«Les souverains espagnols arrivèrent à Bayonne au mois de mai 1808.
L'empereur les expédia à Fontainebleau, et envoya Ferdinand VII à
Valençay, terre qui appartenait à M. de Talleyrand. Puis il revint,
après avoir parcouru les départements du Midi et de l'Ouest, et après
avoir fait un voyage politique dans la Vendée, où il produisit beaucoup
d'effet. Il arriva à Paris vers le milieu du mois d'août.
»Mon père, qui était alors premier chambellan, fut chargé de recevoir
les Bourbons d'Espagne à Fontainebleau. Il le fit naturellement avec ses
soins et ses manières ordinaires. Quoiqu'il nous rapportât de ce voyage
des traits qui étaient peu propres à donner une grande idée de Charles
IV, non plus que de la reine et du prince de la Paix, qui
l'accompagnait, il avait naturellement témoigné à ces princes détrônés
le respect dû à leur rang et à leur malheur. Comme, apparemment,
quelques-uns des autres officiers de la cour, plutôt par ignorance que
par mauvais sentiment, s'étaient conduits d'une façon différente,
Charles IV le remarqua, et il disait: «Rémusat, lui, il sait que je suis
Bourbon.»
»M. de Talleyrand était précisément à Valençay quand l'empereur le
chargea d'aller y recevoir, évidemment pour le compromettre dans
l'affaire d'Espagne, les trois infants. Il fut un peu troublé de la
commission, et cependant il n'épargnait pas, à son retour, les
observations piquantes à ces étranges descendants de Louis XIV. Il
racontait qu'ils achetaient des jouets d'enfants à tous les petits
marchands des foires du voisinage, et que, lorsque ensuite un pauvre
leur demandait l'aumône, ils lui donnaient un pantin. Il les accusa,
plus tard, d'avoir fait du dégât à Valençay, et il le dit même avec
à-propos au roi Louis XVIII, qui, désirant l'éloigner de la cour, et
n'osant lui donner l'ordre, lui vantait la beauté et la magnificence du
château de Valençay: «Oui, c'était assez bien,» dit-il; «mais les
princes espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux
d'artifice pour la Saint-Napoléon.»
»M. de Talleyrand, quoiqu'il commençât à sentir que sa situation auprès
de l'empereur était moins simple et moins forte, le trouva, en allant le
rejoindre, bienveillant et confiant en apparence. Aucun nuage ne se
laissa apercevoir entre eux. L'empereur avait besoin de lui pour la
conférence d'Erfurt, à laquelle il se rendit avec lui, à la fin de
septembre. Mon père y accompagna l'empereur. Les lettres qu'il dut
écrire de là à ma mère ne se sont pas retrouvées. Mais cette
correspondance devait être si surveillée et si réservée, que je crois
cette perte sans importance. Mon père nous rapporta surtout des récits
de l'union des deux empereurs, de la coquetterie mutuelle de leurs
rapports, de la bonne grâce de l'empereur Alexandre. M. de Talleyrand a
écrit une relation de cette conférence d'Erfurt dont il a fait plusieurs
lectures. Il se vantait, à son retour, que, le jour ou les deux
empereurs montèrent en voiture pour s'éloigner chacun de son côté, il
avait dit à l'empereur Alexandre, en le reconduisant: «Si vous pouviez
vous tromper de voiture!...» Il avait trouvé quelques qualités à ce
prince, et il s'était attaché à se faire dans son esprit une position
dont il recueillit les fruits en 1814; mais, dès ce temps-là, il ne
prenait l'alliance russe que comme une nécessité accidentelle, quand on
était en guerre avec l'Angleterre, et il ne cessait pas de regarder une
liaison avec l'Autriche, base éventuelle d'un rapprochement futur avec
l'Angleterre, comme le vrai système de la France en Europe. Il a été
assez fidèle à ce système dans sa conduite politique, soit lors du
mariage de Napoléon, soit en 1814 et en 1815, soit sous le règne de
Louis-Philippe. Il en parlait souvent à ma mère.
