--Vous me faites penser, car c'était tout à fait le même, à un

fauteuil que j'ai eu longtemps mais que j'ai fini par ne pas pouvoir

garder parce qu'il avait été donné à ma mère par la malheureuse

duchesse de Praslin. Ma mère qui était pourtant la personne la plus

simple du monde, mais qui avait encore des idées qui viennent d'un

autre temps et que déjà je ne comprenais pas très bien, n'avait pas

voulu d'abord se laisser présenter à Mme de Praslin qui n'était que

Mlle Sebastiani, tandis que celle-ci, parce qu'elle était duchesse,

trouvait que ce n'était pas à elle à se faire présenter. Et par le

fait, ajoutait Mme de Villeparisis oubliant qu'elle ne comprenait pas

ce genre de nuances, n'eût-elle été que Mme de Choiseul que sa

prétention aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout ce qu'il y a

de plus grand, ils sortent d'une sœur du roi Louis-le-Gros, ils étaient

de vrais souverains en Basigny. J'admets que nous l'emportons par les

alliances et l'illustration, mais l'ancienneté est presque la même. Il

était résulté de cette question de préséance des incidents comiques,

comme un déjeuner qui fut servi en retard de plus d'une grande heure

que mit l'une de ces dames à accepter de se laisser présenter. Elles

étaient malgré cela devenues de grandes amies et elle avait donné à ma

mère un fauteuil du genre de celui-ci et où, comme vous venez de

faire, chacun refusait de s'asseoir. Un jour ma mère entend une

voiture dans la cour de son hôtel. Elle demande à un petit domestique

qui c'est. «C'est Madame la duchesse de La Rochefoucauld, madame la

comtesse.--Ah! bien, je la recevrai.» Au bout d'un quart d'heure,

personne. «Hé bien, Madame la duchesse de La Rochefoucauld? où

est-elle donc?--Elle est dans l'escalier, a souffle, madame la

comtesse», répond le petit domestique qui arrivait depuis peu de la

campagne où ma mère avait la bonne habitude de les prendre. Elle les

avait souvent vu naître. C'est comme cela qu'on a chez soi de braves

gens. Et c'est le premier des luxes. En effet, la duchesse de La

Rochefoucauld montait difficilement, étant énorme, si énorme, que

quand elle entra ma mère eut un instant d'inquiétude en se demandant

où elle pourrait la placer. A ce moment le meuble donné par Mme de

Praslin frappa ses yeux: «Prenez donc la peine de vous asseoir», dit ma

mère en le lui avançant. Et la duchesse le remplit jusqu'aux bords.

Elle était, malgré cette importance, restée assez agréable. «Elle fait

encore un certain effet quand elle entre», disait un de nos amis.

«Elle en fait surtout quand elle sort», répondit ma mère qui avait le

mot plus leste qu'il ne serait de mise aujourd'hui. Chez Mme de La

Rochefoucauld même, on ne se gênait pas pour plaisanter devant elle,

qui en riait la première, ses amples proportions. «Mais est-ce que

vous êtes seul?» demanda un jour à M. de La Rochefoucauld ma mère qui

venait faire visite à la duchesse et qui, reçue à l'entrée par le

mari, n'avait pas aperçu sa femme qui était dans une baie du fond.

«Est-ce que Madame de La Rochefoucauld n'est pas là? je ne la vois

pas.--Comme vous êtes aimable!» répondit le duc qui avait un des

jugements les plus faux que j'aie jamais connus mais ne manquait pas

d'un certain esprit.

