Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité

BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES ET DES FAMILLES

MARCO POLO

SON TEMPS ET SES VOYAGES

PAR

PAUL VIDAL-LABLACHE

MAITRE DE CONFÉRENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE et Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1880

Droits de propriété et de traduction réservés

PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.

INTRODUCTION

I

MESSER MILIONE

En 1295 trois voyageurs d’aspect singulier arrivèrent à Venise. L’un

d’eux était un homme dans la force de l’âge, les autres touchaient à la

vieillesse. Leurs visages bronzés, leurs vêtements de coupe bizarre,

quelque chose d’étrange dans leur air et leurs manières, les désignaient

à la curiosité. On eût dit des revenants d’un autre temps; car

lorsqu’ils employaient dans leur langage le dialecte local de Venise,

ils se servaient de tournures d’autrefois, d’expressions surannées,

comme des gens privés depuis longtemps de tout commerce avec leurs

compatriotes.

Les deux plus âgés, deux frères, s’appelaient l’un Nicolo, l’autre

Maffeo (ou Mathieu) Polo. Leur compagnon plus jeune, celui qui devait

rendre illustre le nom de la famille, était Marco, fils de Nicolo. Cette

famille, déjà ancienne à Venise, y tenait honorablement sa place dans

les rangs de cette laborieuse aristocratie qui partageait son activité

entre le commerce et la politique. Elle avait donné des magistrats au

grand Conseil de la république, et son inscription au Livre d’or rendait

témoignage de sa noblesse. Mais depuis deux ou trois générations la

destinée en avait dispersé les membres. Tandis que les uns restaient

dans leur patrie, les autres allaient tenter fortune en Orient, cette

carrière alors grandement ouverte aux ambitions de Venise. Ils avaient

tendu la voile au vent qui poussait de ce côté les fils de Saint-Marc.

Où ce vent les avait-il entraînés? C’est ce que personne, ni de leurs

parents ni de leurs amis, ne pouvait dire. Aussi, quand les trois

voyageurs se présentèrent dans la maison qui portait leur nom et

qu’occupaient les membres de leur famille, ils eurent peine à se faire

reconnaître. Ces absents qu’on croyait morts et qui reparaissaient à

l’improviste sous un accoutrement tartare, éprouvèrent à leur retour le

sort d’Ulysse. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils triomphèrent de

l’incrédulité de leurs proches.

Bien longtemps après on se souvenait encore à Venise de la sensation

causée par cette arrivée et l’on en faisait de curieux récits. A peine

installés dans leur demeure, ils préparèrent, disait-on, une grande fête

à laquelle furent conviés les amis de leur famille. L’heure venue, ils

parurent dans la salle du festin revêtus de longues robes traînantes en

satin cramoisi, telles que les grands seigneurs d’alors en portaient

dans l’intérieur de leurs palais. A peine les invités sont-ils assis,

que, se dépouillant de leurs robes, ils ordonnent aux serviteurs de les

déchirer et d’en partager les pièces; ils en revêtent d’autres en étoffe

damassée. Après le premier service celles-ci sont à leur tour coupées et

distribuées, et les trois héros de la fête reparaissent en robes de

velours. La même cérémonie se répète encore au dessert; et cette fois

seulement ils se présentent en habits de ville, comme étaient vêtus les

convives. Ceux-ci se montraient fort divertis de cette mise en scène,

mais une nouvelle surprise les attendait. Quand les serviteurs, la nappe

enlevée, se furent retirés de la salle, Marco Polo se leva de table et

alla chercher dans une pièce voisine les vêtements grossiers qu’ils

portaient à leur arrivée. Les coutures en sont déchirées à coups de

canifs, et voilà qu’à l’admiration générale il s’en échappe en nombre

incroyable des émeraudes, rubis, saphirs, diamants, pierres précieuses

de toute espèce. C’était les trésors qu’ils rapportaient des pays

lointains, une véritable fortune, en un menu format qui permettait de la

dissimuler aisément dans les plis de l’étoffe.

On comprend que la société vénitienne ne tint pas longtemps rigueur à de

si riches et magnifiques personnages. D’ailleurs les Vénitiens étaient

un peuple curieux, s’intéressant par nécessité comme par goût aux

relations de voyages. Dans ces grandes cités commerçantes et maritimes

il semble que l’horizon soit plus vaste, l’esprit se préoccupe

naturellement des contrées éloignées avec lesquelles la vie quotidienne

le met en rapport et des contrées plus éloignées encore qu’il entrevoit

au delà. La curiosité trouvait amplement à se satisfaire auprès de nos

voyageurs. Comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup parcouru, ils

aimaient à faire part de leurs souvenirs. C’est avec plaisir qu’ils

faisaient les honneurs à leurs hôtes des collections d’objets rares

qu’ils avaient rapportées de leurs voyages. Ils avaient réussi, à ce

qu’il paraît, à amener jusqu’à Venise des yacks, les premiers animaux de

ce genre qu’on ait vus en Europe. On admirait le fin duvet, les poils

longs et soyeux dont la nature a revêtu ces singulières bêtes, comme

pour les accommoder au climat des hauts plateaux qu’elles habitent. Les

jeunes gens de la ville trouvaient chez Marco Polo un accueil toujours

affable et courtois. Il répondait de bonne grâce à toutes les questions

qu’on lui adressait; et comme il était conteur agréable, on ne manquait

pas de le provoquer au récit des merveilles qu’il avait vues.