»Ma mère aurait eu à raconter, en achevant cette année 1808: 1° la
conférence d'Erfurt, suivant les récits de M. de Talleyrand et de mon
père; 2° le contre-coup de l'affaire d'Espagne sur la cour des Tuileries
et sur la société de Paris. La partie royaliste de cette cour et de
cette société fut un peu émue de la présence de ces vieux Bourbons à
Fontainebleau. C'est, je crois, alors qu'il faut placer la disgrâce et
l'exil de madame de Chevreuse.
»Revenu d'Erfurt au mois d'octobre, l'empereur ne fit que passer à
Paris, et partit aussitôt pour l'Espagne, d'où il revint au commencement
de 1809, après une campagne peu décisive. L'opinion était loin de s'être
améliorée à l'égard de sa politique. On avait pensé, pour la première
fois, à la possibilité de sa perte, surtout à sa mort soudaine dans une
guerre où un patriotisme insurrectionnel pouvait armer le bras d'un
assassin. Des rapports, en partie fidèles, en partie envenimés, lui
avaient fait connaître les progrès d'une désapprobation et d'une
défiance dont Talleyrand et Fouché n'avaient pas craint de se rendre les
organes. Le premier surtout a toujours été hardi, et même imprudent,
comme tous les hommes qui sont vains de leur conversation, et qui la
croient une puissance. Fouché, dont les propos étaient plus réservés, ou
moins répétés dans les salons, avait été peut-être plus loin dans la
voie de l'action. En esprit positif qu'il était, il s'était posé
pratiquement l'hypothèse de l'ouverture de la succession impériale, et,
dans cette hypothèse, il s'était rapproché de M. de Talleyrand.
L'empereur revint irrité, et il témoigna son irritation à la cour, et
surtout au conseil des ministres, par la scène célèbre qu'il fit à M. de
Talleyrand[108], à qui il ôta la place de grand chambellan, pour la
donner à M. de Montesquiou.
[Note 108: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M.
A. Thiers, tome X, P 17.]
»On a trouvé parfois mauvais que des fonctionnaires importants de
l'Empire, tels que MM. de Talleyrand et Fouché, ainsi que d'autres moins
connus, se soient préoccupés de ce qui frappait tout le monde, et
attachés à ne pas tromper l'opinion quand celle-ci, en se manifestant,
aurait pu arrêter les développements d'une mauvaise politique. Je suis
prêt à admettre que la vanité et le bavardage ont pu entraîner les
propos de Talleyrand et de Fouché hors de la juste mesure. Mais je
maintiens que, sous tout gouvernement, et en particulier sous le
gouvernement absolu, il est nécessaire que des fonctionnaires
importants, en cas de péril public, ou à la vue d'une mauvaise direction
des affaires, ne craignent point, par une opposition connue,
d'encourager cette résistance morale qui peut seule ralentir et même
changer la marche funeste de l'autorité. À plus forte raison, s'ils
prévoient la possibilité d'un désastre prochain pour lequel il n'y a
rien de prêt, peuvent-ils se préoccuper de ce qu'il y aurait à faire.
Que l'orgueil du pouvoir absolu s'en irrite, qu'il cherche à briser, à
supprimer cette résistance, quand elle est trop isolée pour l'entraver,
je le conçois. Mais ce n'en serait pas moins un bonheur pour l'État et
pour lui, qu'elle fut assez forte, au contraire, pour contraindre le
souverain à modifier ses plans. Et, pour ne pas sortir du cas qui nous
occupe, supposez qu'un concert plus général eût fait entendre à
l'empereur les mêmes sons, qu'au lieu d'imputer à l'intrigue ou à la
trahison le mécontentement de Talleyrand ou de Fouché, les rapports de
Dubois ou de tout autre, le lui eussent présenté comme une preuve d'une
désapprobation universelle; que son préfet de police, partageant
lui-même cette désapprobation, la lui eût montrée partagée et exprimée
par Cambacérès, par Maret, par Caulaincourt, par Murat, par ce duc de
Gaëte que M. Thiers cite dans cette occasion, enfin par tous les hommes
importants de la cour et du gouvernement, le service rendu à Napoléon
eût-il été si mauvais? et cette résistance unanime n'eût-elle pas été la
seule chose propre à l'éclairer, à l'arrêter, à le détourner de la voie
de perdition, à une époque où il en était bien temps encore?
