Il fut bien vite convenu entre lui et moi que nous étions devenus de

grands amis pour toujours, et il disait «notre amitié» comme s'il eût

parlé de quelque chose d'important et de délicieux qui eût existé en

dehors de nous-mêmes et qu'il appela bientôt--en mettant à part son

amour pour sa maîtresse--la meilleure joie de sa vie. Ces paroles me

causaient une sorte de tristesse, et j'étais embarrassé pour y

répondre, car je n'éprouvais à me trouver, à causer avec lui--et

sans doute c'eût été de même avec tout autre--rien de ce bonheur

qu'il m'était au contraire possible de ressentir quand j'étais sans

compagnon. Seul, quelquefois, je sentais affluer du fond de moi

quelqu'une de ces impressions qui me donnaient un bien-être délicieux.

Mais dès que j'étais avec quelqu'un, dès que je parlais à un ami, mon

esprit faisait volte-face, c'était vers cet interlocuteur et non vers

moi-même qu'il dirigeait ses pensées et quand elles suivaient ce sens

inverse, elles ne me procuraient aucun plaisir. Une fois que j'avais

quitté Saint-Loup, je mettais, à l'aide de mots, une sorte d'ordre

dans les minutes confuses que j'avais passées avec lui; je me disais

que j'avais un bon ami, qu'un bon ami est une chose rare et je

goûtais, à me sentir entouré de biens difficiles à acquérir, ce qui

était justement l'opposé du plaisir qui m'était naturel, l'opposé du

plaisir d'avoir extrait de moi-même et amené à la lumière quelque

chose qui y était caché dans la pénombre. Si j'avais passé deux ou

trois heures à causer avec Robert de Saint-Loup et qu'il eût admiré ce

que je lui avais dit, j'éprouvais une sorte de remords, de regret, de

fatigues de ne pas être resté seul et prêt enfin à travailler. Mais je

me disais qu'on n'est pas intelligent que pour soi-même, que les plus

grands ont désiré d'être appréciés, que je ne pouvais pas considérer

comme perdues des heures où j'avais bâti une haute idée de moi dans

l'esprit de mon ami, je me persuadais facilement que je devais en être

heureux et je souhaitais d'autant plus vivement que ce bonheur ne me

fût jamais enlevé que je ne l'avais pas ressenti. On craint plus que

de tous les autres la disparition des biens restés en dehors de nous

parce que notre coeur ne s'en est pas emparé. Je me sentais capable

d'exercer les vertus de l'amitié mieux que beaucoup (parce que je

ferais toujours passer le bien de mes amis avant ces intérêts

personnels auxquels d'autres sont attachés et qui ne comptaient pas

pour moi) mais non pas de connaître la joie par un sentiment qui, au

lieu d'accroître les différences qu'il y avait entre mon âme et celles

des autres--comme il y en a entre les âmes de chacun de nous--les

effacerait. En revanche par moment ma pensée démêlait en Saint-Loup un

être plus général que lui-même, le «noble», et qui comme un esprit

intérieur mouvait ses membres, ordonnait ses gestes et ses actions;

