reconnu en frémissant le cheval de Vortigern, attaché auprès de la
haquenée de Thétralde; aussi, pressentant l'accès de fureur où allait
entrer l'empereur à la vue du spectacle qui l'attendait, sans doute...
Octave recourut à un moyen extrême: feignant de trébucher, il laissa
tomber sa torche dans l'espoir de l'éteindre sous ses pieds, comme par
hasard. Mais Karl se baissa vivement, la ramassa en
s'écriant:--Maladroit!--Puis il courut à l'entrée de la hutte... Le
jeune Romain, plein d'épouvante, suivait l'empereur; soudain il le vit
s'arrêter pétrifié au seuil de la cabane, intérieurement éclairée par la
torche qu'il tenait, et dont la lueur continuait de guider Amael.
Celui-ci, ayant aussi mis pied à terre, put, grâce à l'épaisse feuillée
dont était jonché le sol, s'approcher sans être entendu de l'empereur
des Franks, au moment où celui-ci, frappé de stupeur, s'était arrêté
immobile. Voici ce que vit Amael à la clarté du flambeau: Vortigern,
profondément endormi, couché, son épée nue à côté de lui, défendait
l'entrée de la cabane, car, pour y pénétrer, il eût fallu marcher sur
son corps placé en travers du seuil. Au fond de cette retraite,
Thétralde, étendue sur un lit de mousse et soigneusement couverte de la
tunique du jouvenceau, dormait aussi d'un profond sommeil, sa tête,
candide et charmante, posée sur l'un de ses bras replié. Telle était la
persistance de leur sommeil, que ni la jeune fille ni Vortigern ne
furent d'abord réveillés par la lumière de la torche. De grosses gouttes
de sueur tombaient du front pâle de l'empereur des Franks. À sa première
stupeur de retrouver sa fille dans cette hutte solitaire en compagnie du
jeune Breton, avait succédé sur les traits de Karl l'expression d'une
angoisse terrible; puis, ces doutes cruels sur la chasteté de sa fille
firent place à l'espoir, lorsqu'il remarqua la sérénité du sommeil de
ces deux enfants. L'empereur se sentait encore rassuré par la précaution
qu'avait eue Vortigern de se coucher en travers du seuil de la cabane,
cédant, sans doute, ainsi à une pensée de respectueuse sollicitude et de
vaillante protection. Thétralde, cependant, s'éveilla la première. La
clarté de la torche frappa les paupières closes de la jeune fille; elle
souleva d'abord à demi sa tête, encore appesantie, porta la main à ses
yeux, les ouvrit bientôt tout grands, se dressa sur son séant; puis, à
la vue de son père, elle poussa un cri de joie si sincère, ses traits
enchanteurs exprimèrent un bonheur si pur de tout embarras, de toute
honte, en se jetant d'un bond au cou de Karl, qu'il la pressa contre son
coeur avec ivresse en murmurant:--Ah! je ne crains plus rien... son
front n'a pas rougi!
Ces mots arrivèrent aux oreilles d'Amael, jusqu'alors debout et immobile
derrière l'empereur, qui courut bientôt un assez grand danger: car
Thétralde, courant à son père dans le premier élan de sa joie, avait
heurté Vortigern en passant par-dessus son corps; le jeune Breton,
réveillé en sursaut, ébloui par la lumière et l'esprit encore troublé
par le sommeil, saisit son épée, se releva d'un bond; et voyant à
l'entrée de la hutte deux hommes, dont l'un tenait Thétralde enlacée
dans ses bras, il crut à un rapt, saisit d'une main Karl à la gorge, et,
le menaçant de son épée nue, s'écria:--Tu es mort si...--Mais,
reconnaissant aussitôt le père de Thétralde, Vortigern laissa tomber son
épée, se frotta les yeux, et dit en reculant d'un pas:--L'empereur des
Franks!...
--Lui-même, mon garçon!--répondit joyeusement Karl en baisant de nouveau
avec une sorte de frénésie le front et les cheveux de sa fille.--Tu
avais défendu l'entrée de la hutte en te couchant en travers du seuil...
