CIV

Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de Paris.

--Chambre des députés.--Séance du 30 janvier 1841.--

À diverses époques, spécialement en 1831, 1832 et 1833, le maréchal

Soult, président du cabinet du 29 octobre 1840, avait exprimé, dans la

question des fortifications de Paris, une opinion contraire au système

de l'enceinte continue, et exclusivement favorable au système des

forts détachés. En présentant, le 12 décembre 1840, le projet de loi

où les deux systèmes étaient résumés et combinés, il fit, dans

l'exposé des motifs, la réserve de son opinion précédente; mais, dans

la discussion du projet de loi, cette réserve devint pour l'opposition

une arme, et pour le maréchal Soult un embarras. Dans la séance du 27

janvier 1841, le général Schneider, qui passait pour avoir la

confiance du maréchal, proposa un amendement qui écartait du projet de

loi l'enceinte continue et le réduisait à un ensemble de forts

détachés.

Dans la séance du 31 janvier, le maréchal Soult essaya de maintenir sa

première opinion en expliquant pourquoi il avait accepté le nouveau

projet; mais son explication confuse jeta la Chambre dans un grand

trouble et fut sur le point de compromettre le sort du projet de loi

et de la mesure. Je pris sur-le-champ la parole pour rétablir la vraie

situation et le ferme dessein du cabinet, en expliquant la situation

et la conduite de son président.

M. GUIZOT.--Messieurs, je tiens pour mon compte... (_Exclamations à

gauche.--Au centre_: Très-bien! Écoutez! écoutez!) Je tiens pour mon

compte à la clarté des situations encore plus qu'à celle des idées, et

à la conséquence dans la conduite encore plus que dans le

raisonnement. (_Très-bien!_)

Il y a quelques jours, je disais à cette tribune deux choses: l'une,

que je voulais les fortifications de Paris réelles, efficaces;

l'autre, que, sur la question de système, je n'avais pas d'avis

personnel, que je ne me sentais pas en état d'en avoir un.

(_Mouvements divers._) Ces deux choses, messieurs, je les disais

sincèrement, sérieusement; je les répète aujourd'hui. Cette longue

discussion ne m'a point donné, sur la question de système, une

conviction personnelle et arrêtée (_Rumeurs_); mais elle m'a confirmé

dans la conviction que les fortifications de Paris devaient être

efficaces, et que celles qui sont présentées dans le projet de loi

étaient de beaucoup les plus efficaces. (_Très-bien! très-bien!_)

Je ne suis pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge

compétent, éclairé, de la question de système (_Écoutez! écoutez!_);

mais il m'est évident que le système proposé par le projet de loi est

le plus efficace de tous. (_Nouvelle approbation._) Je le maintiens

donc tel que le gouvernement l'a proposé.

On lui a fait beaucoup d'objections sur lesquelles je ne m'arrêterai

point. On l'a présenté comme dangereux pour l'ordre, dangereux pour la

liberté, dangereux pour nos finances, dangereux pour Paris, en cas

d'événements déplorables.

Il y a du vrai dans ces objections. (_Mouvements divers._) Il y a une

certaine part de vérité. Il n'y en a pas assez, à mon avis, pour

détruire ces deux vérités que Paris doit être fortifié, et qu'il doit

l'être d'une manière efficace.

S'il était vrai que le système proposé par le gouvernement fût

radicalement, essentiellement dangereux pour l'ordre, pour la liberté,

pour nos finances, je comprendrais toute la valeur qu'on attache à ces

objections. Il n'en est pas ainsi. Il peut y avoir, dans certaines

occurrences, quelques inconvénients pour l'ordre, quelques périls pour

la liberté; il n'y en a pas assez pour détruire la nécessité de

fortifier Paris et de le fortifier efficacement, le plus efficacement

possible. (_Nouvelles marques d'adhésion._)

S'il m'était démontré que l'amendement atteint le même but que le

projet de loi, que c'est une fortification efficace, suffisante, je

l'accepterais. Il a quelques inconvénients de moins que le projet. Il

répond à quelques-unes des objections des adversaires du projet. Mais

la discussion n'a élevé, dans mon esprit, que des doutes sur

l'efficacité de l'amendement comme fortification de Paris.