Il y avait dans ses récits un mot qui revenait souvent. Lorsqu’il

voulait exprimer la richesse de celui qui avait été son hôte et son

bienfaiteur, Kubilaï-khan, souverain mongol de la Chine, c’était par

quantité de millions qu’il estimait ses revenus, par millions qu’il

comptait les recettes de ses différentes provinces, par millions les

habitants des principales villes de son empire. On était sûr d’avance, à

chaque entretien avec lui, que le mot de million allait revenir. Un jour

quelque plaisant de Venise s’avisa de le désigner par un sobriquet qui

fit fortune: _Messer Milione_ (monsieur Million). Le surnom devint

rapidement populaire, sans avoir d’ailleurs rien de malveillant pour sa

personne, car il entra pour ainsi dire dans son état civil. On a trouvé

sur les registres du grand Conseil une pièce où ses noms et qualités

sont officiellement rédigés ainsi: _Le noble homme Marco Polo Milione_.

Près de deux siècles après sa mort, la maison qu’il avait habitée était

couramment désignée sous le nom de _Corte del Milione_. Il semble même

que le grand voyageur dut à ce sobriquet de devenir un personnage

légendaire. On raconte que parmi les exhibitions burlesques du carnaval

vénitien, où l’on évoquait les célébrités plus ou moins fabuleuses du

temps passé, il y eut pendant fort longtemps un personnage chargé de

représenter Messer Milione. Dernière forme de gloire, qui ne lui manqua

point!

[Illustration: YACK DOMESTIQUE.]

Parmi ses auditeurs, plusieurs évidemment sentaient s’éveiller parfois

leur incrédulité ou leurs scrupules. Ces récits les transportaient si

loin des régions et des sociétés qui leur étaient familières, qu’on ne

peut s’étonner de la réserve avec laquelle se livrait leur confiance. La

véracité des voyageurs n’a pas toujours été à l’abri de tout reproche,

et maintes fois Marco Polo fut doucement sollicité de convenir qu’il

pouvait y avoir au moins quelque exagération dans ses récits. Mais il

s’en défendait avec force. Il ajoutait alors: «Je ne dis même pas la

moitié de tout ce que j’ai vu!» Aujourd’hui, mieux placés que ses

contemporains pour discerner la vérité de sa relation, nous savons que

pour cette fois ce n’étaient pas les incrédules qui avaient raison.

II

LE LIVRE DE MARCO POLO

Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans l’oubli,

s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. De notre

temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin au retour, comme la

préoccupation au départ, ne soit de publier la relation de leur voyage.

Mais au XIIIe siècle les moyens de publicité faisaient grandement

défaut, et la pensée d’écrire son voyage ne se présentait pas aussi

naturellement à l’esprit. Bien des récits intéressants sans nul doute

nous ont ainsi échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures

de Marco Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier

d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour en

affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles qu’il

avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les rédiger par

écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de lui un auteur.

Il y avait alors une grande inimitié entre la république de Venise et

celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale excitait

l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée le spectacle de

leurs querelles. Leurs flottes ne se rencontraient nulle part sans se

combattre. Dans les villes où Génois et Vénitiens habitaient ensemble

éclataient des rixes continuelles. On venait de voir à Constantinople

les Génois établis dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord,

et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa capitale

que sur ses frontières, venger par un massacre général une récente

injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. Dans cette lutte

furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. En 1294 elle avait

perdu une bataille navale près d’Alexandrette.

Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, quand on

apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, ayant pénétré dans

l’Adriatique, s’avançait audacieusement pour insulter jusque dans ses

propres eaux la ville de Saint-Marc. On arma en toute hâte, et parmi les

citoyens chargés d’équiper et de commander une galère se trouva notre

voyageur. L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo,

rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des côtes de

Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales de Gênes, qui

commandait les Génois. La bataille, qui se livra le 8 septembre 1298,

fut un désastre pour Venise. Marco Polo, fait prisonnier avec un grand

nombre de ses compatriotes, fut conduit en captivité à Gênes.

C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un an, il

fit connaissance avec un homme dont la profession était celle d’écrivain

et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. Il se nommait

Rusticien et était originaire de Pise. Comme son compagnon de captivité,

il avait été probablement victime des malheurs de la guerre; car la

vieille et glorieuse cité à laquelle il appartenait venait aussi de

succomber, bien plus complètement que Venise, sous les coups de la

marine génoise. C’était l’époque où un dicton significatif courait en

Italie: «Qui veut voir Pise aille à Gênes!» L’élite des citoyens de Pise

y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, leur

patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement

définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce qu’elle est

encore: «Pise la morte».

Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, eut le

mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul pourrait en fixer le

souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et il rédigea sous sa dictée

le livre qui nous est parvenu: moins un récit de voyage, à vrai dire,

qu’une ample description où se déroule dans un ordre géographique tout

ce qu’il a vu et appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le

hasard des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre

pendant un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque les

souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant à la triste

réalité, il parcourt de nouveau en esprit les montagnes, les grands

fleuves, les déserts, les lointaines contrées à travers lesquelles il a

chevauché. Il se rappelle son arrivée à la cour de celui qui tenait

alors le plus vaste empire du monde, le grand khan des Mongols; il

revoit sa capitale, l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a

visitées, étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie

aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la marche

des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit au fond du

cœur d’être le confident chargé de faire connaître au monde ces grandes

merveilles. Il ne dissimule pas son admiration pour son compagnon: «Car,

dit-il dans le prologue, depuis Adam notre premier père, il n’y eut

jamais homme qui en sût autant sur les diverses parties du monde, comme

messire Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait mettre

en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres hommes le

sachent par ce livre.»

C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La rédaction

dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui fit connaître à

l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite en français. On se

demande pourquoi deux Italiens choisirent notre langue de préférence à

la leur ou même au latin, d’usage alors si général. Cette anomalie

s’explique par la faveur dont le français à cette époque était l’objet,

surtout dans les classes aristocratiques. Jamais le français n’a été

relativement plus répandu qu’au XIIIe siècle. Il régnait encore à la

cour et dans la haute société d’Angleterre depuis la conquête normande.

On le parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième

croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin de Flandre,

chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, étaient désormais

comptés. En Grèce florissait aussi la langue que des maisons de

Bourgogne et de Champagne avaient introduite dans les principautés,

duchés ou baronnies fondées par elles sur ce sol classique. C’était

enfin le parler de France qui avait servi de langage officiel au royaume

chrétien de Jérusalem, création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier

débris venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte.

Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient de bon ton

se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, qui avait déjà

publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans doute à l’employer

encore, parce que, suivant le mot de Brunetto Latini, son compatriote et

contemporain, il le jugea «délectable et plus commun à toutes gens».

Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu d’années

le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs dialectes

italiens et même réédité en français. Ce nombre d’éditions, remarquable

pour l’époque, prouve à quel point la vogue s’empara de ces récits; et

les changements que l’on remarque de l’une à l’autre montrent comment

l’auteur fut encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses

souvenirs. Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo,

nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore sur ce

personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea une

biographie et donna une réédition augmentée où se mêlent à quelques

inexactitudes une foule de détails curieux. Ainsi furent réunis les

matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui cette grande figure du

XIIIe siècle.

Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien (sa

biographie se résume presque entièrement dans ses voyages), il faut

remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit pas être traitée comme

une de ces aventures extraordinaires que rien ne prépare et que rien ne

suit. L’isoler ainsi serait en altérer le caractère, en ignorer la

signification. Un mouvement important de découvertes marqua le XIIIe

siècle, et si Marco Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut

dans un siècle de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise

(1254), des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce

continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. Il

faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions

précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans

lesquelles s’accomplit la sienne.

MARCO POLO

SON TEMPS ET SES VOYAGES

PREMIÈRE PARTIE

LES VOYAGES ANTÉRIEURS

CHAPITRE PREMIER

LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL.

Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée de la

péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses où croît la

vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait vers le milieu du

XIIIe siècle un port dont l’importance grandissait chaque jour. C’est

celui qu’on nommait alors Soldaie ou Soudak. Là se trouvait pour le

moment le principal entrepôt du commerce de la _mer Majeure_ où mer

Noire. Soldaie entretenait des relations très actives avec Sinope, à

l’extrémité septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les

toiles, les étoffes de coton, les draps de soie et les épices

aromatisées, que les caravanes y conduisaient régulièrement de

l’intérieur de l’Asie. En échange les marchands de Sinope

s’approvisionnaient à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des

zibelines, martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les

immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient à la

côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves mâles ou femelles,

genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à nos jours un des foyers

les plus actifs, était aussi une des occupations lucratives des

habitants. Non loin de là une foule de navires cinglaient vers les

plages où étaient exposés les poissons salés venus des inépuisables

pêcheries du Don. C’était enfin une ville active et populeuse, animée

par un va-et-vient continuel qui donnait à sa population l’aspect le

plus bigarré. Le fond en était grec; mais des Tartares, Comans, Russes

et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands italiens de

Constantinople ou des Turcs musulmans venus d’Asie Mineure. Il y avait

pourtant dans cette Babel de langues et de religions un lien commun qui

unissait tous les habitants de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en

Syrie et en Égypte la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins

troublait à chaque instant la sécurité des transactions, le commerce

avait trouvé dans cette espèce de marché international un terrain

neutre: à Soldaie il n’était plus question de croisade.

On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite ville qui

sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance qu’a eue ce

coin de terre. Une forteresse et quelques fragments de murailles sont

tout ce qui reste de son passé. Cette plage, recherchée pour la douceur

de son climat, s’anime un moment pendant la belle saison, car c’est

comme station de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence;

mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient ne

vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance qu’avait

jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), après s’être

fixée pour un siècle environ à Soldaie, passa ensuite à Caffa, sa

voisine et sa rivale. Celle-ci, après avoir longtemps jeté, sous

l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut à son tour détruite par les

invasions turques, et pour trois siècles ces côtes de Crimée, si

fréquentées dans l’antiquité, comme au moyen âge, furent délaissées par

les voies commerciales. Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans

prétendre à la signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par

Soldaie que se nouèrent au XIIIe siècle les relations entre l’Europe et

l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, c’est par

Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale de la

mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant environ un siècle.