Aussi, la vigueur de ton poignet me prouve qu'il eût été mal venu celui
qui aurait eu quelque méchante intention contre mon enfant!
--Nous sommes tes ennemis, et cependant tu nous as accueillis avec
bonté, mon aïeul et moi,--répondit simplement le jeune Breton, sans
baisser les yeux devant le regard pénétrant de Karl;--j'ai veillé sur ta
fille... comme j'aurais veillé sur ma soeur.
Vortigern accentua si noblement ces mots: _ma soeur_, qu'Amael murmura
tout bas à l'oreille de Karl:--Ainsi que toi, je ne doute pas de la
pureté de ces enfants.
--Toi ici?--s'écria l'empereur en se retournant avec surprise.--Sois le
bienvenu! D'où sors-tu?
--Tu cherchais ta fille... moi je cherchais mon petit-fils.
--Et je l'ai retrouvée, ma douce fille!--reprit Karl avec un
attendrissement ineffable, en baisant encore Thétralde au front.--Oh! je
l'aime... je l'aime... plus que je ne l'ai jamais aimée!--Et, la tenant
toujours enlacée de l'un de ses bras, l'empereur alla jusqu'au fond de
la hutte, où il se jeta brisé par l'émotion. Faisant alors asseoir
Thétralde sur ses genoux, et la contemplant avec bonheur, il lui
dit:--Voyons, fillette, raconte-moi ton aventure... Comment as-tu perdu
la chasse? Comment t'es-tu ainsi égarée? Comment t'es-tu résignée à
passer la nuit dans cette hutte, quoique gardée par ce vaillant soldat?
--Mon père,--répondit Thétralde en baissant les yeux et cachant un
instant son visage dans le sein de Karl, sur les genoux de qui elle
restait assise,--laisse-moi rassembler mes souvenirs... je vais tout te
raconter.
Vortigern, pendant un moment de silence qui suivit la réponse de
Thétralde, se rapprocha d'Amael, qui le serra tendrement contre sa
poitrine, tandis que, debout, la torche à la main, éclairant cette
scène, le jeune Romain semblait, il faut l'avouer, encore plus surpris
qu'enthousiasmé de la continence de Vortigern.
--Mon père,--reprit Thétralde en relevant la tête et attachant son
regard candide sur l'empereur des Franks,--je dois tout te dire,
n'est-ce pas? tout... absolument?
--Oui, fillette, tout absolument!--Et Karl, réfléchissant, dit à
Octave:--Plante cette torche en terre, et va avec ce jeune garçon
veiller sur nos chevaux.--Le Romain obéit, s'inclina, et sortit avec le
petit-fils d'Amael.
--Quoi! mon père... tu renvoies Vortigern?--dit Thétralde avec un accent
de doux reproche.--J'aurais, au contraire, désiré qu'il restât pour te
confirmer mon récit.
--Tout ce que tu me diras, ma fille, je le croirai. Parle, parle sans
crainte devant moi et l'aïeul de ce digne garçon.
--Hier,--reprit Thétralde,--j'étais au balcon du palais lorsque
Vortigern est entré dans la cour. Apprenant qu'il venait ici comme
prisonnier, si jeune et blessé, je me suis tout de suite intéressée à
lui; puis, quand il a manqué d'être renversé, tué peut-être par son
cheval, j'ai eu si grand'peur, si grand'peur, que j'ai poussé un cri
d'effroi; mais, lorsque Hildrude et moi nous l'avons vu se montrer
intrépide cavalier, nous lui avons, dans notre admiration, jeté nos
bouquets.
--Vous m'aviez toutes deux parlé de votre admiration pour ce jouvenceau
comme habile écuyer, mais point du tout de ces bouquets-là; enfin,
passons... continue.
--J'ai été certainement très-heureuse de ton retour, bon père;
cependant, je te l'avoue, je pensais peut-être encore plus à Vortigern
qu'à toi; toute la nuit, ma soeur et moi, nous avons parlé du jeune
otage breton, de sa bonne grâce, de sa figure, à la fois douce et
hardie... de...
