La demeure de Morvan le laboureur, élu chef des chefs de la Bretagne,

était située à mi-côte de la vallée de Lokfern, au milieu des derniers

chaînons des montagnes Noires; de fortes palissades en troncs de chêne

bruts reliés entre eux par de fortes traverses, et placées sur le revers

de profonds fossés, défendaient les abords de cette métairie. En dehors

de cette clôture fortifiée s'étendaient, au nord et à l'est, des bois

séculaires; au midi, de vertes prairies descendaient en pente douce

jusqu'aux sinuosités d'une rivière rapide bordée de saules et

d'aulnaies. Le logis de Morvan, ses granges, ses écuries, ses étables,

avaient l'extérieur agreste des constructions gauloises du vieux temps;

une sorte de porche rustique s'étendait devant l'entrée principale de la

maison; sous ce porche, et jouissant de la fin de ce beau jour d'été, se

tenaient _Noblède_, femme de Morvan, et _Josseline_, jeune épouse de

Vortigern. Cette toute jeune femme, d'une riante beauté, allaitait son

dernier né, ayant à ses côtés ses deux autres enfants, _Ewrag_ et

_Rosneven_, âgés de quatre et cinq ans. _Caswallan_, druide chrétien,

vieillard d'une figure vénérable, et dont la barbe était aussi blanche

que sa longue robe, souriait doucement au petit _Ewrag_, qu'il tenait

entre ses genoux. Noblède, femme de Morvan et soeur de Vortigern, âgée

d'environ trente ans, était d'une grande beauté, quoique sa physionomie

fût empreinte d'une vague tristesse, car, depuis dix années de mariage,

Noblède ne connaissait pas encore le bonheur d'être mère. Son grave

maintien, sa haute stature, rappelaient ces matrones qui, aux jours de

l'indépendance de la Gaule, siégeaient vaillamment, à côté de leurs

époux, aux conseils suprêmes de la nation. Noblède et Josseline filaient

leur quenouille, tandis que les autres femmes et filles de la famille de

Morvan s'occupaient des préparatifs du repas du soir ou de divers

travaux domestiques, remplissant de fourrages les râteliers que les

troupeaux devaient trouver garnis à leur retour des champs. Le druide

chrétien Caswallan tenait sur ses genoux le petit Ewrag, et achevait de

lui faire réciter sa leçon religieuse sous cette forme symbolique, lui

disant:--«Enfant blanc du druide, réponds-moi; que te dirai-je?

--Dis-moi la division du nombre trois,--reprit l'enfant,--afin que je

l'apprenne aujourd'hui.

--Il y a trois parties dans le monde... trois commencements et trois

fins pour l'homme comme pour le chêne... trois célestes royaumes, fruits

d'or, fleurs brillantes, petits enfants qui rient[A].» Ces trois

célestes royaumes où se trouvent les fruits d'or, les fleurs brillantes

et les enfants qui rient, mon petit Ewrag, sont les mondes où vont tour

à tour renaître et continuer de vivre de plus en plus heureux ceux-là

qui, dans ce monde-ci, ont accompli des actions pures et célestes. Pour

les accomplir, ces actions, mon enfant, que faut-il être?

--Être sage, être bon, être juste... ne pas craindre la mort, car nous

renaissons de monde en monde avec un corps toujours nouveau; aimer la

Bretagne comme une tendre mère... et la défendre comme on défend sa

mère.

--Oui, mon doux enfant,--dit Noblède en attirant à elle le fils de son

frère,--souviens-toi toujours de ces mots sacrés:--Défendre la Bretagne

comme on défend sa mère;--et l'épouse de Morvan embrassa tendrement

Ewrag.

--Mère! mère!--s'écria le petit Rosneven en frappant joyeusement dans

ses mains et s'élançant hors du portique, bientôt suivi de son frère

Ewrag,--voici notre père!

