I
L’aventure que je vais vous raconter par le menu ne ressemble pas mal au
rêve d’un homme éveillé. J’en suis encore ébloui et étourdi tout
ensemble, et la légère trépidation du wagon-lit vibrera très
probablement jusqu’à demain matin dans ma colonne vertébrale. Il y a
exactement treize jours que je quittais les bords de l’Oise pour aller
prendre le train rapide de l’Orient à la gare de Strasbourg; et dans ces
treize jours, c’est-à-dire en moins de temps qu’il n’en fallait à Mme de
Sévigné pour aller de Paris à Grignan, je suis allé à Constantinople, je
m’y suis promené, instruit et diverti, et j’en suis revenu sans fatigue,
prêt à repartir demain si l’on veut, par la même voiture, pour Madrid ou
Saint-Pétersbourg. Et notez que nous avons fait une halte de
vingt-quatre heures dans cette France orientale qui s’appelle la
Roumanie, assisté à l’inauguration d’un palais d’été dans les Carpathes,
pris le thé avec un roi et un reine et banqueté somptueusement chez le
Bignon de Bucarest. On dit avec raison que notre temps est fertile en
miracles; je n’ai rien vu de plus étonnant que cette odyssée dont la
poussière estompe encore mon chapeau.
Par quel concours de circonstances ai-je quitté Paris le 4 octobre, à
l’heure où le rideau se levait sur le beau drame de mon ami Albert
Delpit? Tout simplement parce qu’un aimable homme, M. Delloye-Matthieu,
m’avait dit au printemps dernier:
«Connaissez-vous Constantinople?
--Oui et non: j’y suis allé il y a trente ans et la ville doit avoir
bien changé, quoiqu’elle ait assurément moins changé que moi.
--Si l’on vous invitait à l’aller voir?
--J’accepterais avec enthousiasme. Quand partons-nous?
--Aussitôt que le choléra voudra bien nous le permettre.»
M. Delloye-Matthieu est un richissime banquier belge, un puissant
industriel et un piocheur infatigable. Il ne se contente pas de faire
travailler ses capitaux dans les grandes affaires de la Belgique et de
l’étranger; il y prodigue sa personne, dirigeant, conseillant,
surveillant, instruit de tout, présent partout, brûlé par une activité
dévorante, et bon vivant avec cela, gai causeur et joyeux convive. On
assure qu’il aura bientôt soixante-huit ans; tout ce que je sais de son
âge, c’est qu’à Constantinople il était le dernier à se mettre au lit et
le premier aux cavalcades matinales.
Cet aimable homme de finance préside le comité de la Compagnie
internationale des wagons-lits dont le directeur, presque aussi connu en
Europe que M. Pullman en Amérique, est M. Nagelmackers. Et la Compagnie
des wagons-lits invitait une quarantaine de fonctionnaires,
d’administrateurs, d’ingénieurs et de publicistes à l’inauguration d’un
matériel non seulement neuf, mais tout à fait nouveau.
Je crois superflu d’indiquer pourquoi la Compagnie des wagons-lits est
internationale. Son but étant de faire circuler ses voitures sur tous
les chemins de l’Europe continentale et d’emprunter successivement pour
un même voyage la traction de diverses Compagnies, elle ne pouvait être
exclusivement ni française, ni allemande, ni espagnole, ni italienne, ni
russe. Je dirai même sans crainte de sembler paradoxal qu’elle ne
pouvait être que belge, car le nom sympathique et honoré de la Belgique
est synonyme de neutralité. Il faut, pour ainsi dire, le concours d’un
bon vouloir universel, d’une sorte de fraternité invraisemblable, au
triste temps où nous vivons, pour faire circuler, depuis Brest jusqu’à
Giurgewo ou de Séville à la frontière russe, un voyageur malade ou
pressé, sans qu’il ait à subir les vexations, les ennuis, les retards de
la douane et de la police. L’homme, colis vivant, que les entrepreneurs
de transports secouaient sans aucun scrupule, que les contrôleurs
réveillaient sans pitié, que les buffets et les gargotiers embusqués aux
stations principales empoisonnaient et rançonnaient sans merci, que tout
un peuple de parasites et de fâcheux se repassait de mains en mains,
deviendra presque, avec le temps, un animal sacré, un chat d’Égypte.