En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences ne tournèrent

pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage de Soldaie. La ville

était tombée au pouvoir des Mongols ou Tartares, nom sous lequel

l’Europe désignait de préférence ces farouches conquérants. C’était

l’époque où sur l’Occident se précipitaient du fond de l’Asie centrale

les hordes que le génie de Gengis-khan avait groupées dans une

formidable agglomération. Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa

carrière de conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de

promener la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de

Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence à

infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout entière.

Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, plus sinistres

encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares des temps passés. On s’y

racontait qu’au sac de Moscou deux cent soixante-dix mille oreilles

avaient été amoncelées en tas comme preuve du massacre ordonné par le

vainqueur. Si générale avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies

on ajouta, dit-on, un nouveau verset: «Des Tartares, Seigneur,

préservez-nous!»

Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux maîtres.

Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager pour les revenus

qu’elle pouvait fournir. Les provinces russes où ils s’étaient montrés

destructeurs impitoyables n’étaient pas de celles qu’ils comptaient

garder: Soldaie au contraire fit partie de leur empire. Ils ne s’y

établirent pas, il est vrai; ils lui laissèrent même non seulement son

évêque grec, mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent

d’exiger un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année

porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant cette

redevance, les habitants purent s’administrer à leur guise, trafiquer en

sûreté et attirer chez eux le commerce lointain.

La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes mongoles fut

en définitive propice au développement des relations commerciales. Des

guerres de Gengis-khan (mort en 1227) et de ses successeurs était né le

plus vaste empire que le monde ait jamais vu; car il comprenait la

majeure partie du continent asiatique et s’avançait même en Europe. De

la mer Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays

obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après la mort

de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils se

succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays qui avait servi

de berceau à la puissance mongole, la Mongolie propre, plus une partie

de la Chine: il était gouverné par «le chef de tous les Tartares du

monde», le grand khan. Une autre branche de la dynastie avait le siège

de sa puissance en Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus,

occupant ainsi la plupart des territoires de l’Asie centrale soumis

aujourd’hui aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac

d’Aral jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie

méridionale: c’était celui «des Tartares du ponant». Enfin la Perse et

peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent en partage à un

quatrième État mongol dit «des Tartares du levant», par opposition à

ceux du Volga.

Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer en lutte les

uns avec les autres. Mais au milieu du XIIIe siècle ils formaient encore

une fédération unie sous un chef reconnu comme le principal héritier de

Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté s’exerçait réellement sur les

autres États mongols. On continuait à ne battre monnaie qu’en son nom.

Une lettre, un ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance

dans toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait

partout la sûreté des communications nécessaires pour les rapports des

divers membres de cette vaste fédération d’empires. Des messagers

allaient et venaient d’une cour à l’autre. C’était en un mot un

spectacle que jamais auparavant l’Asie n’avait offert. Jamais cette

terre des grandes agglomérations politiques n’en avait vu d’aussi vaste

ni de mieux disciplinée. Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre

sur une immense étendue.

Ces circonstances politiques eurent une grande influence sur le

développement des relations entre l’Orient et l’Occident. On peut dire

que c’est à Soldaie, favorablement placée pour servir de lien entre les

Tartares du Volga et l’Europe, que ce mouvement prit naissance.

Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité ne pouvait

être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs et l’Europe,

qu’ils avaient fait trembler; mais quand leur mouvement offensif parut

arrêté, on chercha en Europe à connaître ces peuples extraordinaires.

Quelle était leur religion? Quel parti suivraient-ils dans le grand duel

qui mettait aux prises chrétiens et musulmans? Il se trouvait que

ceux-ci avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir

plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides de

têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres d’Alep et de

Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait fait de l’assassinat

politique et religieux son mot d’ordre, allait être écrasée dans son

repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, serait conquise et saccagée par

les Mongols. Cette hostilité contre un ennemi commun donna lieu à des

échanges d’envoyés, de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares.

Elle fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, saint

Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que Dieu avait

suscités peut-être pour servir à leur insu la cause des croisades.

Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution qui, partie des

plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait de bouleverser et de

transformer l’Asie, qu’on se demandait si les Mongols n’étaient pas

chrétiens. Des bruits, des rapports plus ou moins authentiques venus

surtout d’Arménie, avaient fait croire à beaucoup de personnes qu’ils

l’étaient. En réalité ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus

le christianisme que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur

étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité

paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi un des effets des

conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une nouvelle force en

Occident une tradition singulière qui s’y était répandue depuis environ

un siècle. Le bruit avait couru alors qu’il se trouvait, au delà de la

partie de l’Asie occupée par les infidèles, un grand État chrétien dont

le monarque s’appelait prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans

étaient victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les

récits intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue

en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues témoignages,

les imaginations échauffées ne doutèrent plus des prétendues sympathies

des Mongols pour les chrétiens. Quand les voyageurs européens

commencèrent à pénétrer dans leur pays, ce fut avec la préoccupation et

l’espoir d’y trouver le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de

déceptions engendra cette recherche; mais, fable ou vérité, ces rumeurs

avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si le

prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile de

connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols n’étaient

pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les convertir.

Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, moitié

religieuses, auprès des différents princes mongols. En 1246 un moine

franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à nous, a une grande

valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, pénétra jusqu’au fond de la

Mongolie et visita le grand khan dans son palais d’été, à une journée de

marche de Caracorum. Deux ans après des messagers tartares vinrent

trouver à Chypre le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur

souverain un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 un

franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, arriva de

Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de s’engager dans le

pays des Tartares.

Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on écrit parfois à

tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, aujourd’hui une des

communes du canton de Cassel, arrondissement d’Hazebrouck, dans notre

département du Nord. A Soldaie il s’entendit avec les autorités et

consacra quelques jours aux préparatifs de son voyage. Il se procura

quatre chariots couverts, «pareils à ceux avec lesquels les Russes

transportent leurs fourrures,» quelques chevaux de selle, et la

caravane, composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se

proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain tartare le

plus voisin; mais les circonstances en décidèrent autrement, et son

voyage, que nous allons résumer, fut un des plus remarquables dont le

récit nous ait été conservé.

CHAPITRE II

LES PEUPLES DES STEPPES.

«Après avoir quitté Soldaie, nous rencontrâmes au bout de trois jours

les Tartares, et il me sembla que j’entrais dans un autre monde.» Telle

fut l’impression de Rubrouck à la vue du premier campement tartare. Le

monde dans lequel il s’engageait ainsi était le pays des steppes,

domaine de la vie pastorale et nomade. Pour longtemps il avait dit adieu

aux villes, aux champs cultivés, à tout ce qui pouvait lui rappeler sa

patrie. Les Tartares, curieux de connaître ces nouveaux venus, les

entourèrent à cheval et se mirent à les assaillir de questions. Leur

importunité fut bien des fois à charge à nos voyageurs; car, en

véritables enfants, ils demandaient tout ce qu’ils voyaient, et leur

appétit n’était pas moins insatiable que leur curiosité. Cependant ils

ne dérobèrent rien, et se chargèrent de guider la caravane auprès du

chef le plus voisin. Celui-ci était un personnage important, apparenté à

la famille régnante. La quantité de ses chariots couverts de maisons

faisait l’effet d’une ville roulante, dont l’approche s’annonçait par de

grands troupeaux paissant presque en liberté. Il reçut l’envoyé du roi

de France assis sur un lit, une sorte de guitare à la main. Sa femme

était près de lui. «En la voyant, nous crûmes en vérité qu’on lui avait

coupé le nez; elle ressemblait à un singe,» dit Rubrouck, qui sans doute

se trouvait pour la première fois en face d’une beauté du type kalmouk

ou mongol.

Le moine expliqua l’objet de son voyage: il demandait à être conduit

auprès de Sartach, arrière-petit-fils de Gengis-khan, exerçant au nom de

son père Batou le gouvernement des postes avancés de l’empire tartare

sur le Don. Son maître le roi de France, ayant entendu dire que ce

prince était chrétien, l’avait chargé de lui remettre un message.

Rubrouck avait reçu pour cet officier une lettre de recommandation de

l’empereur de Constantinople. Écrite en grec, elle ne put être

déchiffrée par le chef tartare, et notre envoyé dut attendre, pour se

mettre en route, le retour de la traduction demandée en toute hâte à

Soldaie. Il s’achemina vers le nord et arriva bientôt à l’isthme de

Pérékop, par lequel la Crimée se rattache au continent, au bord de

marais salants dont l’exploitation fort active était une importante

source de revenus pour le maître du pays. L’aspect des préposés aux

gabelles tartares n’excitait pas une impression favorable: «Misérables

gens qui semblaient couverts de lèpre, et qu’on avait placés là pour

percevoir le tribut du sel!» Après cette station, seul vestige qui

rappelât l’existence d’une autorité dans ces déserts, recommençait la

solitude des steppes. Couchant sous le ciel ou sous leurs chariots, nos

voyageurs suivirent vers l’est, ou plutôt le nord-est, une direction

parallèle à la mer d’Azof. Ils traversaient des plaines monotones où ni

forêt, ni montagne, ni rocher n’arrêtait le regard, où pendant plus

d’une semaine ne s’offrait aucune âme vivante. Pas d’arbres, mais

partout de l’herbe en abondance; de loin en loin quelques flaques d’eau

ravinant la plaine, et çà et là, seuls accidents qui rompissent

l’uniformité de l’horizon, ces tertres artificiels très nombreux en

Russie, où on les désigne sous le nom de _kourganes_, et que Rubrouck

appelle tombeaux des Comans. Il n’est pas de voyageur qui, traversant à

son tour ces solitudes herbeuses n’ait été frappé comme lui de ces

monuments mystérieux dont la silhouette, de fort loin visible, se

dessine seule entre la terre et le ciel.