Caswallan, Noblède et Josseline se levèrent aux cris joyeux des enfants,

et s'avancèrent à la rencontre de deux grands chariots lourdement

chargés de gerbes dorées, traînés par des boeufs. Morvan et Vortigern se

tenaient assis à l'avant-train de l'une de ces voitures, entourées d'un

assez grand nombre d'hommes et de jeunes gens de la famille ou de la

tribu du chef des chefs, portant la faucille, la fourche et le râteau

des moissonneurs. À quelque distance derrière eux, venaient les bergers

et leurs troupeaux, dont on entendait au loin tinter les clochettes.

Morvan, alors dans la force de l'âge, robuste et trapu comme la plupart

des habitants des montagnes Noires, portait leur costume rustique: de

larges braies de grosse toile blanche et une chemise de lin qui laissait

entrevoir sa large poitrine et son cou hâlés, car, par cette rude et

chaude journée de moisson, il avait quitté sa casaque; ses longs

cheveux, châtains comme sa barbe touffue, encadraient son mâle visage,

au large front, aux regards intrépides et perçants. Chez Vortigern, la

mâle gravité de l'homme, de l'époux et du père, avait succédé à la fleur

de l'adolescence. Ses traits exprimèrent une douce joie à la vue de ses

deux enfants, qui accoururent à lui. Il les embrassa tendrement,

cherchant des yeux sa femme et sa soeur, qui, accompagnées de Caswallan,

ne tardèrent pas à s'approcher.

--Chère femme, la moisson sera bonne et abondante,--dit Morvan à

Noblède.--Et il ajouta en se tournant vers les chariots chargés de

gerbes:--As-tu jamais vu plus beaux épis, paille plus dorée?

--Morvan,--reprit Josseline,--vous moissonnez de bonne heure cette

année... nous autres, du côté de Karnak, nous laisserons encore nos blés

mûrir sur pied pendant quinze ou vingt jours, n'est-ce pas, Vortigern?

--Non, ma douce Josseline,--répondit-il,--j'imiterai Morvan; dès demain,

nous retournerons chez nous, afin de commencer au plus vite notre

moisson.

--Je vais, de plus, beaucoup vous surprendre, Josseline,--reprit

Morvan;--car, au lieu de laisser, selon notre vieille et bonne coutume,

les gerbes engrangées pour mûrir le grain... ce blé, moissonné

aujourd'hui, sera battu cette nuit; Vortigern et moi, nous ne serons pas

les derniers à jouer du fléau sur l'aire de la grange... Ainsi donc,

Noblède, donne-nous vite à souper.

--Quoi, Morvan!--reprit Josseline,--vous et Vortigern, après cette rude

journée de moisson, vous allez encore passer la nuit au travail?

--Joyeuse nuit, ma Josseline,--reprit Vortigern,--car, pendant que nous

battrons le blé, toi et Noblède, vous nous chanterez quelque chanson...

Caswallan nous dira quelque vieux bardit, et, de temps à autre, l'on

défoncera une tonne d'hydromel pour réconforter les travailleurs.

--Vortigern,--dit en souriant le druide chrétien,--crois-tu donc mes

bras tellement affaiblis par l'âge, que je ne puisse plus manier un

fléau?

--Et nous donc?--reprit gaiement Josseline,--nous, filles et femmes de

laboureurs, avons-nous donc perdu l'habitude d'apporter les gerbes sur

l'aire ou d'ensacher le grain?

--Et nous donc?--dirent à leur tour le petit Ewrag et son frère

Rosneven,--est-ce qu'à nous deux nous ne pourrons pas traîner une gerbe,

dis, père?

--Oh! vous êtes des vaillants, chers petits,--reprit Vortigern en

embrassant ses enfants, tandis que Morvan disait à sa femme:

--Noblède, n'oublie pas de faire porter quelques vivres dans la chambre

des hôtes.

--Attendez-vous donc des hôtes, Morvan?--demanda gaiement

Josseline.--Bien-venus ils seraient; ils nous aideraient à battre le

grain.

--Ma douce Josseline,--répondit en souriant le chef des chefs,--les

hôtes que j'attends mangent le plus pur froment, mais jamais ils ne se

donnent la peine de le semer et de le récolter.