alors, à ces moments-là, quoique près de lui j'étais seul comme je

l'eusse été devant un paysage dont j'aurais compris l'harmonie. Il

n'était plus qu'un objet que ma rêverie cherchait à approfondir. A

retrouver toujours en lui cet être antérieur, séculaire, cet

aristocrate que Robert aspirait justement à ne pas être, j'éprouvais

une vive joie, mais d'intelligence, non d'amitié. Dans l'agilité

morale et physique qui donnait tant de grâce à son amabilité, dans

l'aisance avec laquelle il offrait sa voiture à ma grand'mère et l'y

faisait monter, dans son adresse à sauter du siège quand il avait peur

que j'eusse froid, pour jeter son propre manteau sur mes épaules, je

ne sentais pas seulement la souplesse héréditaire des grands chasseurs

qu'avaient été depuis des générations les ancêtres de ce jeune homme

qui ne prétendait qu'à l'intellectualité, leur dédain de la richesse

qui, subsistant chez lui à côté du goût qu'il avait d'elle rien que

pour pouvoir mieux fêter ses amis, lui faisait mettre si négligemment

son luxe à leurs pieds; j'y sentais surtout la certitude ou l'illusion

qu'avaient eu ces grands seigneurs d'être «plus que les autres», grâce

à quoi ils n'avaient pu léguer à Saint-Loup ce désir de montrer qu'on

est «autant que les autres», cette peur de paraître trop empressé, qui

lui était en effet vraiment inconnue et qui enlaidit de tant de

laideur et de gaucherie la plus sincère amabilité plébéienne.

Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir à considérer mon

ami comme une œuvre d'art, c'est-à-dire à regarder le jeu de toutes les

parties de son être comme harmonieusement réglé par une idée générale

à laquelle elles étaient suspendues mais qu'il ne connaissait pas et

qui par conséquent n'ajoutait rien à ses qualités propres, à cette

valeur personnelle d'intelligence et de moralité à quoi il attachait

tant de prix.

Et pourtant elle était, dans une certaine mesure, leur condition. C'est

parce qu'il était un gentilhomme que cette activité mentale, ces

aspirations socialistes, qui lui faisaient rechercher de jeunes

étudiants prétentieux et mal mis, avaient chez lui quelque chose de

vraiment pur et désintéressé qu'elles n'avaient pas chez eux. Se

croyant l'héritier d'une caste ignorante et égoïste, il cherchait

sincèrement à ce qu'ils lui pardonnassent ces origines aristocratiques

qui exerçaient sur eux au contraire une séduction et à cause

desquelles ils le recherchaient, tout en simulant à son égard la

froideur et même l'insolence. Il était ainsi amené à faire des avances

à des gens dont mes parents, fidèles à la sociologie de Combray,

eussent été stupéfaits qu'il ne se détournât pas. Un jour que nous

étions assis sur le sable, Saint-Loup et moi, nous entendîmes d'une

tente de toile contre laquelle nous étions, sortir des imprécations

contre le fourmillement d'Israélites qui infestait Balbec. «On ne peut

faire deux pas sans en rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par

principe irréductiblement hostile à la nationalité juive, mais ici il

y a pléthore. On n'entend que: «Dis donc Apraham, chai fu Chakop.» On

se croirait rue d'Aboukir.» L'homme qui tonnait ainsi contre Israël

sortit enfin de la tente, nous levâmes les yeux sur cet antisémite.

C'était mon camarade Bloch. Saint-Loup me demanda immédiatement de

rappeler à celui-ci qu'ils s'étaient rencontrés au Concours Général où

Bloch avait eu le prix d'honneur, puis dans une Université populaire.

Tout au plus souriais-je parfois de retrouver chez Robert les leçons

des jésuites dans la gêne que la peur de froisser faisait naître chez

lui, chaque fois que quelqu'un de ses amis intellectuels commettait

une erreur mondaine, faisait une chose ridicule à laquelle, lui,

Saint-Loup, n'attachait aucune importance, mais dont il sentait que

l'autre aurait rougi si l'on s'en était aperçu. Et c'était Robert qui

rougissait comme si ç'avait été lui le coupable, par exemple le jour

où Bloch lui promettant d'aller le voir à l'hôtel, ajouta:

--Comme je ne peux pas supporter d'attendre parmi le faux chic de ces

grands caravansérails, et que les tziganes me feraient trouver mal,

dites au «laïft» de les faire taire et de vous prévenir de suite.