»Quant au reproche adressé à Talleyrand ou à tel autre, d'avoir blâmé le
gouvernement après l'avoir approuvé et servi, c'est un reproche naturel
dans la bouche de Napoléon, qui ne craignait pas, d'ailleurs, de
l'exagérer par le mensonge. Mais il est puéril en lui-même; ou bien il
est défendu, parce qu'on a suivi un gouvernement, parce qu'on a
supporté, couvert, même justifié dans le passé ses fautes par erreur ou
faiblesse, de s'éclairer quand le danger s'accroît, quand les
circonstances se développent; et comme s'il ne fallait pas, à moins de
rester dans une opposition constante ou une soumission sans limites,
qu'il y eût un moment où l'on cessât d'approuver ce qu'on a approuvé
jusqu'à la veille, où l'on parlât après s'être tu, et où, plus frappé
des inconvénients que des avantages, on reconnût des défauts qu'on avait
essayé ou feint d'ignorer, et des fautes qu'on pouvait avoir palliées
longtemps. C'est, après tout, ce qui est arrivé à la France à l'égard de
Napoléon, et ce changement devait s'opérer naturellement dans l'âme des
fonctionnaires comme dans celle des citoyens, à moins que cette âme ne
fût aveuglée par la servilité, ou corrompue par une ignoble ambition.
»Dans notre sphère modeste, nous n'eûmes jamais, sous l'Empire, à
décider que de la direction de nos voeux et de nos sentiments. N'ayant
jamais eu ni pris la moindre part d'action politique, nous avons eu
cependant à résoudre pour nous-mêmes cette question qui se présente sans
cesse à moi quand je relis les mémoires et les lettres où ma mère a
consigné l'histoire de ses impressions et de ses idées.
»Ma mère aurait eu à toucher, au moins indirectement, ce grave sujet, en
racontant la disgrâce de M. de Talleyrand. Elle le vit alors au moins
autant qu'auparavant. Elle entendit ses récits. Il me semble que rien
n'était alors connu du public comme la manière froide, silencieuse,
dénuée de faiblesse et d'insolence, avec laquelle, adossé à une console,
à cause de ses mauvaises jambes, il avait écouté la philippique de
l'empereur[109]. Comme la chose se pratique sous la monarchie absolue,
il avala sa disgrâce, et continua d'aller à la cour avec un aplomb qui
ne fut pas pris alors pour de l'humilité, et je ne me rappelle pas qu'à
partir de ce jour son attitude sous l'Empire ait été taxée de faiblesse.
Il est bien entendu, d'ailleurs, qu'il ne faut pas appliquer ici les
règles du point d'honneur telles qu'elles se comprennent dans un pays
libre, ni les lois philosophiques de la dignité morale comme on les
entend hors du monde des cours et des affaires.
[Note 109: C'est après cette scène que M. de Talleyrand
disait publiquement: «Quel dommage qu'un si grand homme soit
si mal élevé!» (P. R.)]
»Ma mère aurait eu ensuite à raconter notre rôle épisodique dans cette
sorte de drame. Je ne suis pas sûr que l'empereur soit arrivé ressentant
ou montrant quelque mécontentement contre mon père. Je ne sais si ce ne
sont pas des rapports postérieurs qui nous attirèrent notre part de
disgrâce. En tout cas, il ne le sut pas sur-le-champ, soit parce que, ne
s'y attendant nullement, il ne soupçonna rien, soit parce qu'en effet,
dans le premier moment, l'empereur ne pensa pas à lui. Il était des amis
de M. de Talleyrand, et, jusqu'à un certain point, de sa confidence.
C'était déjà un motif de suspicion, une cause de défaveur. Aucune
lettre, aucune démarche ne pouvaient nous être reprochées; même, je m'en
souviens, la conversation était chez nous excessivement prudente, et ce
n'est que si l'espionnage avait surpris jusqu'aux entretiens de M. de
Talleyrand dans le petit salon de ma mère, où mes parents le voyaient
habituellement seul, qu'on aurait pu trouver la matière d'un rapport
positif de police. Il y en eut cependant; mon père n'en doutait pas,
quoique l'empereur ne lui ait jamais témoigné son mécontentement par
quelque scène vive, ni même par quelque explication sévère. Mais il lui
témoigna une froideur malveillante, et donna à ses manières cette dureté
qui rendait son service insupportable. Mes parents se sentaient dès
lors, se savaient, à l'égard du souverain, dans une position pénible qui
pouvait même aboutir à leur retraite de la cour.