--La chambre des hôtes est préparée,--reprit Noblède,--le sol jonché de

feuilles fraîches... Hélas! personne n'y a logé depuis les derniers

jours qu'elle a été occupée par notre aïeul Amael.

--Digne grand-père!--reprit Vortigern en soupirant.--Il n'est venu chez

vous que pour y languir quelques semaines et s'éteindre.

--Que sa mémoire soit bénie comme sa vie!--dit Josseline.--Je l'ai connu

pendant bien peu de temps, mais je l'aimais et je le vénérais comme un

père.

Bientôt la famille de Morvan et tous ceux de sa tribu qui cultivaient

ses terres avec lui, hommes, femmes et enfants, au nombre de trente

personnes environ, s'assirent à une longue table dressée dans une grande

salle, servant à la fois de cuisine, de réfectoire et de lieu de réunion

pour les veillées d'hiver. Aux murailles étaient suspendus des armes de

chasse et de guerre, des filets de pêche, des brides et des selles de

chevaux. Quoiqu'on fût en plein été, telle était la fraîcheur de ce pays

de bois et de montagnes, que la chaleur du foyer, devant lequel avaient

grillé les viandes du souper, agréait fort aux moissonneurs. Sa

flamboyante clarté se joignait à celle des torches de bois résineux

plantées dans des bras de fer scellés à la muraille. Lorsque les

laboureurs eurent pris leur repas, Morvan se leva le premier de table en

disant:--Maintenant, mes enfants, au travail!... La nuit est sereine,

nous battrons le blé sur l'aire extérieure de la grange. Deux ou trois

torches plantées entre les pierres de la margelle du puits nous

éclaireront en attendant le lever de la lune. Nous aurons achevé notre

besogne vers une heure de la nuit, nous dormirons jusqu'au point du

jour, et nous retournerons aux champs pour achever la moisson.

Les torches, placées au bord du puits, jetèrent leurs vives lueurs sur

une partie de la cour et des bâtiments renfermés dans l'enceinte

fortifiée. Hommes, femmes, enfants, commencèrent de décharger les

chariots remplis de gerbes, tandis que ceux qui devaient battre le

grain, et parmi eux Morvan, Vortigern et le vieux Caswallan, attendaient

les gerbées le fléau à la main, n'ayant, pour se trouver plus à l'aise,

conservé que leurs braies et leurs chemises. Les premières gerbes furent

apportées au milieu de l'aire, et aussitôt retentit le bruit sourd et

précipité des fléaux, vigoureusement maniés par les robustes bras des

laboureurs. Dans l'appréhension d'une guerre prochaine, les Bretons se

hâtaient de moissonner et d'engranger, afin de soustraire leur récolte

sur pied aux ravages de l'ennemi et aussi de l'affamer, car les grains

devaient être enfouis dans des cavités recouvertes de terre. Morvan,

dont le front se mouillait déjà de sueur, dit en faisant voltiger

rapidement son fléau:--Caswallan, tu nous a promis un bardit; repose-toi

un peu et chante, cela nous donnera doublement coeur à l'ouvrage.

Le druide chrétien chanta _Lez-Breiz_, ce vieux bardit national[B], si

doux à l'oreille des Bretons, et qui commence ainsi:

«--Entre un guerrier frank et _Lez-Breiz_, a été arrêté un combat en

règle;--Que Dieu donne la victoire au Breton et de bonnes nouvelles à

ceux de son pays!--Lez-Breiz disait à son petit serviteur, ce

jour-là:--Éveille-toi, va me fourbir mon casque, ma lance et mon épée,

je veux les rougir du sang des Franks; je les ferai encore sauter

aujourd'hui!»

