Ma grand'mère fut enchantée de M. de Charlus. Sans doute il attachait

une extrême importance à toutes les questions de naissance et de

situation mondaine, et ma grand'mère l'avait remarqué, mais sans rien

de cette sévérité où entrent d'habitude une secrète envie et

l'irritation de voir un autre se réjouir d'avantages qu'on voudrait et

qu'on ne peut posséder. Comme au contraire ma grand'mère contente de

son sort et ne regrettant nullement de ne pas vivre dans une société

plus brillante, ne se servait que de son intelligence pour observer

les travers de M. de Charlus, elle parlait de l'oncle de Saint-Loup

avec cette bienveillance détachée, souriante, presque sympathique, par

laquelle nous récompensons l'objet de notre observation désintéressée

du plaisir qu'elle nous procure, et d'autant plus que cette fois

l'objet était un personnage dont elle trouvait que les prétentions

sinon légitimes, du moins pittoresques, le faisaient assez vivement

trancher sur les personnes qu'elle avait généralement l'occasion de

voir. Mais c'était surtout en faveur de l'intelligence et de la

sensibilité qu'on devinait extrêmement vives chez M. de Charlus, au

contraire de tant de gens du monde dont se moquait Saint-Loup, que ma

grand'mère lui avait si aisément pardonné son préjugé aristocratique.

Celui-ci n'avait pourtant pas été sacrifié par l'oncle, comme par le

neveu, à des qualités supérieures. M. de Charlus l'avait plutôt

concilié avec elles. Possédant comme descendant des ducs de Nemours et

des princes de Lamballe, des archives, des meubles, des tapisseries,

des portraits faits pour ses aïeux par Raphaël, par Velasquez, par

Boucher, pouvant dire justement qu'il visitait un musée et une

incomparable bibliothèque, rien qu'en parcourant ses souvenirs de

famille, il plaçait au contraire au rang d'où son neveu l'avait fait

déchoir, tout l'héritage de l'aristocratie. Peut-être aussi moins

idéologue que Saint-Loup, se payant moins de mots, plus réaliste

observateur des hommes, ne voulait-il pas négliger un élément

essentiel de prestige à leurs yeux et qui, s'il donnait à son

imagination des jouissances désintéressées, pouvait être souvent pour

son activité utilitaire un adjuvant puissamment efficace. Le débat

reste ouvert entre les hommes de cette sorte et ceux qui obéissent à

l'idéal intérieur qui les pousse à se défaire de ces avantages pour

chercher uniquement à le réaliser, semblables en cela aux peintres,

aux écrivains qui renoncent à leur virtuosité, aux peuples artistes qui

se modernisent, aux peuples guerriers prenant l'initiative du

désarmement universel, aux gouvernements absolus qui se font

démocratiques et abrogent de dures lois, bien souvent sans que la

réalité récompense leur noble effort; car les uns perdent leur talent,

les autres leur prédominance séculaire; le pacifisme multiplie

quelquefois les guerres et l'indulgence la criminalité. Si les efforts

de sincérité et d'émancipation de Saint-Loup ne pouvaient être trouvés

que très nobles, à juger par le résultat extérieur, il était permis de

se féliciter qu'ils eussent fait défaut chez M. de Charlus, lequel

avait fait transporter chez lui une grande partie des admirables

boiseries de l'hôtel Guermantes au lieu de les échanger comme son

neveu contre un mobilier modern-style, des Lebourg et des Guillaumin.