Tout le monde se mettra d’accord pour lui donner non seulement de la
vitesse, mais du calme, du sommeil et du confort, en échange de son
argent.
J’aime fort les chemins de fer, d’autant plus que j’ai connu les
diligences, et je fais chaque année une jolie consommation de
kilomètres. Mais j’ai pesté souvent, comme tous les Français, contre la
réclusion du voyageur dans ces compartiments de huit places où l’on
n’est bien qu’à condition d’être quatre, contre l’insuffisance des temps
d’arrêt, qui atteste un profond mépris pour les infirmités de la nature
humaine. Que de fois, à travers la portière d’un wagon, j’ai contemplé
d’un œil d’envie une de ces voitures de saltimbanques où la famille
entière boit, mange et dort en paix sous la conduite du pitre
mélancolique qui fouette un vieux cheval blanc! Je sais que ce mode de
locomotion manque de promptitude et qu’il ne serait pas goûté des agents
de change qui vont le samedi soir à Trouville. Mais le confort et la
célérité ne sont pas inconciliables, témoin ces colonies mouvantes que
le train de New-York transporte à San-Francisco en cinq jours et demi,
et qui parcourent cinq mille trois cent cinquante kilomètres, sans
souffrir ni de la faim, ni de la soif, ni même des fourmis dans les
jambes, car le voyageur fatigué d’être assis peut se reposer en
marchant. Ce qu’il y a de plus merveilleux et de plus enviable dans ces
grands trains du Pacifique, c’est qu’on y est chez soi, qu’on peut s’y
installer pour toute la durée du voyage sans craindre les
transbordements, tandis qu’en France, dans le premier pays du monde
(vieux style), il faut changer deux fois de voiture pour aller de
Pontoise à Saint-Germain.
Mais si j’ai jalousé souvent le bien-être du voyageur américain, du
diable si je m’attendais à le trouver dans les wagons-lits! Ces longues
voitures verdâtres, éclairées par de rares fenêtres qui n’ont pas l’air
de s’ouvrir volontiers, attirent quelquefois notre attention dans les
gares, à l’arrivée des trains de longue haleine. Elles sont noyées de
poussière et l’on distingue à peine dans la pénombre le profil d’un
Anglais qui s’étire en bâillant ou la face d’un valet de chambre à
casquette galonnée d’or. Telle est du moins l’impression que j’avais
conservée du vieux matériel des wagons-lits, des voyageurs et du
service. Je n’y voyais guère autre chose que des hôpitaux ambulants ou
des cabines de bateau à vapeur en terre ferme; je n’éprouvais qu’une
sincère compassion pour leurs passagers, et je me réjouissais d’être
assez bien portant pour éviter les bienfaits d’une hospitalité si bien
close.
La soirée du jeudi 4 octobre fut donc pour moi comme une révélation;
elle m’ouvrit un monde que je n’avais pas entrevu même en songe. Par une
malice du sort ou peut-être par une ingénieuse combinaison de M.
Nagelmackers, le train où nous allions monter s’allongeait parallèlement
à un vieux wagon-lit du modèle qui a fait son temps. D’un côté, la
voiture-hôpital, la voiture-prison, la vieille voiture verte et
poudreuse; de l’autre, trois maisons roulantes, longues de dix-sept
mètres et demi, construites en bois de teck et en cristal, chauffées à
la vapeur, brillamment éclairées au gaz, largement aérées et aussi
confortables pour le moins qu’un riche appartement de Paris. Les
quarante invités de la Compagnie, les parents, les amis, les curieux qui
nous entouraient à la gare de l’Est, ne pouvaient en croire leurs yeux.