»Les choses ne s'améliorèrent pas lorsque Napoléon, parti pour
l'Allemagne au mois d'avril 1809, revint le 6 octobre à Fontainebleau,
vainqueur à Wagram, et fier de la paix signée à Vienne. Des victoires,
quoique chèrement achetées, n'étaient pas pour le rendre plus généreux
et plus bienveillant. Il venait encore de faire d'assez grandes choses
pour être vain de sa force, et, si elle avait été mise à de rudes
épreuves, c'était une raison de plus pour qu'il voulût qu'elle fut
respectée. Cependant, il trouvait en arrivant le souvenir récent de la
descente des anglais à Walcheren, un état de choses en Espagne peu
satisfaisant, une querelle avec le saint-siège poussée à ses dernières
extrémités, et l'opinion publique plus inquiète de son goût pour la
guerre que rassurée par ses victoires, défiante, triste, sévère même, et
entourant de ses soupçons l'homme qu'elle avait si longtemps environné
de ses illusions.
»Cette fois, c'est à Fouché qu'il en voulait. Fouché avait agi à sa
manière au moment de la descente des Anglais. Il avait pris sur lui, il
avait fait un certain appel au sentiment public, il avait réorganisé la
garde nationale, employé Bernadotte sur nos côtes. Tout dans cette
conduite, et le fond et les détails, avait vivement déplu à l'empereur.
Toute son humeur était donc contre Fouché, et, de plus, comme il était
revenu décidé au divorce, il était difficile qu'il tînt M. de Talleyrand
à l'écart d'une délibération où la connaissance de l'état de l'Europe
devait peser d'un poids décisif. C'est ici qu'il faut voir encore une de
ces preuves, chaque jour moins fréquentes alors, de la justesse presque
impartiale de son esprit. On l'a entendu dire quelquefois: «Il n'y a que
Talleyrand qui m'entende; il n'y a que Talleyrand avec lequel je puisse
causer.» Il le consultait, et, dans d'autres moments, il parlait de le
mettre à Vincennes. Aussi ne manqua-t-il pas de l'appeler lorsqu'il
délibéra sur son mariage. M. de Talleyrand insista fortement pour qu'il
s'unît à une archiduchesse. Il pensait même que l'empereur ne l'avait
alors rapproché de lui que parce que son intervention dans cette affaire
contribuerait à décider l'Autriche. Ce qui est certain, c'est qu'il a
toujours cité sa conduite dans cette circonstance comme un des gages
qu'il avait donnés de son opinion fondamentale sur les alliances de la
France et les conditions de l'indépendance de l'Europe.
»On sent combien, sur toutes ces choses, l'état de l'opinion pendant la
campagne du Danube, les délibérations relatives au divorce, celles qui
précédèrent le mariage avec Marie-Louise, les Mémoires de ma mère
auraient été instructifs et intéressants. Il m'est malheureusement
impossible de suppléer à cette dernière lacune. On peut se rappeler
seulement qu'elle dit que l'impératrice avait eu le tort de douter de sa
fidélité dans une occasion, probablement relative au divorce. Elle a
annoncé qu'elle expliquerait cela. Je ne puis l'expliquer à sa place, et
je n'ai nul souvenir qu'elle m'en ait jamais parlé. Au moment même du
divorce, son dévouement fut apprécié, et la reine Hortense alla jusqu'à
lui conseiller d'y regarder à deux fois avant de s'attacher sans retour
à sa mère[110]. Ce n'est pas que je veuille lui faire un grand mérite de
ce qu'elle fit alors: la plus simple délicatesse dictait sa conduite, et
d'ailleurs, avec sa santé déplorable, son inaction forcée, ses anciens
rapports avec Joséphine, et notre nouvelle situation auprès de
l'empereur, elle aurait eu dans une cour renouvelée, auprès d'une
nouvelle impératrice, la position la plus gauche et la plus pénible. On
conçoit, du reste, qu'il ne se passa rien dans tout ce que je viens de
rappeler qui relevât notre crédit à la cour, et ma famille y resta
irréparablement diminuée. L'empereur, pourtant, approuva que ma mère
restât avec l'impératrice Joséphine. Il l'en loua même; cela lui
convint. Il la regarda comme une personne à la retraite, dont il
n'aurait plus à s'occuper. Ayant moins à attendre de lui, moins à lui
demander, il nous reprocha moins dans sa pensée ce qui pouvait nous
manquer pour lui plaire. Il laissa mon père dans le cercle de ses
fonctions officielles, où son caractère et un certain mélange de
mécontentement et de crainte le portaient assez à se renfermer. Il fut à
peu près établi dans l'esprit de Napoléon qu'il n'avait plus rien à
faire pour nous, et il n'y pensa plus.