* * * * *

--Vieux Caswallan,--dirent les batteurs, lorsqu'il eut achevé son

bardit, qui fit bouillonner leur sang d'une ardeur guerrière,--que les

Franks maudits viennent nous attaquer encore, et nous dirons comme

Lez-Breiz: À l'aide de nos deux bras, faisons-les encore sauter

aujourd'hui.--À ce moment, les chiens des bergers, qui depuis quelques

instants grondaient sourdement, aboyèrent soudain en se précipitant vers

la porte de l'enceinte. Quelques instants après, Karouër parut précédant

l'abbé Witchaire et ses deux moines, tous trois à cheval.--C'est ici la

demeure de Morvan,--dit le guide à l'abbé,--tu peux mettre pied à terre.

--Quelles sont ces torches que je vois là-bas?--demanda le prêtre, en

descendant de sa monture qu'il remit à l'un des deux moines,--quel est

ce bruit sourd que j'entends?

--C'est celui des fléaux; sans doute Morvan bat le grain de sa moisson.

Viens, je vais te conduire auprès de lui.--L'abbé Witchaire et son guide

s'approchèrent du groupe de laboureurs éclairé par les torches; Morvan,

occupé à sa besogne et assourdi par le bruit retentissant des fléaux, ne

put entendre les pas des nouveaux venus. Karouër ayant frappé sur

l'épaule du chef des chefs pour attirer son attention, il se retourna et

dit au guide:--Ah! c'est toi; et notre homme?

--Le voici,--répondit Karouër en lui désignant son compagnon de voyage.

--Tu es l'abbé Witchaire?--reprit Morvan d'une voix encore haletante de

son rude labeur; puis croisant ses deux robustes bras sur le manche de

son fléau et s'y appuyant, il ajouta:--Je t'attendais, veux-tu souper?

--Je préfère m'entretenir d'abord avec toi.

--Noblède,--dit Morvan, en essuyant du revers de sa main la sueur qui

baignait son front,--une torche, ma chère femme.--Et se retournant vers

l'abbé:--Suis-moi.--Noblède prenant une des torches placées près de la

margelle du puits, précéda son mari et l'abbé Witchaire dans la chambre

destinée aux hôtes; deux grands lits y étaient préparés, ainsi qu'une

table garnie de viande froide, de laitage, de pain et de fruits.

Noblède, après avoir placé la torche dans un des bras de fer scellés à

la muraille, se préparait à sortir, lorsque Morvan lui dit avec un

accent significatif:--Chère femme, tu reviendras me donner le baiser du

soir lorsque le battage du grain sera terminé.--Un regard de Noblède

répondit à son mari qu'elle l'avait compris; elle quitta la chambre des

hôtes, où Morvan resta seul avec l'abbé Witchaire, qui, s'adressant au

chef des chefs:--Morvan, je te salue; je t'apporte un message du roi des

Franks, Louis-le-Pieux, fils de Karl-le-Grand.

--Quel est ce message?

--Il se compose de peu de mots; les voici.--Et il lut:--«Les Bretons

occupent une province de l'empire du roi des Franks et refusent de lui

payer tribut en gage de sa royale souveraineté; de plus, le clergé

breton, généralement infecté d'un vieux levain d'idolâtrie druidique,

méconnaît la suprématie de l'archevêque de Tours. Telles sont les

conséquences de cette funeste hérésie, que Lant-bert, comte de Nantes, a

écrit ceci au roi Louis-le-Pieux: _La nation bretonne est orgueilleuse,

indomptable; tout ce qu'elle a de chrétien, c'est le nom; quant à la

foi, au culte, aux oeuvres, l'on en chercherait en vain en Bretagne_[C].

Louis-le-Pieux, voulant mettre terme à une rebellion si outrageante pour

l'église catholique et l'autorité royale, ordonne au peuple Breton de

payer le tribut qu'il doit au souverain de l'empire des Franks, et de se

soumettre aux décisions apostoliques de l'archevêque de Tours; faute de

quoi, Louis-le-Pieux, par la force de ses armes invincibles, contraindra

le peuple Breton à obéir.»

--Abbé Witchaire,--répondit Morvan, après quelques moments de

réflexion,--Amael, aïeul du frère de ma femme, est convenu en 811 avec

l'empereur Karl, que si nous ne sortions pas de nos frontières, il n'y

aurait jamais guerre entre nous et les Franks. Nous avons tenu notre

promesse, Karl la sienne; son fils, que tu appelles _le Pieux_, ne nous

avait point inquiétés jusqu'ici, il veut aujourd'hui nous faire payer

tribut: nous le refusons.

