M. THIERS.--Nous sommes d'accord là-dessus!

_M. le ministre._--C'est pour ne pas suivre cette politique que le

cabinet du 29 octobre s'est formé; c'est cette politique que nous

avons débattue, à propos de l'adresse. Et quelle est celle qu'à la

place de celle-là nous avons, nous, apportée à la tribune?

Nous avons dit: nous acceptons les armements jusqu'à la concurrence de

500,000 hommes; nous n'avons aucun projet de les pousser plus loin;

nous n'avons pas le projet de nous préparer à faire la guerre au

printemps prochain, d'_exiger_, à cette époque, de l'Europe la

modification du traité du 15 juillet ou de lui déclarer la guerre;

non! Nous voulons rester en paix; nous ne croyons pas que la question

qui s'est engagée, et à raison de laquelle vous voulez déclarer la

guerre à l'Europe si elle ne modifie pas le traité du 15 juillet, nous

ne croyons pas, dis-je, que cette question vaille une telle conduite

et de tels périls pour la France. Nous l'avons dit tout haut à cette

époque, et c'est pour ce but-là que le cabinet s'est formé.

Nous avons dit en même temps: «Le traité du 15 juillet a fait à la

France une situation d'isolement; elle ne concourra pas au traité,

elle ne s'y ralliera pas, elle n'y adhérera pas, elle restera en

dehors et du traité et des événements. Et comme cet isolement lui

impose des précautions extraordinaires, elle maintiendra les armements

actuels; elle restera dans l'état de paix armée, avec 500,000 hommes,

aussi longtemps que la situation d'isolement se prolongera, et la

situation d'isolement se prolongera aussi longtemps que la France le

jugera nécessaire à sa dignité et à ses intérêts.» (_Mouvement._)

Voilà la politique que nous avons adoptée, soutenue, qui s'est trouvée

en présence de la politique du cabinet du 1er mars et de ses

honorables amis de la gauche, qui, tout à l'heure, le reconnaissaient

hautement. (_Approbation au centre._)

Qu'y a-t-il de changé, aujourd'hui, messieurs? Qu'avons-nous fait de

contraire à ce que nous avons dit dans la discussion de l'adresse?

N'avons-nous pas maintenu les armements? N'avons-nous pas développé,

adopté, fait prévaloir le projet des fortifications de Paris? Nous

avons négocié, nous négocions, il est vrai; nous l'avons dit; nous

l'avons annoncé; nous avons dit que nous continuerions à négocier pour

mettre un jour un terme à la situation dans laquelle l'Europe était

engagée...

Ici je m'arrête; je n'en dirai pas davantage. Oui, une négociation est

ouverte, et j'espère qu'elle mettra un terme à cette situation

exceptionnelle et tendue que le traité du 15 juillet a créée et pour

l'Europe et pour la France. Personne, à coup sûr, ne prétendra,

messieurs, que cette situation soit l'état normal, l'état régulier de

l'Europe et de la France; personne ne prétendra que, s'il se présente

une possibilité raisonnable, digne, conforme aux intérêts de la

France, d'en sortir, il faille la refuser.

Eh bien, le jour où la négociation aura abouti, si elle aboutit, le

jour où je pourrai la discuter sans lui nuire et avec toutes mes

armes, ce jour-là je le ferai.

D'ici là je n'en dirai pas davantage; mais, dès aujourd'hui, il est

évident, il est incontestable que le cabinet est demeuré fidèle à la

politique qu'il a soutenue dans l'adresse, fidèle à la politique que

la Chambre elle-même a soutenue; il est évident que le cabinet a

adopté et pratiqué cette politique à la sueur de son front, à travers

des discussions sans cesse répétées, et malgré les obstacles et les

périls que cette politique lui suscitait; obstacles, périls qu'avec un

peu plus de laisser-aller, de complaisance pour lui-même, avec un peu

moins d'attachement à ses devoirs, il aurait pu éviter, du moins en

grande partie. Voilà, messieurs, dans quel esprit le budget a été

rédigé; voilà dans quel esprit la loi des crédits supplémentaires a

été présentée.

Oui, nous avons adopté une portion des armements, une portion des

précautions, une portion de l'héritage militaire du ministère du 1er

mars; nous avons répudié l'autre portion. Oui, nous avons professé et

pratiqué la paix armée d'abord, et nous espérons que le jour viendra

où la paix pourra exister, pour l'Europe comme pour la France, sans

qu'il soit nécessaire de la tenir aussi énergiquement, aussi

constamment armée qu'elle l'a été et l'est encore à l'heure qu'il est.

Je dis à l'heure qu'il est, car la situation n'a pas encore cessé; la

négociation dont je vous parle n'est pas encore conclue, quoi qu'on en

dise. Si elle était conclue, j'accepterais à l'instant même la

discussion.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 145 / 219 题