C’est ainsi qu’ils arrivèrent au Tanaïs (Don), «fleuve qui sépare l’Asie

de l’Europe, comme le fleuve de l’Égypte sépare l’Asie de l’Afrique»;

ainsi le répète Rubrouck d’après les manuels de géographie qu’on

étudiait de son temps. Au point où ils l’atteignirent, le fleuve n’était

distant que de dix journées de marche du Volga. L’autorité tartare avait

récemment établi à cet endroit une station de bateliers recrutés dans la

population russe du voisinage et chargés de faire passer les officiers

ou ambassadeurs qui se rendaient vers les campements du Volga. Les

marchands usaient aussi du passage, mais moyennant un fort tribut. «On

nous transporta d’abord, puis nos chariots, en attachant les barques les

unes aux autres et en posant une roue dans l’une et une roue dans

l’autre... Le fleuve est aussi large que la Seine à Paris.»

Le campement de Sartach était à quelques journées au delà. A peine

arrivé, Rubrouck se mit en devoir de lui présenter les lettres dont il

était porteur. Mais l’audience d’un descendant de Gengis-khan ne

s’obtenait pas sans formalités. L’envoyé de saint Louis s’adressa à

l’officier chargé de l’introduction des ambassadeurs et lui remit, pour

se concilier sa faveur, une corbeille de biscuits et une bouteille de

vin muscat. Ce chambellan tartare avait des idées arrêtées sur la

situation politique de l’Europe. «Quel est, demanda-t-il à Rubrouck, le

plus grand seigneur parmi les Francs?--L’empereur, répond celui-ci, s’il

occupait son empire sans contestation.--Non, réplique alors le Tartare,

c’est le roi de France.»

Guillaume de Rubrouck se crut sans doute à ce moment arrivé au terme de

son voyage. Les instructions de son maître ne lui assignaient pas

d’autre but, et leur objet se bornait, du moins en apparence, à

solliciter une autorisation de séjour auprès de Sartach. Quand, revêtus

de leurs plus beaux ornements sacerdotaux, le moine, son compagnon et

son clerc se présentèrent devant le prince mongol, il leur témoigna une

vive curiosité. Il examina attentivement tous les détails de leur

costume et prit plaisir à feuilleter avec sa femme un psautier enluminé

dont la reine de France avait fait cadeau à son ambassadeur. Mais, après

avoir pris connaissance des lettres royales, il déclara qu’il ne pouvait

rien décider sans l’avis de son père: c’est auprès de lui qu’il fallait

se rendre.

Assez désabusé sur le prétendu christianisme de Sartach, notre envoyé

dut continuer sa route et atteignit après trois jours le Volga. Il vit

avec admiration ce beau fleuve, quatre fois plus large, écrit-il, que la

Seine à Paris. Un passage y était organisé, comme sur le Don: création

récente et nouvelle preuve du soin avec lequel les gouvernants tartares

assuraient les communications de leur empire. C’était l’époque de

l’année où Batou? et sa cour établissaient leur résidence périodique au

milieu des grands pâturages qui bordent la rive orientale du fleuve. Les

voyageurs aperçurent donc bientôt la _horde_, c’est-à-dire le campement

du chef, occupant le centre d’une multitude de chariots établis à droite

et à gauche. Une profonde surprise s’empara d’eux au spectacle de ces

rangées de maisons roulantes qui ressemblaient à une grande ville pleine

de peuple, s’étendant en longueur jusqu’à trois ou quatre lieues. Vraie

capitale des steppes, cette _horde_ en abritait le farouche dominateur,

celui dont le nom faisait trembler la Russie et l’Europe, et qui n’était

cependant le chef que «des Tartares du ponant».

La réception se fit avec un grand appareil. Lorsque avait lieu une de

ces cérémonies, auxquelles un grand nombre d’assistants étaient conviés,

on dressait une tente ronde surmontée d’une sorte de coupole recouverte

de feutre et de tapis, semblable en un mot, sauf la grandeur des

dimensions et la richesse des ornements, aux _iourtes_ dans lesquelles

habitent aujourd’hui les Turcomans ou les Kirghizes. Près de l’entrée

s’étalait un bahut chargé de vases d’or et d’argent garnis de pierres

précieuses, avec une provision de _koumi_, boisson nationale des

Mongols. L’assistance se composait d’hommes et de femmes, celles-ci en

moins grand nombre il est vrai; mais leur présence indique combien à

cette époque l’usage musulman de la réclusion des femmes était étranger

aux Tartares. Enfin le prince trônait sur un siège d’or élevé sur trois

marches. Une dame, ce jour-là, était assise à son côté.

[Illustration: UNE TENTE TURCOMANE.]

C’est devant cette tente que, dès le lendemain du jour de leur arrivée,

parurent les envoyés du roi de France. On les retint d’abord à la porte,

revêtus de leurs habits religieux, pieds nus et la tête découverte; puis

ils furent introduits au milieu de la salle. «Nous restâmes debout le

temps de réciter le _Miserere_, et tous les assistants gardaient un

profond silence.»