--Louis-le-Pieux est roi, souverain et maître de la Gaule, la Bretagne

fait partie de la Gaule, donc la Bretagne lui appartient, et lui doit

payer tribut.

--Nous ne payerons à ton roi aucun tribut. Quant à ce qui touche les

prêtres, moi, je te dirai ceci: Avant leur arrivée en Bretagne, jamais

elle n'avait été envahie; depuis un siècle tout a changé: cela devait

être. Qui voit la robe noire d'un prêtre, voit bientôt luire l'épée d'un

Frank.

--Tu dis vrai dans ton blasphème; tout prêtre catholique est le

précurseur de la royauté franque.

--Nous n'avons que trop de ces précurseurs-là. Malgré leurs querelles

avec l'archevêque de Tours, les bons prêtres sont rares, les mauvais

nombreux. Lors des dernières guerres, plusieurs de vos gens d'église,

établis en Bretagne, ont servi de guides aux Franks, d'autres ont amené

la trahison de quelques-unes de nos tribus en les persuadant que

résister à vos rois, c'était encourir la colère du ciel. Malgré ces

trahisons, nous avons défendu notre liberté, nous la défendrons encore.

--Morvan, tu es un homme sensé; s'agit-il de vous asservir? non; de vous

déposséder de vos terres? non. Que demande Louis-le-Pieux? Que vous lui

payiez tribut en hommage de sa souveraineté, rien de plus.

--C'est trop, car c'est inique.

--Écoute-moi; compare les épouvantables malheurs que subira la Bretagne

si elle refuse de reconnaître la souveraineté de Louis-le-Pieux. Peux-tu

préférer le ravage de tes champs, de tes moissons, la perte de tes

bestiaux, la ruine de ta demeure, l'esclavage de tes proches, au

payement volontaire de quelques sous d'or versés pour ta part dans le

trésor du roi des Franks?

--Certes, je préférerais payer vingt sous d'or et n'être point ruiné,

mais...

--Laisse-moi achever; il ne s'agit point seulement des biens de la

terre; mais tu as une femme, une famille, des amis? Voudrais-tu, par

vain orgueil de rébellion, exposer tant de personnes chères à ton coeur,

aux chances horribles de la guerre? d'une guerre sans pitié, je te le

déclare! Et cela, au moment où, selon toi, tu ne retrouves plus dans le

peuple Breton son indomptable énergie d'autrefois?

--Non,--répondit Morvan d'un air sombre et pensif, les coudes appuyés

sur ses genoux et son front caché dans ses deux mains,--non, le peuple

Breton n'est plus ce qu'il était jadis!

--À mes yeux, ce changement est une des divines conquêtes de la foi

catholique; à tes yeux c'est un mal, soit, ne discutons pas; mais enfin

ce mal existe, tu es forcé de l'avouer; la Bretagne, jadis invincible, a

été depuis un siècle plusieurs fois envahie par les Franks! Ce qui est

arrivé doit arriver encore! Et pourtant, malgré cette défiance de tes

forces, malgré la certitude de succomber, tu veux essayer une lutte

impitoyable, au lieu de payer librement un tribut qui n'aliène en rien

ta liberté et celle des tiens.

Morvan, ébranlé par les insidieuses paroles de l'abbé, garda le silence,

puis il dit lentement et avec effort:--Mais enfin, à quelle somme se

monterait le tribut que demande ton roi?