[Note 110: J'ai donné, dans une note du chapitre XXVII,
la lettre qui raconte cette conversation. (P. R.)]
»Cette nouvelle situation eût fait que les Mémoires de ma mère, à dater
de 1810, auraient perdu de leur intérêt. Elle ne revit plus la cour,
hors une fois seulement pour être présentée à l'impératrice
Marie-Louise; puis elle eut plus tard une audience de l'empereur, qui
lui prescrivit de la demander[111]. Elle n'aurait donc plus eu rien à
raconter dont elle eût été témoin dans le palais impérial. Elle n'était
plus obligée à des relations avec les grands personnages de l'État, du
moins elle s'en crut dispensée, et cédant, peut-être avec excès, à ses
goûts, à ses souffrances, elle s'isola de plus en plus de tout ce qui
rappelait la cour et le gouvernement.
[Note 111: J'ai parlé, dans une note, de cette audience
et de la lettre qui suivit. (P. R.)]
»Cependant, comme mon père ne cessa pas de fréquenter le palais jusqu'au
terme, comme la confiance de M. de Talleyrand n'éprouva aucun
affaiblissement, et enfin comme la marche rapide et déclinante des
affaires de l'empereur affecta de plus en plus l'opinion publique, et
bientôt émut la vive inquiétude de la nation, ma mère eut encore
beaucoup à connaître et à observer, et elle aurait pu donner à la
peinture des cinq dernières années de l'Empire une certaine valeur
historique.
»Quelques réflexions sur plusieurs événements de ces cinq années
pourront, si l'on veut, être prises comme un souvenir de ce que j'ai
entendu, dans le temps même, chez mes parents.
»Parmi les événements de cette année 1809, un des plus importants et qui
firent le moins de bruit fut le coup de main sur le pape. On savait mal
les faits au moment où ils se passaient, et, il faut bien le dire, chez
la nation que Louis XIII a mise sous la protection de la sainte Vierge,
personne n'y pensait. Cependant, l'empereur avait commencé par faire
occuper les États romains, puis par les démembrer, puis par exiger du
pape qu'il fît la guerre à l'Angleterre, puis par le réduire à la ville
de Rome, puis par lui ravir toute puissance temporelle, puis enfin par
le faire arrêter et garder prisonnier. Voilà qui est étrange,
assurément! Et cependant il ne paraît pas qu'aucun gouvernement de
l'Europe catholique ait sérieusement réclamé pour le père commun des
fidèles. Le pape certainement, délibérant, en 1804, s'il sacrerait
Napoléon, ne s'était pas objecté que c'était celui qui, dans l'année,
avait fait fusiller le duc d'Enghien. L'empereur d'Autriche, délibérant,
en 1809, s'il donnerait sa fille à Napoléon, ne s'est pas objecté que
c'était celui qui avait, dans l'année même, mis le pape en prison. Il
est vrai qu'alors tous les souverains de l'Europe avaient, en ce qui
touche l'autorité pontificale, de tout autres idées que celles qu'on
leur prête ou qu'on leur attribue aujourd'hui. La maison d'Autriche, en
particulier, avait pour règle traditionnelle ce _testament politique_ où
le duc de Lorraine, Charles V, recommande de réduire le pape au seul
domaine de la cour de Rome, et se joue «de l'illusion des
excommunications, quand il s'agit du temporel que Jésus-Christ n'a
jamais destiné à l'Église et que celle-ci ne peut posséder sans outrer
son exemple et sans intéresser son Évangile[112]».