--Bien, bien, passons là-dessus, ma fille, passons...
--Tu ne veux donc pas, père, que je te dise tout?...
--Si... si... continue...
--Au point du jour, je me suis endormie, mais c'était encore pour rêver
de Vortigern; nous l'avons revu à l'église, quand je ne regardais pas
son fier et doux visage, je priais pour le salut de son âme. Après la
messe, lorsque j'ai su que l'on chasserait, ma seule crainte a été qu'il
ne vînt pas à la chasse... Juge de ma joie, mon père, lorsque je l'ai
aperçu. Soudain son cheval s'emporte; moi, presque sans réfléchir, car
j'agissais vraiment comme malgré moi, je donne un coup de houssine à ma
haquenée pour rejoindre Vortigern. Hildrude me suit, elle veut me
dépasser; oh! alors cela m'irrite; je frappe son cheval à la tête; il
fait un écart, emporte ma soeur dans une autre allée; j'arrive seule
auprès de Vortigern. Le brouillard, la pluie, et bientôt la nuit nous
surprennent; nous remarquons cette hutte de bûcheron et un foyer à demi
éteint; alors nous nous disons: nous ne pouvons retrouver notre chemin,
passons la nuit ici! Par bonheur, nous voyons des châtaignes tombées des
arbres; nous les ramassons, nous les faisons cuire sous la cendre, mais
nous avons oublié de les manger...
--Parce que vous étiez trop fatigués, sans doute?... de sorte que, pour
prendre du repos, tu t'es couchée, toi sur cette mousse, et ce garçon en
travers du seuil?
--Oh! non, mon père... avant de nous endormir, nous avons beaucoup
causé, beaucoup disputé, et c'est en disputant ainsi que nous avons
oublié nos châtaignes... puis le sommeil nous a pris, et nous nous
sommes endormis.
--Mais à quel propos toi et ce garçon vous êtes-vous disputés, ma fille?
--Hélas! j'avais eu des pensées mauvaises... ces pensées, Vortigern les
combattait de toutes ses forces, et, à ce propos, nous nous sommes
disputés; pourtant, au fond, vois-tu, il avait raison; car tu ne pourras
jamais le croire. Je voulais fuir Aix-la-Chapelle, et aller en Bretagne
avec Vortigern... pour nous y marier.
--Me quitter... ma fille... me quitter? moi qui t'aime si tendrement!
--C'est ce que m'a répondu Vortigern. «--Thétralde, y songes-tu? quitter
ton père, qui te chérit,--me disait-il.--Quoi! tu aurais le triste
courage de lui causer ce cruel chagrin? Et moi qu'il a traité, ainsi que
mon aïeul, avec bonté, je serais ton complice! Non, non; d'ailleurs je
suis ici prisonnier sur parole; prendre la fuite, ce serait me
déshonorer. Ma mère ne me reverrait de sa vie...»--Ta mère t'aime
trop,--disais-je à Vortigern,--pour ne pas te pardonner; mon père aussi
nous pardonnera: il est si bon! N'a-t-il pas été indulgent pour mes
soeurs, qui ont leurs amants comme il a des maîtresses... Cela ne fait
ni tort ni mal à personne de s'aimer quand on se plaît; une fois mariés,
nous reviendrons auprès de mon père; heureux de me revoir, il oubliera
tout, et nous vivrons auprès de lui comme Éginhard et ma soeur
Imma.--Mais Vortigern, inflexible, me parlait sans cesse de sa promesse
de prisonnier et du chagrin que te causerait ma fuite; il pleurait ainsi
que moi à chaudes larmes en me consolant et me grondant comme une enfant
que j'étais; enfin, quand nous avons eu beaucoup disputé, beaucoup
pleuré, il m'a dit: «Thétralde, la nuit s'avance; tu dois être fatiguée,
il faut te coucher sur ce lit de mousse; je me mettrai en travers du
seuil, mon épée nue à côté de moi, pour te défendre au besoin...» Je
tombais de sommeil; Vortigern m'a couverte de sa tunique; je me suis
endormie, et je rêvais encore de _lui_, quand tout à l'heure tu m'as
réveillée, mon bon père...