Witchaire tressaillit de joie à ces paroles de Morvan, qu'il crut décidé

à une lâche soumission. À ce moment Noblède entra pour donner le baiser

du soir à son époux; celui-ci rougit et devint de plus en plus sombre à

l'aspect de sa femme; il la laissa s'approcher de lui sans aller

affectueusement à sa rencontre, ainsi qu'il en avait coutume. La

Gauloise devina presque la vérité à l'air embarrassé de Morvan et à la

physionomie triomphante de l'abbé frank; mais dissimulant son chagrin,

elle s'avança près de son époux toujours assis, et lui baisa les mains,

selon son habitude de chaque soir; à ces caresses, le chef Breton

tressaillit, sa volonté chancelante se raffermit, et, à la vue de sa

femme, il l'étreignit passionnément contre sa poitrine, au grand

courroux de Witchaire, qui voyait ainsi détruire en un instant le

résultat de son insidieux entretien. Heureuse et fière de sentir

répondre aux battements de son coeur les vaillants battements du coeur

de son mari, la Gauloise le tenant toujours embrassé, s'écria, en jetant

un regard de haine et mépris sur le prêtre:--D'où vient donc cet

étranger? que veut-il? Nous apporte-t-il la paix ou la guerre?

Morvan ne répondit rien; de nouvelles incertitudes, ébranlant sa

résolution, succédaient en lui à la salutaire influence de la présence

de Noblède. Celle-ci, surprise de ce silence, reprit d'un air digne et

triste:--Morvan, je t'ai demandé si cet étranger nous apportait la paix

ou la guerre?

--Ce moine est envoyé par le roi des Franks;--répondit brusquement le

chef Breton;--qu'il apporte la paix ou la guerre, c'est l'affaire des

hommes et non la vôtre, femme!

Noblède, douloureusement affectée des paroles de son mari, le regardait

avec une surprise croissante, lorsque l'abbé croyant le moment opportun

pour obtenir de Morvan une décision favorable, lui dit:--Je repars à

l'instant; quelle réponse porterai-je à Louis-le-Pieux?

--Vous ne pouvez vous remettre en route sans avoir pris du repos,--se

hâta de dire Noblède, en interrogeant du regard son mari qui semblait

retombé dans ses pénibles incertitudes;--il sera temps de partir au

lever du soleil.

--Non, non,--reprit vivement l'abbé, redoutant l'influence de la

Gauloise sur l'esprit de son mari,--je repars à l'instant. Réponds,

Morvan! Porterai-je à Louis-le-Pieux des paroles de paix ou de guerre?

Mais le chef Breton se leva et se dirigeant vers la porte, répondit à

Witchaire:--Je veux la nuit pour réfléchir;--et malgré les instances de

l'abbé, il sortit de la chambre des hôtes avec Noblède.

Quelques instants après, Morvan, sa femme, Vortigern et Caswallan

étaient réunis non loin de la maison sous un chêne immense; la lune se

levait radieuse à l'horizon. Le chef Breton tendit la main à Noblède, et

lui dit:--Ma bien-aimée femme, mes paroles ont été dures;

pardonne-les-moi.

--Elles m'avaient affligée, non blessée. Ce n'est pas à toi que je les

reproche, mais à ce prêtre étranger.

--Oui, ébranlé par son langage, ma résolution chancelait, mais à ta vue,

chère femme, j'ai ressenti le remords de ma faiblesse.

--Et ce messager du roi des Franks,--reprit Vortigern,--que veut-il?

--Si nous consentons à payer tribut à Louis-le-Pieux et à le reconnaître

comme souverain, nous éviterons une guerre implacable. J'ai hésité un

moment, et je l'avoue, j'hésite encore devant les désastres d'une lutte

nouvelle.

--Hésiter!--s'écria Vortigern,--quoi! céder à la menace?

--Frère,--répondit tristement Morvan,--le peuple Breton n'est plus ce

qu'il était jadis!

--Tu dis vrai,--reprit Caswallan,--le souffle catholique, toujours

mortel à la liberté des peuples, a passé sur ce pays; le patriotisme

d'un grand nombre de nos tribus s'est refroidi; veux-tu l'éteindre?

Subissons une paix honteuse, et avant un siècle, la Bretagne sera

peuplée d'esclaves!