Après le dîner, quand j'étais remonté avec ma grand'mère, je lui

disais que les qualités qui nous charmaient chez Mme de Villeparisis,

le tact, la finesse, la discrétion, l'effacement de soi-même n'étaient

peut-être pas bien précieuses puisque ceux qui les possédèrent au plus

haut degré ne furent que des Molé et des Loménie, et que si leur

absence peut rendre les relations quotidiennes désagréables, elle n'a

pas empêché de devenir Chateaubriand, Vigny, Hugo, Balzac, des

vaniteux qui n'avaient pas de jugement, qu'il était facile de railler,

comme Bloch... Mais au nom de Bloch ma grand'mère se récriait. Et elle

me vantait Mme de Villeparisis. Comme on dit que c'est l'intérêt de

l'espèce qui guide en amour les préférences de chacun, et pour que

l'enfant soit constitué de la façon la plus normale fait rechercher

les femmes maigres aux hommes gras et les grasses aux maigres, de même

c'était obscurément les exigences de mon bonheur menacé par le

nervosisme, par mon penchant maladif à la tristesse, à l'isolement,

qui lui faisaient donner le premier rang aux qualités de pondération

et de jugement, particulières non seulement à Mme de Villeparisis mais

à une société où je pourrais trouver une distraction, un apaisement,

une société pareille à celle où l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan,

d'un M. de Rémusat, pour ne pas dire d'un Beausergent, d'un Joubert,

d'une Sévigné, esprit qui met plus de bonheur, plus de dignité dans la

vie que les raffinements opposés lesquels ont conduit un Baudelaire,

un Poe, un Verlaine, un Rimbaud, à des souffrances, à une

déconsidération dont ma grand'mère ne voulait pas pour son petit-fils.

Je l'interrompais pour l'embrasser et lui demandais si elle avait

remarqué telle phrase que Mme de Villeparisis avait dite et dans

laquelle se marquait la femme qui tenait plus à sa naissance qu'elle

ne l'avouait. Ainsi soumettais-je à ma grand'mère mes impressions car

je ne savais jamais le degré d'estime dû à quelqu'un que quand elle me

l'avait indiqué. Chaque soir je venais lui apporter les croquis que

j'avais pris dans la journée d'après tous ces êtres inexistants qui

n'étaient pas elle. Une fois je luis dis:--Sans toi je ne pourrai pas

vivre.--Mais il ne faut pas, me répondit-elle d'une voix

troublée. Il faut nous faire un cœur plus dur que ça. Sans cela que

deviendrais-tu si je partais en voyage? J'espère au contraire que tu

serais très raisonnable et très heureux.

--Je saurais être raisonnable si tu partais pour quelques jours, mais

je compterais les heures.

--Mais si je partais pour des mois... (à cette seule idée mon cœur se

serrait), pour des années... pour...

Nous nous taisions tous les deux. Nous n'osions pas nous regarder.

Pourtant je souffrais plus de son angoisse que de la mienne. Aussi je

m'approchai de la fenêtre et distinctement je lui dis en détournant

les yeux:

--Tu sais comme je suis un être d'habitudes. Les premiers jours où je

viens d'être séparé des gens que j'aime le plus, je suis malheureux.

Mais tout en les aimant toujours autant, je m'accoutume, ma vie

devient calme, douce; je supporterais d'être séparé d'eux, des mois,

des années.

Je dus me taire et regarder tout à fait par la fenêtre. Ma grand'mère

sortit un instant de la chambre. Mais le lendemain je me mis à parler

de philosophie, sur le ton le plus indifférent, en m'arrangeant

cependant pour que ma grand'mère fît attention à mes paroles; je dis

que c'était curieux, qu'après les dernières découvertes de la science,

le matérialisme semblait ruiné, et que le plus probable était encore

l'éternité des âmes et leur future réunion.

Mme de Villeparisis nous prévint que bientôt elle ne pourrait nous

voir aussi souvent. Un jeune neveu qui préparait Saumur, actuellement

en garnison dans le voisinage, à Doncières, devait venir passer auprès

d'elle un congé de quelques semaines et elle lui donnerait beaucoup de

son temps. Au cours de nos promenades, elle nous avait vanté sa grande

intelligence, surtout son bon cœur; déjà je me figurais qu'il allait se

prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami préféré et quand,

avant son arrivée, sa tante laissa entendre à ma grand'mère qu'il

était malheureusement tombé dans les griffes d'une mauvaise femme dont

il était fou et qui ne le lâcherait pas, comme j'étais persuadé que ce

genre d'amour finissait fatalement par l'aliénation mentale, le crime

et le suicide, pensant au temps si court qui était réservé à notre

amitié, déjà si grande dans mon cœur sans que je l'eusse encore vu, je

pleurai sur elle et sur les malheurs qui l'attendaient comme sur un

être cher dont on vient de nous apprendre qu'il est gravement atteint

et que ses jours sont comptés.