Personnellement, je ne tenais pas beaucoup à ce que Bloch vînt à

l'hôtel. Il était à Balbec, non pas seul, malheureusement, mais avec

ses sœurs qui y avaient elles-mêmes beaucoup de parents et d'amis. Or

cette colonie juive était plus pittoresque qu'agréable. Il en était de

Balbec comme de certains pays, la Russie ou la Roumanie, où les cours

de géographie nous enseignent que la population israélite n'y jouit

point de la même faveur et n'y est pas parvenue au même degré

d'assimilation qu'à Paris par exemple. Toujours ensemble, sans mélange

d'aucun autre élément, quand les cousines et les oncles de Bloch, ou

leurs coreligionnaires mâles ou femelles se rendaient au Casino, les

unes pour le «bal», les autres bifurquant vers le baccarat, ils

formaient un cortège homogène en soi et entièrement dissemblable des

gens qui les regardaient passer et les retrouvaient là tous les ans

sans jamais échanger un salut avec eux, que ce fût la société des

Cambremer, le clan du premier président, ou des grands et petits

bourgeois, ou même de simples grainetiers de Paris, dont les filles,

belles, fières, moqueuses et françaises comme les statues de Reims,

n'auraient pas voulu se mêler à cette horde de fillasses mal élevées,

poussant le souci des modes de «bains de mer» jusqu'à toujours avoir

l'air de revenir de pêcher la crevette ou d'être en train de danser le

tango. Quant aux hommes, malgré l'éclat des smokings et des souliers

vernis, l'exagération de leur type faisait penser à ces recherches

dites «intelligentes» des peintres qui, ayant à illustrer les

Évangiles ou les Mille et Une Nuits, pensent au pays où la scène se

passe et donnent à saint Pierre ou à Ali-Baba précisément la figure

qu'avait le plus gros «ponte» de Balbec. Bloch me présenta ses sœurs,

auxquelles il fermait le bec avec la dernière brusquerie et qui

riaient aux éclats des moindres boutades de leur frère, leur

admiration et leur idole. De sorte qu'il est probable que ce milieu

devait renfermer comme tout autre, peut-être plus que tout autre,

beaucoup d'agréments, de qualités et de vertus. Mais pour les

éprouver, il eût fallu y pénétrer. Or, il ne plaisait pas, il le

sentait, il voyait là la preuve d'un antisémitisme contre lequel il

faisait front en une phalange compacte et close où personne d'ailleurs

ne songeait à se frayer un chemin.

Pour ce qui est de «laïft», cela avait d'autant moins lieu de me

surprendre que quelques jours auparavant, Bloch m'ayant demandé

pourquoi j'étais venu à Balbec (il lui semblait au contraire tout

naturel que lui-même y fût) et si c'était «dans l'espoir de faire de

belles connaissances», comme je lui avais dit que ce voyage répondait

à un de mes plus anciens désirs, moins profond pourtant que celui

d'aller à Venise, il avait répondu: «Oui, naturellement, pour boire

des sorbets avec les belles madames, tout en faisant semblant de lire

les _Stones of Venaïce_, de Lord John Ruskin, sombre raseur et l'un des

plus barbifiants bonshommes qui soient.» Bloch croyait donc évidemment

qu'en Angleterre, non seulement tous les individus du sexe mâle sont

lords, mais encore que la lettre _i_ s'y prononce toujours _aï_. Quant à

Saint-Loup, il trouvait cette faute de prononciation d'autant moins

grave qu'il y voyait surtout un manque de ces notions presque

mondaines que mon nouvel ami méprisait autant qu'il les possédait.

Mais la peur que Bloch apprenant un jour qu'on dit Venice et que

Ruskin n'était pas lord, crût rétrospectivement que Robert l'avait

trouvé ridicule, fit que ce dernier se sentit coupable comme s'il avait

manqué de l'indulgence dont il débordait, et que la rougeur qui

colorerait sans doute un jour le visage de Bloch à la découverte de

son erreur, il la sentit par anticipation et réversibilité monter au

sien. Car il pensait bien que Bloch attachait plus d'importance que

lui à cette faute. Ce que Bloch prouva quelque temps après, un jour

qu'il m'entendit prononcer «lift», en interrompant:

--Ah! on dit lift? Et d'un ton sec et hautain:

--Cela n'a

d'ailleurs aucune espèce d'importance. Phrase analogue à un réflexe,

la même chez tous les hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus

graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes; dénonçant

alors aussi bien que dans celle-ci combien importante paraît la chose

en question à celui qui la déclare sans importance; phrase tragique

parfois qui la première de toutes s'échappe, si navrante alors, des

lèvres de tout homme un peu fier à qui on vient d'enlever la dernière

espérance à laquelle il se raccrochait, en lui refusant un service:

«Ah! bien, cela n'a aucune espèce d'importance, je m'arrangerai

autrement»; l'autre arrangement vers lequel il est sans aucune espèce

d'importance d'être rejeté étant quelquefois le suicide.