Invité enfin à parler, Guillaume de Rubrouck plia un genou; mais sur un

signe du prince il dut plier les deux. «Alors, pensant que je priais

Dieu, puisque j’étais à deux genoux, je commençai ainsi: Seigneur, nous

prions Dieu de vous donner les biens terrestres, et ensuite ceux du

ciel, parce que sans ceux-ci les autres ne sont rien.» Il écoutait très

attentivement, et j’ajoutai: «Vous savez certainement que vous

n’obtiendrez pas les biens célestes si vous ne devenez chrétien.» A ces

mots il sourit légèrement, et tous les Mongols frappèrent des mains en

se moquant de nous.»--Cependant l’audience finit mieux qu’elle n’avait

commencé. Batou questionna son hôte sur les motifs de l’expédition

entreprise en Terre sainte alors par saint Louis. Enfin, comme une

grande marque de faveur, il lui fit donner du lait à boire et lui permit

de s’asseoir. Rubrouck put sortir un instant après, emportant

apparemment de cette entrevue la même impression que ces ambassadeurs de

l’empire romain auxquels Attila donna audience dans ses campements des

bords du Danube.

La démarche de saint Louis parut à Batou un incident assez important

pour être porté à la connaissance du chef souverain de l’empire. Les

membres de la dynastie de Gengis, encore fidèles à la loi hiérarchique,

n’agissaient que de concert dans les circonstances qu’ils jugeaient

graves. Aussi dès le lendemain notre envoyé reçut avis de s’apprêter à

se rendre, avec un seul compagnon et un interprète, auprès du grand

khan. Quelques jours après le fils d’un _millénaire_ (colonel) mongol

vint le trouver et lui dit: «Je dois vous conduire auprès de

Mangou-khan. Il faut quatre mois pour y aller, et il fait si froid

là-bas que la gelée fend les pierres et les arbres. Voyez si vous pouvez

supporter le voyage.--J’espère, répondit simplement Rubrouck, qu’avec la

grâce de Dieu nous supporterons ce que supportent les autres hommes.» On

leur apporta le lendemain un équipement à la tartare, et le 16 septembre

1253 ils commencèrent un nouveau voyage qui allait les conduire au fond

de l’Asie.

Avant d’y suivre Guillaume de Rubrouck, arrêtons-nous pour observer avec

lui les usages des peuples qu’il visitait. Sa description est un tableau

de la vie nomade telle que l’ont toujours pratiquée les habitants des

steppes. Pour l’entretien de leurs nombreux troupeaux ils se

transportent d’un lieu déterminé de pâturage à un autre, suivant les

saisons. Leurs demeures, dont la charpente ne se compose que d’un

treillis de baguettes entrecroisées, sont hissées sur des chariots et se

mettent en marche avec eux. La chair et le lait de leurs troupeaux

suffisent aux besoins de leur cuisine; en été même leur nourriture

exclusive est le _koumi_, lait de jument fermenté. Une grande quantité

de ce lait est recueillie dans une outre immense, puis battue avec une

pièce de bois pendant plusieurs jours. Quand la fermentation du liquide

est suffisante, ils le boivent ou en font provision. Cette boisson

tonique et nourrissante est encore aujourd’hui pour l’habitant des

steppes, comme le vin pour nous, le thé pour le Chinois ou le Tibétain,

une condition de santé et de force. Lorsque Rubrouck en goûta pour la

première fois, «il tressaillit d’horreur»; mais ensuite ce breuvage

picotant lui fit l’effet de «certains vins de Champagne. Il réjouit le

cœur, mais il égare les têtes faibles.»

Hommes et femmes mènent une vie active. Outre le soin des troupeaux, qui

est l’occupation commune, les hommes fabriquent les armes ou les harnais

dont ils ont besoin; la confection des vêtements et des chaussures,

celle des tapis et des coffres, qui sont le luxe de la tente, regarde

spécialement les femmes. La polygamie est admise, mais en fait les

riches seuls peuvent user de ce droit. La femme n’apporte point de dot à

son époux; c’est celui-ci qui l’achète à ses parents. Dans le cérémonial

du mariage figuraient certains usages rappelant les pratiques barbares

des sociétés primitives. Quand, dit notre voyageur, le père de la jeune

fille et le futur époux sont tombés d’accord, le père offre un banquet,

tandis que la jeune fille court se cacher chez ses plus proches parents.

Alors le père dit: Voilà ma fille, elle est à toi, tu peux t’en emparer

partout où tu la trouveras. Le fiancé se met en quête avec ses amis, et

quand il l’a trouvée, il la saisit et la conduit par force dans sa

demeure.--Ces brusques préliminaires ne nuisaient pas, à ce qu’il

semble, à la bonne union du ménage. Du moins Marco Polo rend-il le

meilleur témoignage des épouses tartares: il les dit dévouées à leurs

maris et même habituées à vivre entre elles dans un accord inaltérable!

La justice est simple et expéditive: peine de mort pour l’homicide ou

l’adultère, bastonnade pour le voleur. Les instincts religieux du

Tartare sont satisfaits par l’observance de quelques pratiques. Avant de

boire il n’oubliera pas de verser à terre une partie du liquide. Il se

gardera de mettre le pied sur le seuil de la maison; le compagnon de

Rubrouck faillit une fois payer de sa vie une infraction de ce genre.