Une après-midi de grande chaleur j'étais dans la salle à manger de

l'hôtel qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité pour la protéger

du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs

interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la

travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand,

mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un

jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et

les cheveux aussi dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du

soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais

jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont la minceur

n'évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et

le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l'un desquels

tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer.

Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis

de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les

journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment

servi de témoin au jeune duc d'Uzès, dans un duel. Il semblait que la

qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa

tournure, qui l'eussent distingué au milieu d'une foule comme un filon

précieux d'opale azurée et lumineuse, engaîné dans une matière

grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des

autres hommes. Et en conséquence, quand avant la liaison dont Mme de

Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand monde se

l'étaient disputé, sa présence, dans une plage par exemple, à côté de

la beauté en renom à laquelle il faisait la cour, ne la mettait pas

seulement tout à fait en vedette, mais attirait les regards autant sur

lui que sur elle. A cause de son «chic», de son impertinence de jeune

«lion», à cause de son extraordinaire beauté surtout, certains lui

trouvaient même un air efféminé, mais sans le lui reprocher car on

savait combien il était viril et qu'il aimait passionnément les

femmes. C'était ce neveu de Mme de Villeparisis duquel elle nous avait

parlé. Je fus ravi de penser que j'allais le connaître pendant

quelques semaines et sûr qu'il me donnerait toute son affection. Il

traversa rapidement l'hôtel dans toute sa largeur, semblant poursuivre

son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. Il venait de

la plage, et la mer qui remplissait jusqu'à mi-hauteur le vitrage du

hall lui faisait un fond sur lequel il se détachait en pied, comme

dans certains portraits où des peintres prétendent sans tricher en

rien sur l'observation la plus exacte de la vie actuelle, mais en

choisissant pour leur modèle un cadre approprié, pelouse de polo, de

golf, champ de courses, pont de yacht, donner un équivalent moderne de

ces toiles où les primitifs faisaient apparaître la figure humaine au

premier plan d'un paysage. Une voiture à deux chevaux l'attendait

devant la porte; et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la

route ensoleillée, avec l'élégance et la maîtrise qu'un grand pianiste

trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, où il ne

semblait pas possible qu'il sût se montrer supérieur à un exécutant de

deuxième ordre, le neveu de Mme de Villeparisis prenant les guides que

lui passa le cocher, s'assit à côté de lui et tout en décachetant une

lettre que le directeur de l'hôtel lui remit, fit partir les bêtes.

Quelle déception j'éprouvai les jours suivants quand, chaque fois que

je le rencontrai dehors ou dans l'hôtel--le col haut, équilibrant

perpétuellement les mouvements de ses membres autour de son monocle

fugitif et dansant qui semblait leur centre de gravité--je pus me

rendre compte qu'il ne cherchait pas à se rapprocher de nous et vis

qu'il ne nous saluait pas quoiqu'il ne pût ignorer que nous étions les

amis de sa tante. Et me rappelant l'amabilité que m'avaient témoignée

Mme de Villeparisis et avant elle M. de Norpois, je pensais que

peut-être ils n'étaient que des nobles pour rire et qu'un article

secret des lois qui gouvernent l'aristocratie doit y permettre

peut-être aux femmes et à certains diplomates de manquer dans leurs

rapports avec les roturiers, et pour une raison qui m'échappait, à la

morgue que devait au contraire pratiquer impitoyablement un jeune

marquis. Mon intelligence aurait pu me dire le contraire. Mais la

caractéristique de l'âge ridicule que je traversais--âge nullement

ingrat, très fécond--est qu'on n'y consulte pas l'intelligence et

que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible

de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne

connaît guère le calme. Il n'y a presque pas un des gestes qu'on a

faits alors qu'on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu'on

devrait regretter au contraire c'est de ne plus posséder la

spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les

choses d'une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste

de la société, mais l'adolescence est le seul temps où l'on ait appris

quelque chose.