Il n'en était pas moins vrai que l'idéal de M. de Charlus était fort

factice, et si cette épithète peut être rapprochée du mot idéal, tout

autant mondain qu'artistique. A quelques femmes de grande beauté et de

rare culture dont les aïeules avaient été deux siècles plus tôt mêlées

à toute la gloire et à toute l'élégance de l'ancien régime, il

trouvait une distinction qui le faisait pouvoir se plaire seulement

avec elles, et sans doute l'admiration qu'il leur avait vouée était

sincère, mais de nombreuses réminiscences d'histoire et d'art évoquées

par leurs noms y entraient pour une grande part, comme des souvenirs

de l'antiquité sont une des raisons du plaisir qu'un lettré trouve à

lire une ode d'Horace peut-être inférieure à des poèmes de nos jours

qui laisseraient ce même lettré indifférent. Chacune de ces femmes à

côté d'une jolie bourgeoise était pour lui ce qu'est à une toile

contemporaine représentant une route ou une noce, ces tableaux anciens

dont on sait l'histoire, depuis le Pape ou le Roi qui les

commandèrent, en passant par tels personnages auprès de qui leur

présence, par don, achat, prise ou héritage nous rappelle quelque

événement ou tout au moins quelque alliance d'un intérêt historique,

par conséquent des connaissances que nous avons acquises, leur donne

une nouvelle utilité, augmente le sentiment de la richesse des

possessions de notre mémoire ou de notre érudition. M. de Charlus se

félicitait qu'un préjugé analogue au sien, en empêchant ces quelques

grandes dames de frayer avec des femmes d'un sang moins pur, les

offrît à son culte intactes, dans leur noblesse inaltérée, comme telle

façade du XVIIIe siècle soutenue par ses colonnes plates de marbre

rose et à laquelle les temps nouveaux n'ont rien changé.

M. de Charlus célébrait la véritable noblesse d'esprit et de cœur de

ces femmes, jouant ainsi sur le mot par une équivoque qui le trompait

lui-même et où résidait le mensonge de cette conception bâtarde, de

cet ambigu d'aristocratie, de générosité et d'art, mais aussi sa

séduction, dangereuse pour des êtres comme ma grand'mère à qui le

préjugé plus grossier mais plus innocent d'un noble qui ne regarde

qu'aux quartiers et ne se soucie pas du reste, eût semblé trop

ridicule, mais qui était sans défense dès que quelque chose se

présentait sous les dehors d'une supériorité spirituelle, au point

qu'elle trouvait les princes enviables par-dessus tous les hommes,

parce qu'ils purent avoir un La Bruyère, un Fénelon comme précepteurs.

Devant le Grand-Hôtel, les trois Guermantes nous quittèrent; ils

allaient déjeuner chez la princesse de Luxembourg. Au moment où ma

grand'mère disait au revoir à Mme de Villeparisis et Saint-Loup à ma

grand'mère, M. de Charlus qui jusque-là ne m'avait pas adressé la

parole, fit quelques pas en arrière et arrivé à côté de moi: «Je

prendrai le thé ce soir après dîner dans l'appartement de ma tante

Villeparisis, me dit-il. J'espère que vous me ferez le plaisir de

venir avec Madame votre grand'mère.» Et il rejoignit la marquise.

Quoique ce fût dimanche, il n'y avait pas plus de fiacres devant

l'hôtel qu'au commencement de la saison. La femme du notaire en

particulier trouvait que c'était bien des frais que de louer chaque

fois une voiture pour ne pas aller chez les Cambremer, et elle se

contentait de rester dans sa chambre.

--Est-ce que Mme Blandais est souffrante? demandait-on au notaire, on

ne l'a pas vue aujourd'hui.

--Elle a un peu mal à la tête, la chaleur, cet orage. Il lui suffit

d'un rien; mais je crois que vous la verrez ce soir. Je lui ai

conseillé de descendre. Cela ne peut lui faire que du bien.

J'avais pensé qu'en nous invitant ainsi chez sa tante, que je ne

doutais pas qu'il eût prévenue, M. de Charlus eût voulu réparer

l'impolitesse qu'il m'avait témoignée pendant la promenade du matin.