Mais ce fut bien autre chose après le coup de sifflet du départ, lorsque
notre menu bagage fut installé dans de jolies chambrettes à deux, à
trois ou quatre lits et qu’un repas délicieux nous réunit pour la
première fois dans la salle à manger commune. Il est invraisemblable, ce
symposium précédé d’un petit salon pour les dames et d’un joli fumoir,
et suivi d’une cuisine grande comme la main dans laquelle un superbe
Bourguignon à barbe noire fait des miracles que Cleverman et même
Hermann n’égaleront jamais. J’ai conservé presque tous les menus de cet
artiste sans rival, et si je ne les livre pas à votre admiration, c’est
que la bonne nourriture rend l’homme bon et que je craindrais de damner
mon prochain par le péché de convoitise. Mais il n’est pas indifférent
de noter que la Compagnie s’appliquait à nous faire connaître au jour le
jour les mets nationaux et les illustres crus des pays que nous
traversions. C’est ainsi par exemple que nous bûmes en Roumanie un très
joli vin blanc, fabriqué et signé par M. J.-C. Bratiano, président du
conseil des ministres, et vraiment digne de porter le nom d’une
Excellence.
C’est au premier dîner, comme il convient, que la connaissance se fit
entre nous. Nous étions au départ dix-neuf Français, et nous aurions été
vingt si le ministre des postes et des télégraphes n’eût été retenu au
dernier moment par la politique; mais il avait envoyé son aimable fils
avec deux grands chefs de service, tandis que M. Grimprel, directeur de
la dette inscrite, représentait avec infiniment d’humour et d’esprit le
ministère des finances. Nos cinq grandes Compagnies de chemins de fer
avaient délégué M. Delebecque, M. Courras, M. Delaître, M. Amiot, MM.
Berthier et Regray. On avait invité dans la presse parisienne trois
jeunes gens fort gais et de bonne compagnie, M. Boyer, M. Tréfeu et le
fils d’Ernest Daudet. Il faut aussi porter à l’actif de la France le
célèbre correspondant du _Times_, M. de Blowitz, qui s’est fait
naturaliser vaincu en 1871. C’est un homme très particulier, de
physionomie bizarre et d’une coquetterie originale. Peut-être un peu
trop pénétré de son mérite et de son influence, mais très intelligent,
assez instruit, vif à la réplique, capable d’entendre la plaisanterie et
d’y répondre argent comptant. Je n’étais pas sans quelque prévention
contre lui avant de le rencontrer en personne; il gagne à être connu.
Les Belges, nos aimables hôtes, étaient les plus nombreux après nous. A
l’état-major de la Compagnie, composé de MM. Delloye-Matthieu,
Nagelmackers, Lechat, Schrœder, s’étaient adjoints M. Dubois,
administrateur des chemins de fer de l’État belge, et le ministre des
travaux publics en personne, M. Olin. C’est un jeune homme de trente à
trente-cinq ans, de taille très moyenne, de figure avenante, simple et
digne, sérieux et cordial, et sans un atome de morgue officielle.
L’ambassade ottomane de Paris avait prêté pour quelques jours son
premier secrétaire, Missak-Effendi, un de ces diplomates que la Turquie
fait faire exprès pour s’attirer les sympathies de l’Europe, car ils
sont gens du monde, avisés, réfléchis, séduisants, et ils parlent toutes
les langues, y compris le pur parisien. Nous n’avions qu’un seul
Hollandais, M. Janszen, mais il incarnait en lui seul tout ce qu’il y a
de meilleur dans la Hollande, la droiture, la bonhomie, la cordialité.
Je crois bien que, si nous avions eu un prix de bonne grâce à décerner
en rentrant à Paris, M. Janszen l’eût emporté à l’unanimité des voix.
Nous trouverons à Vienne et à Pesth l’administration et la presse
d’Autriche-Hongrie qui feront bon ménage avec nous. Quant aux Allemands
de la grande Allemagne, ils n’étaient représentés parmi nous que par
deux ou trois journalistes dont nous n’avons eu ni à nous plaindre ni à
nous louer, car nous n’avons pas échangé deux idées avec eux, tout en
mangeant le même pain.