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement

envie d'être très aimable avec moi. Pourtant, il me demanda: «Est-ce

par goût de t'élever vers la noblesse--une noblesse très à-côté du

reste, mais tu es demeuré naïf--que tu fréquentes de

Saint-Loup-en-Bray? Tu dois être en train de traverser une jolie crise

de snobisme. Dis-moi es-tu snob? Oui n'est-ce pas?» Ce n'est pas que

son désir d'amabilité eût brusquement changé. Mais ce qu'on appelle en

un français assez incorrect «la mauvaise éducation» était son défaut,

par conséquent le défaut dont il ne s'apercevait pas, à plus forte

raison dont il ne crût pas que les autres pussent être choqués. Dans

l'humanité, la fréquence des vertus identiques pour tous, n'est pas

plus merveilleuse que la multiplicité des défauts particuliers à

chacun. Sans doute, ce n'est pas le bon sens qui est «la chose du

monde la plus répandue», c'est la bonté. Dans les coins les plus

lointains, les plus perdus, on s'émerveille de la voir fleurir

d'elle-même, comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux

du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n'a jamais connu

que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire.

Même si cette bonté, paralysée par l'intérêt, ne s'exerce pas, elle

existe pourtant, et chaque fois qu'aucun mobile égoïste ne l'empêche

de le faire, par exemple, pendant la lecture d'un roman ou d'un

journal, elle s'épanouit, se tourne, même dans le cœur de celui qui,

assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers

le faible, vers le juste et le persécuté. Mais la variété des défauts

n'est pas moins admirable que la similitude des vertus. Chacun a

tellement les siens que pour continuer à l'aimer, nous sommes obligés

de n'en pas tenir compte et de les négliger en faveur du reste. La

personne la plus parfaite a un certain défaut qui choque ou qui met en

rage. L'une est d'une belle intelligence, voit tout d'un point de vue

élevé, ne dit jamais de mal de personne, mais oublie dans sa poche les

lettres les plus importantes qu'elle vous a demandé elle-même de lui

confier, et vous fait manquer ensuite un rendez-vous capital, sans

vous faire d'excuses, avec un sourire, parce qu'elle met sa fierté à

ne jamais savoir l'heure. Un autre a tant de finesse, de douceur, de

procédés délicats, qu'il ne vous dit jamais de vous-même que les

choses qui peuvent vous rendre heureux, mais vous sentez qu'il en

tait, qu'il en ensevelit dans son coeur, où elles aigrissent, de toutes

différentes, et le plaisir qu'il a à vous voir lui est si cher qu'il

vous ferait crever de fatigue plutôt que de vous quitter. Un troisième

a plus de sincérité, mais la pousse jusqu'à tenir à ce que vous

sachiez, quand vous vous êtes excusé sur votre état de santé de ne pas

être allé le voir, que vous avez été vu vous rendant au théâtre et

qu'on vous a trouvé bonne mine, ou qu'il n'a pu profiter entièrement

de la démarche que vous avez faite pour lui, que d'ailleurs déjà trois

autres lui ont proposé de faire et dont il ne vous est ainsi que

légèrement obligé. Dans les deux circonstances, l'ami précédent aurait

fait semblant d'ignorer que vous étiez allé au théâtre et que d'autres

personnes eussent pu lui rendre le même service. Quant à ce dernier

ami il éprouve le besoin de répéter ou de révéler à quelqu'un ce qui

peut le plus vous contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit

avec force: «Je suis comme cela.» Tandis que d'autres vous agacent par