Mais quand arrivé dans le salon de Mme de Villeparisis, je voulus

saluer le neveu de celle-ci, j'eus beau tourner autour de lui qui,

d'une voix aiguë, racontait une histoire assez malveillante pour un de

ses parents, je ne pus pas attraper son regard; je me décidai à lui

dire bonjour et assez fort, pour l'avertir de ma présence, mais je

compris qu'il l'avait remarquée, car avant même qu'aucun mot ne fût

sorti de mes lèvres, au moment où je m'inclinais je vis ses deux

doigts tendus pour que je les serrasse, sans qu'il eût tourné les yeux

ou interrompu la conversation. Il m'avait évidemment vu, sans le

laisser paraître, et je m'aperçus alors que ses yeux qui n'étaient

jamais fixés sur l'interlocuteur, se promenaient perpétuellement dans

toutes les directions, comme ceux de certains animaux effrayés, ou

ceux de ces marchands en plein air qui, tandis qu'ils débitent leur

boniment et exhibent leur marchandise illicite, scrutent, sans

pourtant tourner la tête, les différents points de l'horizon par où

pourrait venir la police. Cependant j'étais un peu étonné de voir que

Mme de Villeparisis heureuse de nous voir venir, ne semblait pas s'y

être attendue, je le fus plus encore d'entendre M. de Charlus dire à

ma grand'mère: «Ah! c'est une très bonne idée que vous avez eue de

venir, c'est charmant, n'est-ce pas, ma tante?» Sans doute avait-il

remarqué la surprise de celle-ci à notre entrée et pensait-il en homme

habitué à donner le ton, le «la», qu'il lui suffisait pour changer

cette surprise en joie d'indiquer qu'il en éprouvait lui-même, que

c'était bien le sentiment que notre venue devait exciter. En quoi il

calculait bien, car Mme de Villeparisis qui comptait fort son neveu et

savait combien il était difficile de lui plaire, parut soudain avoir

trouvé à ma grand'mère de nouvelles qualités et ne cessa de lui faire

fête. Mais je ne pouvais comprendre que M. de Charlus eût oublié en

quelques heures l'invitation si brève, mais en apparence si

intentionnelle, si préméditée qu'il m'avait adressée le matin même et

qu'il appelât «bonne idée» de ma grand'mère, une idée qui était toute

de lui. Avec un scrupule de précision que je gardai jusqu'à l'âge où

je compris que ce n'est pas en la lui demandant qu'on apprend la

vérité sur l'intention qu'un homme a eue et que le risque d'un

malentendu qui passera probablement inaperçu est moindre que celui

d'une naïve insistance: «Mais, monsieur, lui dis-je, vous vous

rappelez bien, n'est-ce pas, que c'est vous qui m'avez demandé que

nous vinssions ce soir?» Aucun son, aucun mouvement ne trahirent que

M. de Charlus eût entendu ma question. Ce que voyant je la répétai

comme les diplomates ou ces jeunes gens brouillés qui mettent une

bonne volonté inlassable et vaine à obtenir des éclaircissements que

l'adversaire est décidé à ne pas donner. M. de Charlus ne me répondit

pas davantage. Il me sembla voir flotter sur ses lèvres le sourire de

ceux qui de très haut jugent les caractères et les éducations.

Puisqu'il refusait toute explication, j'essayai de m'en donner une, et

je n'arrivai qu'à hésiter entre plusieurs dont aucune ne pouvait être

la bonne. Peut-être ne se rappelait-il pas ou peut-être c'était moi

qui avais mal compris ce qu'il m'avait dit le matin... Plus

probablement par orgueil ne voulait-il pas paraître avoir cherché à

attirer des gens qu'il dédaignait, et préférait-il rejeter sur eux

l'initiative de leur venue. Mais alors, s'il nous dédaignait, pourquoi

avait-il tenu à ce que nous vinssions ou plutôt à ce que ma grand'mère

vînt, car de nous deux ce fut à elle seule qu'il adressa la parole

pendant cette soirée et pas une seule fois à moi. Causant avec la plus

grande animation avec elle ainsi qu'avec Mme de Villeparisis, caché en

quelque sorte derrière elles, comme il eût été au fond d'une loge, il

se contentait seulement, détournant par moments le regard

investigateur de ses yeux pénétrants, de l'attacher sur ma figure,

avec le même sérieux, le même air de préoccupation, que si elle eût

été un manuscrit difficile à déchiffrer.