[Note 112: _Histoire de la réunion de la Lorraine à la
France_, par M. le comte d'Haussonville, t. III, p. 471.]
»On voit, dans une lettre de ma mère, qu'elle conseille dans l'automne
de 1809, à mon père de ne pas faire représenter à la cour _Athalie_,
dans un moment où l'affaire du pape peut faire chercher des allusions
dans cette lutte d'une reine et d'un prêtre, et devant un prince aussi
pieux que le roi de Saxe, qui venait en visite chez l'empereur. C'était
là le _maximum_ de la préoccupation à elle causée par un coup de
tyrannie dont on ferait tant de bruit aujourd'hui, et l'opinion publique
ne s'en inquiétait certainement pas davantage. Je n'ai pas entendu dire
qu'un seul fonctionnaire, dans cet immense empire, se soit séparé d'un
gouvernement dont le chef était excommunié, si ce n'est nominativement,
au moins implicitement, par la bulle lancée contre tous les auteurs ou
coopérateurs des attentats commis envers l'autorité pontificale. Je ne
puis m'empêcher de citer le duc de Cadore. Ce n'était un homme ni sans
intelligence, ni sans honnêteté; mais, acceptant comme règles
indiscutables les intentions de l'empereur, après avoir prêté son
ministère à la spoliation de la dynastie espagnole, il concourait avec
la même docilité à celle du souverain pontife, et excommunié lui-même
comme _mandataire, fauteur et conseiller_, il soutenait avec un grand
sang-froid que Napoléon pouvait reprendre ce que Charlemagne avait
donné, et que maintenant la France rentrait vis-à-vis de Rome dans les
droits de l'Église gallicane.
»Le résumé de la situation de l'Empire, à la fin de 1809, est fait en
ces termes par le grand historien de l'Empire: «L'empereur s'était fait,
à Vincennes, l'émule des régicides; à Bayonne, l'égal de ceux qui
déclaraient la guerre à l'Europe pour y établir la république
universelle; au Quirinal, l'égal au moins de ceux qui avaient détrôné
Pie VI pour créer la république romaine[113]».
[Note 113: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI,
l. XXXVII, p. 303.]
»Je ne suis pas de ceux qui ajoutent par la déclamation à l'odieux de
ces actes. Je ne les regarde pas comme des monstruosités inouïes et
réservées à notre siècle; je sais que l'histoire est pleine d'exemples
qu'ils n'ont guère fait que reproduire, et que des attentats analogues
peuvent se retrouver dans la vie des souverains à qui la postérité a
conservé quelque respect. Il ne faudrait pas presser l'histoire des
rigueurs du règne de Louis XIV pour découvrir des exécutions qui ne sont
pas incomparables avec la mort du duc d'Enghien. L'affaire de l'homme au
masque de fer, surtout si, comme il est difficile de ne le pas croire,
cet homme était un frère du roi, n'a pas grand'chose à envier au meurtre
de Vincennes, et la force et la ruse ne se sont pas déployées d'une
manière moins indigne dans l'acte par lequel Louis XIV se saisit de la
Lorraine, en 1661, que dans la soustraction frauduleuse de l'Espagne en
1808. Je ne vois guère que l'enlèvement du pape, dont il faudrait
remonter jusqu'au moyen âge pour retrouver l'équivalent. J'ajouterai
même qu'après ces actions à jamais condamnables, il était encore
possible, avec un peu de sagesse, d'assurer le repos, la prospérité et
la grandeur de la France, à ce point qu'aucun nom dans l'histoire ne
serait au dessus de celui de Napoléon. Mais, si l'on songe que c'est ce
qu'il n'a point fait, que toutes les guerres entreprises désormais n'ont
plus été que des acheminements insensés à la ruine de la patrie, et que
dès lors le caractère de l'homme déjà chargé de tels méfaits se
développait avec une hauteur et une dureté qui décourageaient ses
meilleurs serviteurs, il faut bien comprendre que, même à la cour, tous
ceux que n'égarait pas la servile complaisance d'un esprit faux ou d'un
coeur abaissé, ont pu légitimement, ont dû peut-être, tristement
désabusés, servir sans confiance, admirer sans affection, craindre plus
qu'espérer, souhaiter des leçons ou des résistances à un pouvoir
terrible, dans ses succès redouter son ivresse, et dans ses malheurs,
plaindre la France plus que lui.