leur curiosité exagérée, ou par leur incuriosité si absolue, que vous

pouvez leur parler des événements les plus sensationnels sans qu'ils

sachent de quoi il s'agit; que d'autres encore restent des mois à vous

répondre si votre lettre a trait à un fait qui concerne vous et non

eux, ou bien s'ils vous disent qu'ils vont venir vous demander quelque

chose et que vous n'osiez pas sortir de peur de les manquer, ne

viennent pas et vous laissent attendre des semaines parce que n'ayant

pas reçu de vous la réponse que leur lettre ne demandait nullement,

ils avaient cru vous avoir fâché. Et certains, consultant leur désir

et non le vôtre, vous parlent sans vous laisser placer un mot s'ils

sont gais et ont envie de vous voir, quelque travail urgent que vous

ayez à faire, mais s'ils se sentent fatigués par le temps, ou de

mauvaise humeur, vous ne pouvez pas tirer d'eux une parole, ils

opposent à vos efforts une inerte langueur et ne prennent pas plus la

peine de répondre, même par monosyllabes, à ce que vous dites que

s'ils ne vous avaient pas entendus. Chacun de nos amis a tellement ses

défauts que pour continuer à l'aimer nous sommes obligés d'essayer de

nous consoler d'eux--en pensant à son talent, à sa bonté, à sa

tendresse--ou plutôt de ne pas en tenir compte en déployant pour

cela toute notre bonne volonté. Malheureusement notre complaisante

obstination à ne pas voir le défaut de notre ami est surpassée par

celle qu'il met à s'y adonner à cause de son aveuglement ou de celui

qu'il prête aux autres. Car il ne le voit pas ou croit qu'on ne le

voit pas. Comme le risque de déplaire vient surtout de la difficulté

d'apprécier ce qui passe ou non inaperçu, on devrait, au moins, par

prudence, ne jamais parler de soi, parce que c'est un sujet où on peut

être sûr que la vue des autres et la nôtre propre ne concordent

jamais. Si on a autant de surprises qu'à visiter une maison

d'apparence quelconque dont l'intérieur est rempli de trésors, de

pinces-monseigneur et de cadavres quand on découvre la vraie vie des

autres, l'univers réel sous l'univers apparent, on n'en éprouve pas

moins si, au lieu de l'image qu'on s'était faite de soi-même grâce à ce

que chacun nous en disait, on apprend par le langage qu'ils tiennent à

notre égard en notre absence quelle image entièrement différente ils

portaient en eux de nous et de notre vie. De sorte que chaque fois que

nous avons parlé de nous, nous pouvons être sûrs que nos inoffensives

et prudentes paroles, écoutées avec une politesse apparente et une

hypocrite approbation, ont donné lieu aux commentaires les plus

exaspérés ou les plus joyeux, en tous cas les moins favorables. Le

moins que nous risquions est d'agacer par la disproportion qu'il y a

entre notre idée de nous-mêmes et nos paroles, disproportion qui rend

généralement les propos des gens sur eux aussi risibles que ces

chantonnements des faux amateurs de musique qui éprouvent le besoin de

fredonner un air qu'ils aiment en compensant l'insuffisance de leur

murmure inarticulé par une mimique énergique et un air d'admiration

que ce qu'ils nous font entendre ne justifie pas. Et à la mauvaise

habitude de parler de soi et de ses défauts il faut ajouter, comme

faisant bloc avec elle, cette autre de dénoncer chez les autres des

défauts précisément analogues à ceux qu'on a. Or, c'est toujours de

ces défauts-là qu'on parle, comme si c'était une manière de parler de

soi, détournée, et qui joint au plaisir de s'absoudre celui d'avouer.