Sans doute s'il n'avait pas eu ces yeux, le visage de M. de Charlus

était semblable à celui de beaucoup de beaux hommes. Et quand

Saint-Loup en me parlant d'autres Guermantes me dit plus tard: «Dame,

ils n'ont pas cet air de race, de grand seigneur jusqu'au bout des

ongles, qu'a mon oncle Palamède», en confirmant que l'air de race et

la distinction aristocratiques n'étaient rien de mystérieux et de

nouveau, mais qui consistaient en des éléments que j'avais reconnus

sans difficulté et sans éprouver d'impression particulière, je devais

sentir se dissiper une de mes illusions. Mais ce visage, auquel une

légère couche de poudre donnait un peu l'aspect d'un visage de

théâtre, M. de Charlus avait beau en fermer hermétiquement

l'expression, les yeux étaient comme une lézarde, comme une meurtrière

que seule il n'avait pu boucher et par laquelle, selon le point où on

était placé par rapport à lui, on se sentait brusquement croisé du

reflet de quelque engin intérieur qui semblait n'avoir rien de

rassurant, même pour celui qui, sans en être absolument maître, le

porterait en soi, à l'état d'équilibre instable et toujours sur le

point d'éclater; et l'expression circonspecte et incessamment inquiète

de ces yeux, avec toute la fatigue qui, autour d'eux, jusqu'à un cerne

descendu très bas, en résultait pour le visage, si bien composé et

arrangé qu'il fût, faisait penser à quelque incognito, à quelque

déguisement d'un homme puissant en danger, ou seulement d'un individu

dangereux, mais tragique. J'aurais voulu deviner quel était ce secret

que ne portaient pas en eux les autres hommes et qui m'avait déjà

rendu si énigmatique le regard de M. de Charlus quand je l'avais vu le

matin près du casino. Mais avec ce que je savais maintenant de sa

parenté, je ne pouvais plus croire ni que ce fût celui d'un voleur,

ni, d'après ce que j'entendais de sa conversation, que ce fût celui

d'un fou. S'il était si froid avec moi, alors qu'il était tellement

aimable avec ma grand'mère, cela ne tenait peut-être pas à une

antipathie personnelle, car d'une manière générale, autant il était

bienveillant pour les femmes, des défauts de qui il parlait sans se

départir, habituellement, d'une grande indulgence, autant il avait à

l'égard des hommes, et particulièrement des jeunes gens, une haine

d'une violence qui rappelait celle de certains misogynes pour les

femmes. De deux ou trois «gigolos» qui étaient de la famille ou de

l'intimité de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard le nom, M.

de Charlus dit avec une expression presque féroce qui tranchait sur sa

froideur habituelle: «Ce sont de petites canailles.» Je compris que ce

qu'il reprochait surtout aux jeunes gens d'aujourd'hui, c'était d'être

trop efféminés. «Ce sont de vraies femmes», disait-il avec mépris.

Mais quelle vie n'eût pas semblé efféminée auprès de celle qu'il

voulait que menât un homme et qu'il ne trouvait jamais assez énergique

et virile? (lui-même dans ses voyages à pied, après des heures de

course, se jetait brûlant dans des rivières glacées.) Il n'admettait

même pas qu'un homme portât une seule bague. Mais ce parti pris de

virilité ne l'empêchait pas d'avoir des qualités de sensibilité des

plus fines. A Mme de Villeparisis qui le priait de décrire pour ma

grand'mère un château où avait séjourné Mme de Sévigné, ajoutant

qu'elle voyait un peu de littérature dans ce désespoir d'être séparée

de cette ennuyeuse Mme de Grignan:

--Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus vrai. C'était du

reste une époque où ces sentiments-là étaient bien compris. L'habitant

du Monomopata de Lafontaine, courant chez son ami qui lui est apparu

un peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le plus

grand des maux est l'absence de l'autre pigeon, vous semblent

peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de Sévigné ne pouvant pas

attendre le moment où elle sera seule avec sa fille. C'est si beau ce

qu'elle dit quand elle la quitte: «Cette séparation me fait une douleur

à l'âme que je sens comme un mal du corps. Dans l'absence on est

libéral des heures. On avance dans un temps auquel on aspire.»

Ma grand'mère était ravie d'entendre parler de ces Lettres, exactement de

la façon qu'elle eût fait. Elle s'étonnait qu'un homme pût les

comprendre si bien. Elle trouvait à M. de Charlus des délicatesses,

une sensibilité féminines. Nous nous dîmes plus tard quand nous fûmes

seuls et parlâmes tous les deux de lui qu'il avait dû subir

l'influence profonde d'une femme, sa mère, ou plus tard sa fille s'il

avait des enfants. Moi je pensai: «Une maîtresse» en me reportant à

l'influence que celle de Saint-Loup me semblait avoir eue sur lui et

qui me permettait de me rendre compte à quel point les femmes avec

lesquelles ils vivent affinent les hommes.

--Une fois près de sa fille elle n'avait probablement rien à lui dire,

répondit Mme de Villeparisis.

--Certainement si; fût-ce de ce qu'elle appelait «choses si légères

qu'il n'y a que vous et moi qui les remarquions». Et en tous cas, elle

était près d'elle. Et La Bruyère nous dit que c'est tout: «Être près

des gens qu'on aime, leur parler, ne leur parler point, tout est

égal.» Il a raison; c'est le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d'une

voix mélancolique; et ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée

qu'on le goûte bien rarement; Mme de Sévigné a été en somme moins à

plaindre que d'autres. Elle a passé une grande partie de sa vie auprès

de ce qu'elle aimait.

--Tu oublies que ce n'était pas de l'amour, c'était de sa fille qu'il

s'agissait.

--Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on aime, reprit-il

d'un ton compétent, péremptoire et presque tranchant, c'est d'aimer.

Ce que ressentait Mme de Sévigné pour sa fille peut prétendre beaucoup

plus justement ressembler à la passion que Racine a dépeinte dans

_Andromaque_ ou dans _Phèdre_, que les banales relations que le jeune

Sévigné avait avec ses maîtresses. De même l'amour de tel mystique

pour son Dieu. Les démarcations trop étroites que nous traçons autour

de l'amour viennent seulement de notre grande ignorance de la vie.

--Tu aimes beaucoup _Andromaque_ et _Phèdre_?» demanda Saint-Loup

à son oncle, sur un ton légèrement dédaigneux.

--Il y a plus de vérité dans

une tragédie de Racine que dans tous les drames de Monsieur Victor

Hugo, répondit M. de Charlus.

--C'est tout de même effrayant le monde,

me dit Saint-Loup à l'oreille. Préférer Racine à Victor Hugo c'est quand

même quelque chose d'énorme! Il était sincèrement attristé des

paroles de son oncle, mais le plaisir de dire «quand même» et surtout

«énorme» le consolait.