L'empereur des Franks avait écouté ce naïf récit avec un mélange
d'attendrissement, de crainte et de chagrin; bientôt il poussa un
profond soupir d'allégement qui semblait répondre à cette réflexion:--À
quel danger ma fille a échappé!...--Cette pensée dominant bientôt toutes
les autres, Karl embrassa de nouveau Thétralde avec effusion, en lui
disant:--Chère enfant, ta franchise me charme; elle me fait oublier
qu'un moment tu as pu songer à quitter ton père.
--Oh! à ce méchant projet, Vortigern m'a fait renoncer; aussi, pour le
récompenser, tu seras bon, tu nous marieras, n'est-ce pas? Nous nous
aimons tant!...
--Nous reparlerons de cela. Quant à présent, il faut songer à regagner
le pavillon, tu y prendras quelques moments de repos; nous repartirons
ensuite pour Aix-la-Chapelle. Attends-moi ici; j'ai à m'entretenir un
moment avec ce bon vieillard.--Karl sortit de la hutte avec Amael, et
lui dit en s'arrêtant à quelques pas:--Ton petit-fils est un loyal
garçon, vous êtes une famille de braves hommes; tu as sauvé la vie de
mon aïeul, ton petit-fils a respecté l'honneur de ma fille; car je sais
ce qu'il y a de fatal, à l'âge de ces enfants, dans l'entraînement d'un
premier amour; cet entraînement, Vortigern l'eût payé de sa vie... mais
j'aime mieux louer que punir.
--Karl, lorsqu'il y a quelques heures je te disais mes inquiétudes à
propos de l'absence de Vortigern, tu m'as répondu:--«Bon! il aura
rencontré quelque jolie fille de bûcheron... l'amour est de son âge. Tu
ne veux pas faire un moine de ce garçon?»--Et pourtant, s'il eût traité
ta fille comme la fille d'un bûcheron... qu'aurais-tu fait?
--Par le roi des cieux! Vortigern ne serait pas sorti vivant de cette
hutte!
--Donc il est permis de déshonorer la fille d'un esclave? et le
déshonneur de la fille d'un empereur est puni de mort? Toutes deux
pourtant sont des créatures de Dieu, égales à ses yeux.
--Vieillard, ces paroles sont insensées!
--Et tu te dis chrétien! et tu nous traites de païens! Mon petit-fils
s'est conduit en honnête homme, rien de plus. L'honneur nous est cher, à
nous autres Gaulois de cette vieille Armorique qui a pour devise:
_Jamais Breton ne fit trahison._ Un dernier mot: Veux-tu m'accorder une
grâce? je t'en saurai gré.
--Parle.
--Tantôt, je t'ai vu frappé de la beauté d'une pauvre fille esclave; tu
songes à faire d'elle une de tes concubines d'un moment; sois généreux
pour cette malheureuse créature, ne la corromps pas; rends-lui la
liberté, à elle et à sa famille; donne à ces gens le moyen de vivre
laborieusement, mais honnêtement.
--Il en sera ainsi, foi de Karl, je te le promets. Tu n'as rien de plus
à me demander?
--Rien.
--Écoute à ton tour. Tantôt tu m'as, au nom de ton peuple, dit ceci:
Karl, retire tes troupes de notre pays, et j'engage la foi bretonne que
durant ta vie, nous ne sortirons pas de nos frontières.
--Oui, cette offre, je te l'ai faite: je te la fais encore.
--Je l'accepte.
--Tu agis en homme sage. Sois fidèle à ta foi, nous serons fidèles à la
nôtre.
--Ta main, Amael... ta main loyale.
--La voici, Karl, et qu'elle soit la main d'un traître si notre peuple
parjure sa promesse! Nous vivrons en paix avec toi; si tes descendants
respectent nos libertés, nous vivrons en paix avec eux.
--Amael, c'est dit et juré.
--Karl, c'est dit et juré.