D'ailleurs il semble que notre attention toujours attirée sur ce qui

nous caractérise le remarque plus que toute autre chose chez les

autres. Un myope dit d'un autre: «Mais il peut à peine ouvrir les

yeux»; un poitrinaire a des doutes sur l'intégrité pulmonaire du plus

solide; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne prennent

pas; un malodorant prétend qu'on sent mauvais; un mari trompé voit

partout des maris trompés; une femme légère des femmes légères; le

snob des snobs. Et puis chaque vice, comme chaque profession, exige et

développe un savoir spécial qu'on n'est pas fâché d'étaler. L'investi

dépiste les investis, le couturier invité dans le monde n'a pas encore

causé avec vous qu'il a déjà apprécié l'étoffe de votre vêtement et

que ses doigts brûlent d'en palper les qualités, et si après quelques

instants de conversation vous demandiez sa vraie opinion sur vous à un

odontalgiste, il vous dirait le nombre de vos mauvaises dents. Rien ne

lui paraît plus important, et à vous, qui avez remarqué les siennes,

plus ridicule. Et ce n'est pas seulement quand nous parlons de nous

que nous croyons les autres aveugles; nous agissons comme s'ils

l'étaient. Pour chacun de nous, un Dieu spécial est là qui lui cache

ou lui promet l'inversibilité de son défaut, de même qu'il ferme les

yeux et les narines aux gens qui ne se lavent pas sur la raie de

crasse qu'ils portent aux oreilles et l'odeur de transpiration qu'ils

gardent au creux des bras, et les persuade qu'ils peuvent impunément

promener l'une et l'autre dans le monde qui ne s'apercevra de rien. Et

ceux qui portent ou donnent en présent de fausses perles s'imaginent

qu'on les prendra pour des vraies. Bloch était mal élevé, névropathe,

snob et, appartenant à une famille peu estimée, supportait comme au fond

des mers les incalculables pressions que faisaient peser sur lui non

seulement les chrétiens de la surface, mais les couches superposées des

castes juives supérieures à la sienne, chacune accablant de son mépris

celle qui lui était immédiatement inférieure. Percer jusqu'à l'air

libre en s'élevant de famille juive en famille juive eût demandé à

Bloch plusieurs milliers d'années. Il valait mieux chercher à se

frayer une issue d'un autre côté.

Quand Bloch me parla de la crise de snobisme que je devais traverser

et me demanda de lui avouer que j'étais snob, j'aurais pu lui

répondre: «Si je l'étais, je ne te fréquenterais pas.» Je lui dis

seulement qu'il était peu aimable. Alors il voulut s'excuser mais

selon le mode qui est justement celui de l'homme mal élevé, lequel est

trop heureux en revenant sur ses paroles de trouver une occasion de

les aggraver. «Pardonne-moi, me disait-il maintenant chaque fois qu'il

me rencontrait, je t'ai chagriné, torturé, j'ai été méchant à plaisir.

Et pourtant--l'homme en général et ton ami en particulier est un si

singulier animal--tu ne peux imaginer, moi qui te taquine si

cruellement, la tendresse que j'ai pour toi. Elle va souvent quand je

pense à toi, jusqu'aux larmes.» Et il fit entendre un sanglot.

Ce qui m'étonnait plus chez Bloch que ses mauvaises manières, c'était

combien la qualité de sa conversation était inégale. Ce garçon si

difficile, qui des écrivains les plus en vogue disait: «C'est un sombre

idiot, c'est tout à fait un imbécile», par moments racontait avec une

grande gaieté des anecdotes qui n'avaient rien de drôle et citait

comme «quelqu'un de vraiment curieux», tel homme entièrement médiocre.

Cette double balance pour juger de l'esprit, de la valeur, de

l'intérêt des êtres, ne laissa pas de m'étonner jusqu'au jour où je

connus M. Bloch père.

Je n'avais pas cru que nous serions jamais admis à le connaître, car

Bloch fils avait mal parlé de moi à Saint-Loup et de Saint-Loup à moi.

Il avait notamment dit à Robert que j'étais (toujours) affreusement

snob. «Si, si, il est enchanté de connaître M. LLLLegrandin», dit-il.