Cette insolence que je devinais chez M. de Saint-Loup, et tout ce

qu'elle impliquait de dureté naturelle se trouva vérifiée par son

attitude chaque fois qu'il passait à côté de nous, le corps aussi

inflexiblement élancé, la tête toujours aussi haute, le regard

impassible, ce n'est pas assez dire, aussi implacable, dépouillé de ce

vague respect qu'on a pour les droits d'autres créatures, même si

elles ne connaissent pas votre tante, et qui faisait que je n'étais pas

tout à fait le même devant une vieille dame que devant un bec de gaz.

Ces manières glacées étaient aussi loin des lettres charmantes que je

l'imaginais encore, il y a quelques jours, m'écrivant pour me dire sa

sympathie, qu'est loin de l'enthousiasme de la Chambre et du peuple

qu'il s'est représenté en train de soulever par un discours

inoubliable, la situation médiocre, obscure, de l'imaginatif qui après

avoir ainsi rêvassé tout seul, pour son compte, à haute voix, se

retrouve, les acclamations imaginaires une fois apaisées, gros Jean

comme devant. Quand Mme de Villeparisis sans doute pour tâcher

d'effacer la mauvaise impression que nous avaient causée ces dehors

révélateurs d'une nature orgueilleuse et méchante nous reparla de

l'inépuisable bonté de son petit-neveu (il était le fils d'une de ses

nièces et était un peu plus âgé que moi) j'admirai comme dans le

monde, au mépris de toute vérité, on prête des qualités de cœur à ceux

qui l'ont si sec, fussent-ils d'ailleurs aimables avec des gens

brillants, qui font partie de leur milieu. Mme de Villeparisis ajouta

elle-même, quoique indirectement, une confirmation aux traits

essentiels, déjà certains pour moi de la nature de son neveu, un jour

où je les rencontrai tous deux dans un chemin si étroit qu'elle ne put

faire autrement que de me présenter à lui. Il sembla ne pas entendre

qu'on lui nommait quelqu'un, aucun muscle de son visage ne bougea; ses

yeux où ne brilla pas la plus faible lueur de sympathie humaine,

montrèrent seulement dans l'insensibilité, dans l'inanité du regard,

une exagération à défaut de laquelle rien ne les eût différenciés de

miroirs sans vie. Puis fixant sur moi ces yeux durs comme s'il eût

voulu se renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un

brusque déclenchement qui sembla plutôt dû à un réflexe musculaire

qu'à un acte de volonté, mettant entre lui et moi le plus grand

intervalle possible, allongea le bras dans toute sa longueur, et me

tendit la main, à distance. Je crus qu'il s'agissait au moins d'un

duel, quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me

parla que de littérature, déclara après une longue causerie qu'il

avait une envie extrême de me voir plusieurs heures chaque jour. Il

n'avait pas, durant cette visite, fait preuve seulement d'un goût très

ardent pour les choses de l'esprit, il m'avait témoigné une sympathie

qui allait fort peu avec le salut de la veille. Quand je le lui eus vu

refaire chaque fois qu'on lui présentait quelqu'un, je compris que

c'était une simple habitude mondaine particulière à une certaine

partie de sa famille et à laquelle sa mère qui tenait à ce qu'il fût

admirablement bien élevé, avait plié son corps; il faisait ces

saluts-là sans y penser plus qu'à ses beaux vêtements, à ses beaux

cheveux; c'était une chose dénuée de la signification morale que je

lui avais donnée d'abord, une chose purement apprise, comme cette

autre habitude qu'il avait aussi de se faire présenter immédiatement

aux parents de quelqu'un qu'il connaissait, et qui était devenue chez

lui si instinctive que, me voyant le lendemain de notre rencontre, il

fonça sur moi et, sans me dire bonjour, me demanda de le nommer à ma

grand'mère qui était auprès de moi, avec la même rapidité fébrile que

si cette requête eût été due à quelque instinct défensif, comme le

geste de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet d'eau

bouillante et sans le préservatif de laquelle il y eût péril à

demeurer une seconde de plus.