»Tel est, en effet, l'esprit dans lequel ces Mémoires auraient été
continués, et l'on pourra même trouver que, par une sorte d'effet
rétroactif, cet esprit s'est montré dans les récits antérieurs à 1809. À
l'époque même où les choses se passaient, cet esprit fut lent à se
prononcer, comme je viens de le décrire. Des années s'écoulèrent encore
dans une tristesse craintive et défiante, mais sans haine, et chaque
fois qu'une heureuse circonstance ou une sage mesure y donnaient jour,
le besoin d'espérer reprenait le dessus, et l'on s'efforçait de croire
que le progrès vers le mal aurait son terme.
»Les années 1810 et 1811 sont les deux années tranquilles de l'Empire.
Le mariage dans l'une, et la naissance du roi de Rome dans l'autre
semblaient des gages de paix et de stabilité. L'espérance eût été sans
nuages, la sécurité entière, si le voile déchiré à travers lequel on
apercevait l'empereur, n'eût montré des passions et des erreurs, germes
toujours vivants de fautes gratuites et de tentatives insensées. On
sentait que le goût de l'excès s'était développé en lui, et pouvait tout
emporter. D'ailleurs, la durée interminable d'une guerre avec
l'Angleterre, sans possibilité de la vaincre glorieusement, ni de lui
faire aucun mal qui ne nous fût dommageable, et la continuation d'une
lutte, en Espagne, difficile et malheureuse, étaient deux épreuves que
l'orgueil de l'empereur ne pouvait paisiblement supporter longtemps. Il
fallait qu'il se dédommageât à tout prix, et qu'il fît cesser ou du
moins oublier par quelques succès étourdissants ces échecs permanents à
sa fortune. Le bon sens indiquait que c'était la question d'Espagne
qu'il fallait terminer, je ne dis point par un retour à la justice et
par un généreux abandon, les Bonapartes ne sont pas de ceux à qui ces
partis-là se proposent, mais par la force. Il est à croire que si
l'empereur eût voulu concentrer toutes les ressources de son génie et de
son empire sur la résistance de la Péninsule, il devait la vaincre. Les
causes injustes ne sont pas dans le monde destinées à succomber
toujours, et l'empereur aurait dû voir qu'en soumettant l'Espagne, il
trouvait enfin l'occasion, si vainement cherchée, de frapper
l'Angleterre, puisque celle-ci s'était rendue vulnérable en débarquant
là ses armées sur le continent. Une telle occasion valait bien la peine
qu'on risquât quelque chose, dût Napoléon s'y employer de sa personne et
entrer lui-même en lice avec Arthur Wellesley. Quelle gloire, au
contraire, et quelle fortune ne lui a-t-il pas réservées ainsi qu'à sa
nation, en ajournant toujours la lutte, et en ne les rencontrant enfin
l'un et l'autre que dans les champs funèbres de Waterloo!
»Mais l'empereur n'aimait pas l'affaire d'Espagne; elle l'ennuyait. Elle
ne lui avait jamais donné un bon et glorieux moment. Il entrevoyait
qu'il l'avait mal commencée, faiblement conduite, qu'il en avait
singulièrement méconnu la difficulté et l'importance. Il s'efforçait de
la mépriser, pour n'en être pas humilié; il la négligeait, pour en
éviter les soucis. Il avait une répugnance puérile, si elle n'était pas
pire, à se hasarder dans une guerre qui ne parlait pas à son
imagination. Oserons-nous dire qu'il n'était pas parfaitement sûr de la
bien faire, et que les risques de revers achevaient de le détourner
d'une entreprise qui, même bien déterminée, l'aurait été trop lentement
et trop difficilement pour sa grandeur? Toujours improvisateur, il était
plus dans ses allures de vieillir ce qui lui déplaisait, et de rajeunir
_par du neuf_ sa fortune et sa renommée. Il ne résistait pas à la
séduction de l'inattendu. Ces causes, jointes aux développements
logiques d'un système absurde, et aux développements naturels d'une
humeur démesurée annulèrent toutes les garanties de prudence et de salut
que les événements intérieurs de 1810 et 1811 semblaient avoir données,
le détournèrent de l'Espagne sur la Russie, et produisirent cette
campagne de 1812 qui le devait traîner à sa perte.
