. Par la seule vertu de ce nom cessait comme par enchantement
l’attente sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès
ce moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, eux
d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière.
Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. C’est tout ce
que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du trajet fait supposer
qu’ils durent rejoindre au nord la route par laquelle les officiers
mongols avaient déjà guidé Rubrouck.
Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la cour du
grand khan: de grands changements s’étaient accomplis dans cet
intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été le signal. Son frère
Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre ans à lui succéder, avait
passé comme général ou comme gouverneur la plus grande partie de sa vie
en Chine. Grâce à lui la conquête mongole, restreinte pendant longtemps
à la partie septentrionale de cette vaste contrée, s’était
progressivement avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il
poursuivit avec ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa
race, s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration
de cet incomparable domaine devint la principale affaire de sa vie. Tant
que la domination mongole n’embrassait que les provinces du nord, elle
avait pu sans trop d’inconvénient conserver à Caracorum son centre
d’action. L’extension des conquêtes rendit un changement nécessaire, et
Kubilaï abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis.
Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà servi de
résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre Cambaluc, qui
n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette ville placée à proximité de
la Mongolie sa surveillance pouvait s’exercer à la fois sur les deux
moitiés de son empire. Dans ce changement de capitale s’exprimait une
importante révolution. C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie
rude et grossière des ancêtres. Le centre de gravité penchait
définitivement vers la Chine, et le khan des Mongols se transformait en
empereur chinois.