Dans ces réflexions sur la tristesse qu'il y a à vivre loin de ce

qu'on aime (qui devaient amener ma grand'mère à me dire que le neveu

de Mme de Villeparisis comprenait autrement bien certaines oeuvres que

sa tante, et surtout avait quelque chose qui le mettait bien au-dessus

de la plupart des gens du club), M. de Charlus ne laissait pas

seulement paraître une finesse de sentiment que montrent en effet

rarement les hommes; sa voix elle-même, pareille à certaines voix de

contralto en qui on n'a pas assez cultivé le médium et dont le chant

semble le duo alterné d'un jeune homme et d'une femme, se posait au

moment où il exprimait ces pensées si délicates, sur des notes hautes,

prenait une douceur imprévue et semblait contenir des chœurs de

fiancées, de sœurs, qui répandaient leur tendresse. Mais la nichée de

jeunes filles que M. de Charlus, avec son horreur de tout

efféminement, aurait été si navré, d'avoir l'air d'abriter ainsi dans

sa voix, ne s'y bornait pas à l'interprétation, à la modulation, des

morceaux de sentiment. Souvent, tandis que causait M. de Charlus, on

entendait leur rire aigu et frais de pensionnaires ou de coquettes

ajuster leur prochain avec des malices de bonnes langues et de fines

mouches.

Il racontait qu'une demeure qui avait appartenu à sa famille, où

Marie-Antoinette avait couché, dont le parc était de Lenôtre,

appartenait maintenant aux riches financiers Israël, qui l'avaient

achetée. «Israël, du moins c'est le nom que portent ces gens, qui me

semble un terme générique, ethnique, plutôt qu'un nom propre. On ne

sait pas peut-être que ce genre de personnes ne portent pas de noms et

sont seulement désignées par la collectivité à laquelle elles

appartiennent. Cela ne fait rien! Avoir été la demeure des Guermantes

et appartenir aux Israël!!! s'écria-t-il. Cela fait penser à cette

chambre du château de Blois où le gardien qui le faisait visiter me

dit: «C'est ici que Marie Stuart faisait sa prière; et c'est là

maintenant où ce que je mets mes balais.» Naturellement je ne veux

rien savoir de cette demeure qui s'est déshonorée, pas plus que de ma

cousine Clara de Chimay qui a quitté son mari. Mais je conserve la

photographie de la première encore intacte, comme celle de la

princesse quand ses grands yeux n'avaient de regards que pour mon

cousin. La photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque

quand elle cesse d'être une reproduction du réel et nous montre des

choses qui n'existent plus. Je pourrai vous en donner une, puisque ce

genre d'architecture vous intéresse», dit-il à ma grand'mère. A ce

moment apercevant que le mouchoir brodé qu'il avait dans sa poche

laissait dépasser des liserés de couleur, il le rentra vivement avec

la mine effarouchée d'une femme pudibonde mais point innocente

dissimulant des appâts que, par un excès de scrupule, elle juge

indécents. «Imaginez-vous, reprit-il, que ces gens ont commencé par

détruire le parc de Lenôtre, ce qui est aussi coupable que de lacérer

un tableau de Poussin. Pour cela, ces Israël devraient être en prison.

Il est vrai, ajouta-t-il en souriant après un moment de silence, qu'il

y a sans doute tant d'autres choses pour lesquelles ils devraient y

être! En tous cas vous vous imaginez l'effet que produit devant ces

architectures un jardin anglais.

--Mais la maison est du même style que le Petit Trianon, dit Mme de

Villeparisis, et Marie-Antoinette y a bien fait faire un jardin

anglais.

--Qui dépare tout de même la façade de Gabriel, répondit M. de

Charlus. Évidemment ce serait maintenant une sauvagerie que de

détruire le Hameau. Mais quel que soit l'esprit du jour, je doute tout

de même qu'à cet égard une fantaisie de Mme Israël ait le même

prestige que le souvenir de la Reine.

Cependant ma grand'mère m'avait fait signe de monter me coucher,

malgré l'insistance de Saint-Loup qui, à ma grande honte, avait fait

allusion devant M. de Charlus à la tristesse que j'éprouvais souvent

le soir avant de m'endormir et que son oncle devait trouver quelque

chose de bien peu viril. Je tardai encore quelques instants, puis m'en

allai, et fus bien étonné quand un peu après, ayant entendu frapper à

la porte de ma chambre et ayant demandé qui était là, j'entendis la

voix de M. de Charlus qui disait d'un ton sec:

--C'est Charlus. Puis-je entrer, monsieur? Monsieur, reprit-il du

même ton une fois qu'il eut refermé la porte, mon neveu racontait tout

à l'heure que vous étiez un peu ennuyé avant de vous endormir, et

d'autre part que vous admiriez les livres de Bergotte. Comme j'en ai

dans ma malle un que vous ne connaissez probablement pas, je vous

l'apporte pour vous aider à passer ces moments où vous ne vous sentez

pas heureux.