--Frère, frère!--ajouta Vortigern, en s'adressant au chef des

chefs,--prends garde! céder à la menace au lieu de retremper l'énergie

bretonne dans cette lutte sainte, trois fois sainte, contre l'étranger,

c'est nous perdre par l'avilissement! Aujourd'hui nous payerons tribut

au roi des Franks pour éviter la guerre; demain, nous lui concéderons la

moitié de nos terres pour qu'il nous laisse maîtres du reste; plus tard

nous subirons l'esclavage, ses hontes, ses misères, pour conserver

seulement notre vie: la chaîne sera rivée; nous la traînerons durant des

siècles!

--O malheur et infamie sur la Bretagne!--s'écria Noblède avec une

indignation douloureuse;--sommes-nous donc tombés si bas, que l'on en

vienne à mesurer la longueur de notre chaîne? Quoi! voici trois hommes

vaillants, sages, éprouvés, perdant leur temps et leurs paroles à

discuter l'insolente menace d'un roi frank! et pour lui répondre il ne

fallait qu'une minute, qu'un mot: LA GUERRE!

Les trois Bretons bondirent à ce mot de: _guerre_ prononcé par Noblède

avec un héroïque enthousiasme; elle poursuivit dans son exaltation

croissante:--O Gaulois dégénérés! il y a huit siècles, en ce pays où

nous sommes, César, le plus grand capitaine du monde, commandant la plus

formidable armée du monde, envoya aussi des messagers sommer la Bretagne

de lui payer tribut; on répondit à ces Romains en les chassant

honteusement de la cité de Vannes; le soir même, Hêna, notre aïeule,

offrait son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule, et le cri de

guerre retentissait d'un bout à l'autre du pays, je t'en prends à

témoin, astre sacré, toi qui éclairas cette nuit sublime!--s'écria

Noblède en levant ses mains vers l'Armorique,--Albinik le marin et sa

femme Méroë, accomplissaient un voyage de vingt lieues à travers les

plus fertiles contrées de la Bretagne, incendiées par les populations

elles-mêmes! César n'avait plus devant lui qu'un désert de ruines

fumantes, et le jour de la bataille de Vannes, toute notre famille,

femmes, jeunes filles, enfants, vieillards, combattaient ou mouraient

vaillamment! Ah! ceux-là s'inquiétaient peu des terribles chances de la

bataille! Vivre libres ou périr, telle était leur foi; ils la scellaient

de leur sang; et allaient revivre dans les mondes inconnus!--Noblède

parlait ainsi, lorsque l'abbé Witchaire, qui s'était adressé aux gens de

la ferme pour retrouver Morvan, s'approcha du chêne, autour duquel il

vit le chef breton, Caswallan, Noblède et Vortigern. Quoique la lune

brillât de tout son éclat au firmament étoilé, les premiers feux de

l'aube, hâtive à la fin du mois d'août, rougissaient déjà

l'Orient.--Morvan,--dit l'abbé Witchaire,--le jour va bientôt paraître,

je ne puis attendre plus longtemps; quelle est ta réponse au message de

Louis-le-Pieux?

--Prêtre! ma réponse ne te chargera pas la mémoire: «_Va dire à ton roi

que nous lui payerons tribut... avec du fer_[D].»

--Tu veux la guerre! tu l'auras donc sans merci ni pitié!--s'écria

l'abbé furieux, et s'élançant sur son cheval, que les moines venaient

d'amener, il ajouta en se retournant vers le chef des chefs:--La

Bretagne sera ravagée, incendiée! il ne restera pas une maison debout.

Tremble! le dernier jour de ce peuple est arrivé!--En prononçant ces

derniers mots, le prêtre sembla du geste maudire et anathématiser le

chef breton; éperonnant alors son cheval avec rage, et suivi de ses deux

moines, il s'éloigna rapidement. Au bout d'un quart d'heure à peine,

Witchaire entendit derrière lui le galop d'un cheval; il se retourna et

vit venir un cavalier à toute bride: c'était Vortigern. L'abbé s'arrêta,

cédant à un dernier espoir; il dit au frère de Noblède:--Puisse ta venue

être d'un heureux présage. Morvan regrette sans doute sa résolution

insensée?

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 24 / 26 段