Dans chaque demeure sont fixées à des places déterminées quelques

statuettes en feutre figurant le couple divin entouré de ses enfants,

qui veille à la sécurité du foyer: il faut avant le repas honorer par

une aspersion ces idoles, suivant l’ordre hiérarchique des personnes

qu’elles représentent. Les morts reçoivent certains honneurs: on dépose

sur le tombeau des aliments pour que le défunt ne manque de rien, et

l’on suspend tout autour à des perches des peaux de cheval. Mais le

grand souci du Tartare est de connaître l’avenir. Le mode le plus usité,

au dire de Rubrouck, est la divination par l’omoplate d’un mouton. On

place l’os sur le feu, et au bout d’un instant le devin observe les

fentes que la combustion a produites. Si les fissures sont dans le sens

de la longueur, le présage est favorable; dans le cas contraire il faut

se garder de rien entreprendre. Ce genre d’oracle est en usage chez les

Turcomans de nos jours. On l’a même observé chez les Grecs modernes,

auxquels cette coutume des steppes a été très probablement transmise par

la conquête turque.

[Illustration: CAVALIERS MONGOLS.]

Ainsi religion, justice, vie sociale, tout ce qui constitue le

patrimoine moral d’une race se réduisait chez ces peuples à la forme la

plus élémentaire. Le Tartare des steppes ne connaît pas d’autre horizon.

Rubrouck raconte que, lorsqu’il essayait d’expliquer à ses hôtes mongols

ce que c’est que la mer, il ne parvenait pas à se faire comprendre.

Étrangers au reste du monde, ne trouvant sur des espaces immenses que

des peuples semblables à eux, ils ne sont pas stimulés par la variété

des conditions d’existence. Ils n’ont pas plus d’idées que de besoins.

Il est vrai que dans cette simplicité est aussi le secret de leur force.

Pour une chasse ou pour une expédition guerrière, le cavalier, non moins

sobre que sa monture, franchit des distances immenses. «Quand ils

partent en campagne, dira Marco Polo, chacun n’emporte que deux outres

de cuir pour le lait et un petit pot de terre pour la viande. Et si la

presse est grande, ils chevauchent bien dix journées sans manger de la

viande ni faire du feu.» Sous la main d’un organisateur de génie, ces

qualités essentiellement militaires étaient devenues un instrument de

domination et de conquête. Gengis-khan, «un homme de grand sens et de

grande prouesse,» créa l’organisation hiérarchique, imposa la discipline

de fer qui fit de ces hordes une des forces les plus redoutables que le

monde eût vues. Du général au soldat le châtiment, sévère et immédiat,

n’épargnait personne.

Rubrouck familiarisa le moyen âge avec ces peuples, occupants naturels

de l’espace immense qui sépare les civilisations de l’Europe et de la

Chine. Sa description rappelle souvent celle qu’Hérodote a tracée des

Scythes. En effet ces peuples ne changent guère; leur existence semble

régie par d’inflexibles nécessités de climat. Tant qu’ils restent

fidèles à leurs steppes natives, quel progrès pourrait les arracher à

leur simplicité d’habitudes ou les troubler dans leur paresse d’esprit?

Maintenant encore les Kirghizes, Kalmouks, Turcomans, sans parler des

Mongols eux-mêmes, représentent, sous divers noms et sous d’autres

étiquettes religieuses, les Tartares du XIIIe siècle.

Au contraire, lorsque par quelque concours de circonstances ils ont été

implantés au milieu des populations sédentaires et civilisées, on les a

toujours vus se fondre promptement dans ce milieu nouveau. C’est ce qui

arriva après Gengis-khan. Ceux qui avaient porté à l’islam les coups les

plus rudes ne tardèrent pas à devenir musulmans, une fois établis en

Perse: ce sol qu’ils ont bouleversé a oublié leur nom. Fixés en Chine,

ils se convertirent à sa religion et à ses mœurs. Quand Marco Polo put

comparer les Mongols des steppes et ceux de la Chine, il remarqua le

changement profond qu’avaient éprouvé ces derniers, et pour lequel

suffit la courte période qu’embrasse ce récit. Cette transformation des

nomades était inévitable. Leur état social, inséparable du milieu dans

lequel il s’était formé, restait sans application à leur condition

nouvelle. Ils flottaient à l’aventure comme déracinés, jusqu’à ce que

l’influence des civilisations étrangères, auxquelles ils n’avaient rien

à opposer de leur propre fond, eût raison d’eux et les absorbât.

CHAPITRE III

RUBROUCK A CARACORUM.

Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un interprète et du

seigneur mongol qui leur servait de guide, mirent douze jours à franchir

la distance entre le Volga et le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural; puis,

pendant un mois, ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers

l’est. La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme de

Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. Ils

traversaient un pays généralement plat, entrecoupé de déserts, dépourvu

d’arbres, sauf au bord des rares cours d’eau, et devaient s’accommoder

comme combustible de quelques broussailles. Tel est en effet l’aspect

des steppes kirghizes qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du

lac d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était fermée

au nord et que sa prétendue communication avec l’Océan glacial était une

chimère. Comme, à son retour, il se dirigea parallèlement à la côte

occidentale, complétant ainsi le circuit que son prédécesseur, frère

André, avait déjà accompli par le sud et par l’est, il put affirmer en

toute certitude que cette mer était entourée de tous côtés par les

terres. Il y avait longtemps que cette vérité géographique avait été

attestée par Hérodote; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu,

et continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa propre

expérience. Désormais du moins la découverte était acquise.

Marco Polo · 第 1 / 12 段