Les premiers rites d'exorcisme une fois accomplis, comme une fée

hargneuse dépouille sa première apparence et se pare de grâces

enchanteresses, je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable, le

plus prévenant jeune homme que j'eusse jamais rencontré. «Bon, me

dis-je, je me suis déjà trompé sur lui, j'avais été victime d'un

mirage, mais je n'ai triomphé du premier que pour tomber dans un

second car c'est un grand seigneur féru de noblesse et cherchant à le

dissimuler.» Or, toute la charmante éducation, toute l'amabilité de

Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser voir

un autre être mais bien différent de celui que je soupçonnais.

Ce jeune homme qui avait l'air d'un aristocrate et d'un sportsman

dédaigneux n'avait d'estime et de curiosité que pour les choses de

l'esprit, surtout pour ces manifestations modernistes de la

littérature et de l'art qui semblaient si ridicules à sa tante; il

était imbu d'autre part de ce qu'elle appelait les déclamations

socialistes, rempli du plus profond mépris pour sa caste et passait

des heures à étudier Nietzsche et Proudhon. C'était un de ces

«intellectuels» prompts à l'admiration qui s'enferment dans un livre,

soucieux seulement de haute pensée. Même, chez Saint-Loup, l'expression

de cette tendance très abstraite et qui l'éloignait tant de mes

préoccupations habituelles, tout en me paraissant touchante m'ennuyait

un peu. Je peux dire que, quand je sus bien qui avait été son père,

les jours où je venais de lire des mémoires tout nourris d'anecdotes

sur ce fameux comte de Marsantes en qui se résume l'élégance si

spéciale d'une époque déjà lointaine, l'esprit empli de rêveries,

désireux d'avoir des précisions sur la vie qu'avait menée M. de

Marsantes, j'enrageais que Robert de Saint-Loup au lieu de se

contenter d'être le fils de son père, au lieu d'être capable de me

guider dans le roman démodé qu'avait été l'existence de celui-ci, se

fût élevé jusqu'à l'amour de Nietzsche et de Proudhon. Son père n'eût

pas partagé mes regrets. Il était lui-même un homme intelligent,

excédant les bornes de sa vie d'homme du monde. Il n'avait guère eu le

temps de connaître son fils, mais avait souhaité qu'il valût mieux que

lui. Et je crois bien que contrairement au reste de la famille, il

l'eût admiré, se fût réjoui qu'il délaissât ce qui avait fait ses

minces divertissements pour d'austères méditations, et, sans en rien

dire, dans sa modestie de grand seigneur spirituel, eût lu en cachette

les auteurs favoris de son fils pour apprécier de combien Robert lui

était supérieur.

Il y avait, du reste, cette chose assez triste, c'est que si M. de

Marsantes, à l'esprit fort ouvert, eût apprécié un fils si différent de

lui, Robert de Saint-Loup parce qu'il était de ceux qui croient que le

mérite est attaché à certaines formes d'art et de vie, avait un

souvenir affectueux mais un peu méprisant d'un père qui s'était occupé

toute sa vie de chasse et de course, avait bâillé à Wagner et raffolé

d'Offenbach. Saint-Loup n'était pas assez intelligent pour comprendre

que la valeur intellectuelle n'a rien à voir avec l'adhésion à une

certaine formule esthétique, et il avait pour l'intellectualité de M.

de Marsantes, un peu le même genre de dédain qu'auraient pu avoir pour

Boieldieu ou pour Labiche, un fils Boieldieu ou un fils Labiche qui

eussent été des adeptes de la littérature la plus symbolique et de la

musique la plus compliquée. «J'ai très peu connu mon père, disait

Robert. Il paraît que c'était un homme exquis. Son désastre a été la

déplorable époque où il a vécu. Être né dans le faubourg Saint-Germain

et avoir vécu à l'époque de la _Belle-Hélène_, cela fait cataclysme dans

une existence. Peut-être petit bourgeois fanatique du «Ring» eût-il

donné tout autre chose. On me dit même qu'il aimait la littérature.