--Maintenant, toi et ton petit-fils, au lieu de retourner à
Aix-la-Chapelle, vous passerez la nuit dans le pavillon de la forêt;
demain, au point du jour, je vous enverrai vos bagages et une escorte
chargée de vous accompagner jusqu'aux frontières de l'Armorique, et vous
vous mettrez en route sans retard.
--Tu peux y compter.
--Je vais retourner au pavillon, seul avec ma fille, lui promettant,
afin de ne pas la désespérer, que demain elle verra Vortigern. Je dirai
à mes courtisans que je l'ai trouvée seule dans cette hutte: hélas! les
médisances des cours sont cruelles; on n'y croit guère à l'innocence, et
si l'on savait que Thétralde a passé une partie de la nuit dans ce
réduit avec ton petit-fils, on dirait déjà d'elle ce qu'on dit de ses
soeurs!--Et portant sa main à ses yeux humides, l'empereur des Franks
ajouta douloureusement:--Ah! mon coeur de père saigne souvent; j'ai trop
aimé mes filles, j'ai été trop indulgent! Et puis mes guerres
continuelles au dehors de mon royaume, les affaires de l'État
m'empêchaient de veiller sur mes enfants. Cependant, en mon absence, je
les laissais aux mains des prêtres! elles ne manquaient pas un office et
brodaient des chasubles pour les évêques! Enfin, le Seigneur Dieu, qui
m'a toujours été secourable en toutes choses, a voulu me frapper dans ma
famille, que sa volonté soit faite! Je suis un malheureux père!--Et
appelant le jeune Romain, il lui dit d'une voix redoutable:--Octave,
personne... tu m'entends, personne... ne doit savoir que ma fille a
passé une partie de la nuit dans cette cabane avec ce jeune homme, car
la malignité n'épargne pas même ce qu'il y a de plus chaste, de plus
respectable au monde. Le secret de cette nuit n'est connu que de moi, de
ma fille et de ces deux Bretons; je suis aussi certain de leur
discrétion que de la mienne et de celle de Thétralde. Rappelle-toi ceci:
tu es perdu si un seul mot de cette aventure circule à la cour; en ce
cas, toi seul aurais parlé; si, au contraire, tu me gardes le secret, tu
peux compter sur ma faveur croissante.
--Auguste empereur, ce secret, je l'emporterai dans la tombe.
--J'y compte: amène mon cheval et celui de ma fille; tu vas nous
accompagner au pavillon de chasse, puis à Aix-la-Chapelle; tu
commanderas l'escorte que je donne à ces deux otages pour retourner en
leur pays; je te remettrai un ordre pour le commandant de mon armée en
Bretagne. Demain, au point du jour, tu te rendras au pavillon de la
forêt avec l'escorte, et vous partirez aussitôt pour l'Armorique.
Octave s'inclina. L'empereur dit alors à Amael:--La lune s'est levée,
elle éclaire suffisamment la route. Monte à cheval avec ton petit-fils,
suis cette allée jusqu'à ce que tu te trouves dans un carrefour; tu t'y
arrêteras; c'est là que, par mes ordres, l'on viendra bientôt te
chercher pour te conduire au pavillon d'où tu partiras demain au point
du jour. Que ton peuple soit fidèle à ta parole, je serai fidèle à la
mienne. Si tu trouves que l'empereur Karl mérite que l'on dise quelque
bien de lui, dis-le en ton pays. Et maintenant, adieu.
Amael alla rejoindre son petit-fils, qu'il trouva profondément pensif,
assis au bord de la route, sur un tronc d'arbre, sa figure cachée dans
ses mains; il pleurait silencieusement et n'entendit pas le vieillard
s'approcher de lui.--Allons, mon enfant,--lui dit Amael, d'une voix
douce et grave,--remontons à cheval et partons.
--Partir!--dit Vortigern, en tressaillant et se levant brusquement, et
essuyant du revers de sa main son visage baigné de larmes.--Partir?...
déjà?
--Oui, mon enfant, demain nous nous mettons en route pour la Bretagne,
où tu reverras ta mère et ta soeur. La noblesse de ta conduite a porté
ses fruits; nous sommes libres; Karl rappelle ses troupes de
l'Armorique.