Cette manière de détacher un mot était chez Bloch le signe à la fois

de l'ironie et de la littérature. Saint-Loup qui n'avait jamais

entendu le nom de Legrandin s'étonna: «Mais qui est-ce?»--«Oh! c'est

quelqu'un de _très bien_», répondit Bloch en riant et en mettant

frileusement ses mains dans les poches de son veston, persuadé qu'il

était en ce moment en train de contempler le pittoresque aspect d'un

extraordinaire gentilhomme provincial auprès de quoi ceux de Barbey

d'Aurevilly n'étaient rien. Il se consolait de ne pas savoir peindre

M. Legrandin en lui donnant plusieurs L et en savourant ce nom comme

un vin de derrière les fagots. Mais ces jouissances subjectives

restaient inconnues aux autres. S'il dit à Saint-Loup du mal de moi,

d'autre part il ne m'en dit pas moins de Saint-Loup. Nous avions connu

le détail de ces médisances chacun dès le lendemain, non que nous nous

les fussions répétées l'un à l'autre, ce qui nous eût semblé très

coupable, mais paraissait si naturel et presque si inévitable à Bloch

que dans son inquiétude, et tenant pour certain qu'il ne ferait

qu'apprendre à l'un ou à l'autre ce qu'ils allaient savoir, il préféra

prendre les devants, et emmenant Saint-Loup à part lui avoua qu'il

avait dit du mal de lui, exprès, pour que cela lui fût redit, lui jura

«par le Kroniôn Zeus, gardien des serments», qu'il l'aimait, qu'il

donnerait sa vie pour lui et essuya une larme. Le même jour, il

s'arrangea pour me voir seul, me fit sa confession, déclara qu'il

avait agi dans mon intérêt parce qu'il croyait qu'un certain genre de

relations mondaines m'était néfaste et que je «valais mieux que cela».

Puis, me prenant la main avec un attendrissement d'ivrogne, bien que

son ivresse fût purement nerveuse: «Crois-moi, dit-il, et que la noire

Ker me saisisse à l'instant et me fasse franchir les portes d'Hadès,

odieux aux hommes, si hier en pensant à toi, à Combray, à ma tendresse

infinie pour toi, à telles après-midi en classe que tu ne te rappelles

même pas, je n'ai pas sangloté toute la nuit. Oui, toute la nuit, je

te le jure, et hélas, je le sais, car je connais les âmes, tu ne me

croiras pas.» Je ne le croyais pas, en effet, et à ces paroles que je

sentais inventées à l'instant même et au fur et à mesure qu'il

parlait, son serment «par la Ker» n'ajoutait pas un grand poids, le

culte hellénique étant chez Bloch purement littéraire. D'ailleurs dès

qu'il commençait à s'attendrir et désirait qu'on s'attendrît sur un

fait faux, il disait: «Je te le jure», plus encore pour la volupté

hystérique de mentir que dans l'intérêt de faire croire qu'il disait

la vérité. Je ne croyais pas ce qu'il me disait, mais je ne lui en

voulais pas, car je tenais de ma mère et de ma grand'mère d'être

incapable de rancune, même contre de bien plus grands coupables et de

ne jamais condamner personne.

Ce n'était du reste pas absolument un mauvais garçon que Bloch, il

pouvait avoir de grandes gentillesses. Et depuis que la race de

Combray, la race d'où sortaient des êtres absolument intacts comme ma

grand'mère et ma mère, semble presque éteinte, comme je n'ai plus

guère le choix qu'entre d'honnêtes brutes, insensibles et loyales, et

chez qui le simple son de la voix montre bien vite qu'ils ne se

soucient en rien de votre vie--et une autre espèce d'hommes qui tant

qu'ils sont auprès de vous vous comprennent, vous chérissent,

s'attendrissent jusqu'à pleurer, prennent leur revanche quelques

heures plus tard en faisant une cruelle plaisanterie sur vous, mais

vous reviennent, toujours aussi compréhensifs, aussi charmants, aussi

momentanément assimilés à vous-même, je crois que c'est cette dernière

sorte d'hommes dont je préfère, sinon la valeur morale, du moins la

société.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie · 第 13 / 16 段