»Deux années où l'espérance pouvait dominer la crainte, et trois années
où la crainte laissait bien peu de place à l'espérance, voilà le partage
des cinq dernières années du règne de Napoléon.
»En parlant de 1810 et 1811, ma mère aurait eu à montrer comment les
deux événements qui auraient dû inspirer à l'empereur l'esprit de
conservation et de sagesse, son mariage et la naissance de son fils, ne
servirent en fin de compte, qu'à exalter son orgueil. Dans l'intervalle,
on vit tous les obstacles successivement enlevés entre lui et
l'exécution de sa volonté. Aussi, depuis longtemps, il ne pardonne pas à
Fouché d'être quelque chose par lui-même. Fouché a montré qu'il
souhaitait la paix. Une scène violente vient rappeler celle dont
Talleyrand avait été l'objet, et le duc de Rovigo devient ministre de la
police, choix qui trompe sans doute les espérances de l'empereur et les
craintes du public, mais qui semble pourtant aplanir encore le terrain
où se jouait l'arbitraire. L'existence de la Hollande et le caractère
indocile de son roi est encore un obstacle, au moins une limite. Le roi
est réduit à abdiquer, et la Hollande est déclarée française. Rome même
devient un chef-lieu de département, et le domaine de saint Pierre est
réuni, comme jadis le Dauphiné, pour fournir un titre à l'héritier de
l'empire. Le clergé, mené la main haute, est violenté dans ses habitudes
et dans ses traditions. Un simulacre de concile est essayé et brisé, et
la prison ou l'exil imposent silence à l'Église. Un conseiller, soumis
mais modeste, exécute les volontés du maître, mais ne le célèbre pas; il
manque d'enthousiasme dans la servitude: Champagny est remplacé par
Maret, et le lion est lâché en Europe, sans plus entendre une voix qui
ne l'excite à la fureur. Et comme, pendant ce temps, la fortune du
conquérant et la liberté du monde ont trouvé l'une sa limite, l'autre
son rempart dans ces lignes immortellement célèbres de Torrès-Vedras, il
faut que cette force impatiente et irritée rebondisse sur Moscou, et
qu'elle aille s'y briser.
»Cette dernière période, si riche pour l'historien politique en affreux
tableaux, prêterait peu au simple observateur des scènes intérieures du
gouvernement. Le nuage s'épaississait autour du pouvoir, et jamais la
France n'a moins su ce qu'on faisait d'elle qu'alors qu'on la perdait en
quelques coups de dés. Cependant, il y aurait encore à faire
l'instructive peinture des coeurs et des esprits ignorants et inquiets,
indignés et soumis, désolés, rassurés, abusés, insouciants, abattus,
tout cela tour à tour et quelquefois en même temps, car le despotisme,
qui feint toujours d'être heureux, prépare mal les peuples au malheur,
et ne croit au courage que lorsqu'il l'a trompé.
»C'est, je pense, à cette description des sentiments publics que ma mère
aurait pu consacrer la fin de ses Mémoires, car elle a su peu de chose
que personne n'ait vu. M. Pasquier, qu'elle voyait tous les jours,
observait, par goût autant que par devoir, la discrétion prescrite à ses
fonctions. Habitué aux conversations du monde qu'il régentait sans
contrainte, il a été longtemps soigneux d'en écarter la politique, même
alors que tout le monde fût libre d'en parler. Le duc de Rovigo, moins
discret, divulguait cependant plutôt ses opinions que les faits, et les
conversations plus franches et plus confiantes de M. de Talleyrand
n'étaient guère que la confidence de ses jugements et de ses
pronostics.»