Je remerciai M. de Charlus avec émotion et lui dis que j'avais au

contraire eu peur que ce que Saint-Loup lui avait dit de mon malaise à

l'approche de la nuit, m'eût fait paraître à ses yeux plus stupide

encore que je n'étais.

--Mais non, répondit-il avec un accent plus doux. Vous n'avez

peut-être pas de mérite personnel, si peu d'êtres en ont! Mais pour un

temps du moins vous avez la jeunesse et c'est toujours une séduction.

D'ailleurs, monsieur, la plus grande des sottises, c'est de trouver

ridicules ou blâmables les sentiments qu'on n'éprouve pas. J'aime la

nuit et vous me dites que vous la redoutez; j'aime sentir les roses et

j'ai un ami à qui leur odeur donne la fièvre. Croyez-vous que je pense

pour cela qu'il vaut moins que moi? Je m'efforce de tout comprendre et

je me garde de rien condamner. En somme ne vous plaignez pas trop, je

ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas pénibles, je sais ce qu'on

peut souffrir pour des choses que les autres ne comprendraient pas.

Mais du moins vous avez bien placé votre affection dans votre

grand'mère. Vous la voyez beaucoup. Et puis c'est une tendresse

permise, je veux dire une tendresse payée de retour. Il y en a tant

dont on ne peut pas dire cela!

Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un objet, en

soulevant un autre. J'avais l'impression qu'il avait quelque chose à

m'annoncer et ne trouvait pas en quels termes le faire.

--J'ai un autre volume de Bergotte ici, je vais vous le chercher,

ajouta-t-il, et il sonna. Un groom vint au bout d'un moment. «Allez me

chercher votre maître d'hôtel. Il n'y a que lui ici qui soit capable

de faire une commission intelligemment, dit M. de Charlus avec

hauteur.--Monsieur Aimé, Monsieur? demanda le groom.--Je ne sais pas

son nom, mais si, je me rappelle que je l'ai entendu appeler Aimé.

Allez vite, je suis pressé.--Il va être tout de suite ici, monsieur,

je l'ai justement vu en bas», répondit le groom qui voulait avoir

l'air au courant. Un certain temps se passa. Le groom revint.

«Monsieur, Monsieur Aimé est couché. Mais je peux faire la commission.--Non,

vous n'avez qu'à le faire lever.» «Monsieur, je ne peux pas, il

ne couche pas là.--Alors, laissez-nous tranquilles.--Mais, monsieur,

dis-je, le groom parti, vous êtes trop bon, un seul volume de Bergotte

me suffira.--C'est ce qui me semble, après tout.» M. de Charlus

marchait. Quelques minutes se passèrent ainsi, puis, après quelques

instants d'hésitation et se reprenant à plusieurs fois, il pivota sur

lui-même et de sa voix redevenue cinglante, il me jeta: «Bonsoir,

monsieur» et partit. Après tous les sentiments élevés que je lui avais

entendu exprimer ce soir-là, le lendemain qui était jour de son

départ, sur la plage, dans la matinée, au moment où j'allais prendre

mon bain, comme M. de Charlus s'était approché de moi pour m'avertir

que ma grand'mère m'attendait aussitôt que je serais sorti de l'eau,

je fus bien étonné de l'entendre me dire, en me pinçant le cou, avec

une familiarité et un rire vulgaires:

--Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand'mère, hein? petite

fripouille!

--Comment, monsieur, je l'adore!

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie · 第 15 / 16 段