Mais on ne peut pas savoir puisque ce qu'il entendait par littérature,

se compose d'œuvres périmées.» Et pour ce qui était de moi, si je

trouvais Saint-Loup un peu sérieux, lui ne comprenait pas que je ne le

fusse pas davantage. Ne jugeant chaque chose qu'au poids

d'intelligence qu'elle contient, ne percevant pas les enchantements

d'imagination que me donnaient certaines qu'il jugeait frivoles, il

s'étonnait que moi--moi à qui il s'imaginait être tellement

inférieur--je pusse m'y intéresser.

Dès les premiers jours Saint-Loup fit la conquête de ma grand'mère,

non seulement par la bonté incessante qu'il s'ingéniait à nous

témoigner à tous deux, mais par le naturel qu'il y mettait comme en

toutes choses. Or, le naturel--sans doute parce que, sous l'art de

l'homme, il laisse sentir la nature--était la qualité que ma

grand'mère préférait à toutes, tant dans les jardins où elle n'aimait

pas qu'il y eût, comme dans celui de Combray, de plates-bandes trop

régulières, qu'en cuisine où elle détestait ces «pièces montées» dans

lesquelles on reconnaît à peine les aliments qui ont servi à les

faire, ou dans l'interprétation pianistique qu'elle ne voulait pas

trop fignolée, trop léchée, ayant même eu pour les notes accrochées,

pour les fausses notes de Rubinstein, une complaisance particulière.

Ce naturel elle le goûtait jusque dans les vêtements de Saint-Loup,

d'une élégance souple sans rien de «gommeux» ni de «compassé», sans

raideur et sans empois. Elle prisait davantage encore ce jeune homme

riche dans la façon négligente et libre qu'il avait de vivre dans le

luxe sans «sentir l'argent», sans airs importants; elle retrouvait

même le charme de ce naturel dans l'incapacité que Saint-Loup avait

gardée--et qui généralement disparaît avec l'enfance en même temps que

certaines particularités physiologiques de cet âge--d'empêcher son

visage de refléter une émotion. Quelque chose qu'il désirait par

exemple et sur quoi il n'avait pas compté, ne fût-ce qu'un compliment,

faisait se dégager en lui un plaisir si brusque, si brûlant, si

volatile, si expansif, qu'il lui était impossible de le contenir et de

le cacher; une grimace de plaisir s'emparait irrésistiblement de son

visage; la peau trop fine de ses joues laissait transparaître une vive

rougeur, ses yeux reflétaient la confusion et la joie; et ma

grand'mère était infiniment sensible à cette gracieuse apparence de

franchise et d'innocence, laquelle d'ailleurs chez Saint-Loup, au

moins à l'époque où je me liai avec lui, ne trompait pas. Mais j'ai

connu un autre être, et il y en a beaucoup, chez lequel la sincérité

physiologique de cet incarnat passager n'excluait nullement la

duplicité morale; bien souvent il prouve seulement la vivacité avec

laquelle ressentent le plaisir, jusqu'à être désarmées devant lui et à

être forcées de le confesser aux autres, des natures capables des plus

viles fourberies. Mais où ma grand'mère adorait surtout le naturel de

Saint-Loup, c'était dans sa façon d'avouer sans aucun détour la

sympathie qu'il avait pour moi, et pour l'expression de laquelle il

avait de ces mots comme elle n'eût pas pu en trouver elle-même,

disait-elle, de plus justes et vraiment aimants, des mots qu'eussent

contresignés «Sévigné et Beausergent»; il ne se gênait pas pour

plaisanter mes défauts--qu'il avait démêlés avec une finesse dont

elle était amusée--mais comme elle-même aurait fait, avec tendresse,

exaltant au contraire mes qualités avec une chaleur, un abandon qui ne

connaissait pas les réserves et la froideur grâce auxquelles les

jeunes gens de son âge croient généralement se donner de l'importance.

Et il montrait à prévenir mes moindres malaises, à remettre des

couvertures sur mes jambes si le temps fraîchissait sans que je m'en

fusse aperçu, à s'arranger sans le dire à rester le soir avec moi plus

tard, s'il me sentait triste ou mal disposé, une vigilance que, du

point de vue de ma santé pour laquelle plus d'endurcissement eût

peut-être été préférable, ma grand'mère trouvait presque excessive,

mais qui comme preuve d'affection pour moi la touchait profondément.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie · 第 12 / 16 段