* * * * *
Mon aïeul Amael, peu de temps après notre retour d'Aix-la-Chapelle, a
écrit ce récit que j'ai joint à la légende de notre famille. Moi,
Vortigern, j'ai vu mourir mon grand-père à l'âge de cent cinq ans, peu
de temps après mon mariage avec la douce Josseline. Karl le Grand est
mort à Aix-la-Chapelle, l'année 814.
Les Pièces de monnaie karolingiennes
Épilogue
Le défilé de Glen-Clan.--Le marais de Peulven.--La forêt de
Cardik.--Les landes de Kennor.--La vallée de Lokfern.
818-912.
L'an 818, sept années après qu'Amael et son petit-fils Vortigern eurent
quitté la cour de Karl, empereur des Franks, pour revenir en Bretagne,
trois cavaliers et un piéton gravissaient péniblement une des chaînes
ardues des _Montagnes noires_, qui s'étendent vers le sud-ouest de
l'Armorique. Lorsque du haut de l'entassement de rochers à travers
lesquels serpentait la route, les voyageurs abaissaient leurs regards
au-dessous d'eux, ils voyaient à leurs pieds une longue suite de
collines et de plaines. Tantôt couvertes de seigles et de blés déjà
mûrs, tantôt se déroulant comme d'immenses tapis de bruyères; çà et là,
s'étendaient aussi à perte de vue de vastes marais; quelques villages
auxquels on arrivait par une chaussée, s'élevaient au milieu de ces
marécages impraticables qui leur servaient de défense; ailleurs des
troupeaux de moutons noirs paissaient les bruyères roses ou les vertes
vallées, qu'arrosaient de nombreux ruisseaux d'eau vive. L'on voyait
aussi dans ces herbages des boeufs, des vaches, et surtout grand nombre
de chevaux de l'infatigable race bretonne, rude au travail, ardente à la
guerre. Les trois cavaliers, précédés du piéton, continuaient de gravir
la pente escarpée de la montagne; l'un de ces cavaliers, vêtu du costume
ecclésiastique, était Witchaire, l'un des plus riches abbés de la Gaule.
Les biens immenses de son abbaye presque royale avoisinaient les
frontières de la Bretagne; deux de ses moines, à cheval comme lui, et
comme lui vêtus en religieux de l'ordre de _Saint-Benoît_, le suivaient.
Entre eux marchait une mule de bât, chargée des bagages de cet abbé,
homme de petite taille, à l'oeil fin, au sourire tantôt béat, tantôt
rusé; le guide, montagnard dans la force de l'âge, robuste et trapu,
portait l'antique costume des Gaulois bretons: larges braies de toile
serrées à sa taille par une ceinture de cuir, justaucorps d'étoffe de
laine, et sur son épaule pendait du même côté que son bissac sa casaque
de peau de chèvre, quoiqu'on fût en été. Ses cheveux, à demi cachés par
un bonnet de laine, tombaient jusque sur ses épaules; il s'appuyait de
temps à autre sur son _penbas_, long bâton de houx, terminé par une
crosse. Le soleil d'août, en son plein, dardait ses ardents rayons sur
le guide, les deux moines et l'abbé Witchaire. Celui-ci, arrêtant son
cheval, dit au piéton:--La chaleur est étouffante; ces rochers de granit
nous la renvoient brûlante, comme si elle sortait de la bouche d'un
four; nos montures sont harassées. Je vois là-bas, à nos pieds, un bois
épais; ne pourrais-tu nous y conduire? nous nous y reposerions à
l'ombre.
Karouër, le guide, secoua la tête et répondit en indiquant du bout de
son pen-bas le massif boisé:--Pour nous rendre là, il faudrait faire un
saut de deux cents pieds, ou un circuit de près de trois lieues dans la
montagne; choisis.
--Poursuivons donc notre route; mais quand arriverons-nous donc à la
vallée de Lokfern?
--Vois-tu là-bas, tout là-bas, à l'horizon, la dernière de ces cimes
bleuâtres?
--Je la vois.
--C'est le _Menèz-c'Hom_, la plus haute des montagnes Noires; cette
autre, vers le couchant, un peu moins éloignée, est le _Loch-Renan_;
c'est entre ces deux montagnes que se trouve la vallée de Lokfern où
demeure Morvan, le laboureur, chef des chefs de la Bretagne.
--Es-tu certain qu'il soit à sa métairie?
--Un laboureur revient toujours à sa métairie après le soleil couché.
--Le connais-tu ce Morvan?
--Je suis de sa tribu; j'ai guerroyé avec lui lors de nos dernières
guerres contre les Franks, du vivant de Karl, leur empereur.
--Ce Morvan est marié, dit-on?
--Sa femme Noblède le vaut par sa vaillance. Elle est de la race de
Joël, c'est tout dire.
--Qu'est-ce que Joël?
--Un des plus braves hommes dont l'Armorique ait gardé le souvenir. Sa
fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert sa vie en sacrifice pour
le salut de la Gaule, lorsque les Romains ont envahi ce pays, comme les
Franks l'ont envahi, et veulent, dit-on, l'envahir encore.
--Vous vous attendez donc à ce que _Louis-le-Pieux_, fils du grand Karl,
vous déclare la guerre?
--Depuis que tu as passé nos frontières, as-tu vu des préparatifs de
bataille?
--J'ai vu les laboureurs aux champs, les bergers conduisant leurs
troupeaux, les cités ouvertes et paisibles; mais l'on sait qu'en votre
pays, au premier signal, bergers, bûcherons, laboureurs et citadins
deviennent soldats.
--Oui, quand on les attaque.
--Ainsi, vous vous attendez à être attaqués?
Karouër regarda fixement l'abbé, sourit d'un air sardonique, ne répondit
rien, siffla entre ses dents, et faisant machinalement tournoyer son
pen-bas, il devança d'un pied léger les trois moines.
La nuit s'approchait; Karouër et ceux qu'il guidait ayant marché durant
tout le jour, arrivèrent à l'un des points culminants de la route
montueuse qu'ils suivaient, lorsque soudain l'abbé Witchaire, frappé
d'un spectacle étrange, arrêta sa monture. Il remarquait à l'extrême
horizon encore distinct malgré le crépuscule, un feu que l'éloignement
rendait à peine visible. Presque aussitôt des feux pareils s'allumèrent
de proche en proche sur les cimes espacées de la longue chaîne des
montagnes Noires. Ces feux apparaissaient de plus en plus éclatants et
considérables, à mesure qu'ils étaient plus proches de l'endroit où se
trouvait l'abbé Witchaire. Soudain à vingt pas de lui, il vit poindre
une lueur rougeâtre à travers une fumée épaisse; bientôt cette lueur se
changea en une flamme brillante qui s'élançant vers le ciel étoilé, jeta
une clarté si vive, que l'abbé, les moines, le guide, les roches, une
partie de la rampe de la montagne furent éclairés comme en plein jour.
Quelques moments après, des feux pareils, continuant de s'allumer de
colline en colline, semblèrent tracer la route que les voyageurs
venaient de parcourir, et se perdirent au loin dans la brume du soir.
L'abbé Witchaire restait muet d'étonnement. Karouër poussa par trois
fois un cri guttural et retentissant comme celui d'un oiseau de nuit. Un
cri semblable s'élevant de derrière le plateau de roches où brillait la
flamme, répondit à l'appel de Karouër.
--Quels sont ces feux qui s'allument ainsi de montagne en montagne?--dit
vivement l'abbé frank, après un premier moment de surprise;--c'est sans
doute un signal?
--À cette heure,--répondit le guide,--des feux pareils brillent sur
toutes les cimes de l'Armorique, depuis les montagnes d'_Arrès_,
jusqu'aux montagnes Noires et à l'Océan.
--Réponds,--s'écria l'abbé frank,--de ce signal, quel est le but?
Karouër, selon sa coutume, ne répondit rien, et hâta le pas en faisant
tournoyer son pen-bas.
* * * * *