À Dieu ne plaise que je me donne ici, à moi-même, le démenti et le

ridicule de le discuter militairement! Je ne demande que la permission

de récapituler les doutes que la discussion même a élevés, et laisse

dans mon esprit.

Il me paraît évident que pour atteindre, par l'amendement et dans son

système, le but de fortifier Paris, il faudrait un nombre de forts

infiniment plus considérable, et, par conséquent, une dépense beaucoup

plus étendue que l'amendement ne le propose... (_C'est vrai!_) Il me

paraît évident également que la distance à laquelle les forts sont

placés, dans le système de l'amendement, détruit ou du moins affaiblit

beaucoup l'efficacité de la fortification... (_Marques d'adhésion._)

il me paraît enfin évident que le mur d'octroi ne répond à aucun

usage réel pour la défense de Paris... (_Nouvelle adhésion._) Voilà

mes doutes sur la question technique.

Quant à la question politique, l'amendement détruit en partie l'effet

moral, le grand effet moral de la mesure que nous discutons.

(_Très-bien!_) Il faut que je redise encore ici ce que je disais la

première fois que j'ai eu l'honneur de parler de cette mesure devant

la Chambre. Un de ses grands mérites à mes yeux, c'est de n'être pas

une mesure de parti (_Assentiment_)... de n'être pas votée à la suite

d'une lutte des partis, de réunir dans cette Chambre un grand nombre

de suffrages, et des suffrages appartenant à des opinions politiques

différentes, de s'élever ainsi au-dessus de la politique.

(_Très-bien!_)

Je maintiens que l'effet moral de cette mesure en dehors de nos

frontières (_Adhésion générale_)... tient en grande partie à

l'accomplissement de cette condition; l'amendement la fait perdre au

projet. (_Nouvelle adhésion._)

Je reste, messieurs, sur la question technique, ignorant comme au

début de cette discussion; mais j'en ai assez entrevu pour comprendre

que l'amendement ne résout pas cette question d'une manière aussi

efficace, aussi incontestable que le projet de loi. (_Très-bien!_) Et

quant à la question politique, dont il m'appartient de juger, je

n'hésite pas à affirmer que l'amendement ne la résout pas du tout, et

que le projet de loi la résolvait complétement. (_Nouvelles marques

d'assentiment._)

Je maintiens donc le projet de loi; je le maintiens dans les limites

que je viens d'indiquer, avec le sens et le caractère d'une mesure qui

garantit la paix en même temps qu'elle prouve la force de la France.

(_Très-bien! très-bien!_)

C'est sous ce double caractère que j'ai présenté le projet à la

Chambre; et il m'a paru que la Chambre comme la commission, comme le

gouvernement, l'acceptait sous ce double caractère: je le maintiens

donc.

D'où viennent donc les difficultés de la situation et le parti qu'on

essaye d'en tirer?

Il faut que la Chambre me permette, sans que personne s'en offense,

sans que personne s'en inquiète, de dire à ce sujet tout ce que je

pense. (_Écoutez! écoutez!_) La situation est trop grave pour que je

n'essaye pas de la mettre, dans sa gravité, dans sa nudité, sous les

yeux de la Chambre: là seulement est le moyen d'en sortir.

(_Sensation._)

M. le président du conseil avait, il y a quelques années, exprimé sur

cette question, sur les moyens de défendre Paris, une opinion qui a

droit, plus que celle de personne au monde, au respect de la Chambre

et de la France.

Personne ne peut présenter, sur une pareille question, ses idées avec

autant d'autorité, avec autant de titres à la confiance du pays que M.

le président du conseil. (_Très-bien!_)

Qu'a-t-il fait? Tout ce qu'il pouvait, tout ce qu'il devait faire en

pareille situation. Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de la

majorité de ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement, le

projet de loi que la majorité de ses collègues a jugé le meilleur dans

la situation politique; et, en même temps, il a réservé l'expression

libre, sincère, de son opinion personnelle, le respect de ses

antécédents.

M. le président du conseil me permettra, j'en suis sûr, de le dire

sans détour: il n'est pas étonnant qu'il n'apporte pas à cette tribune

la même habitude, la même dextérité de tactique qu'il a si souvent

déployée ailleurs. Il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas aussi

exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles.

(_Mouvement._)

M. MAURAT-BALLANGE.--Ce n'est pas de la dextérité qu'on doit apporter

à la tribune; c'est de la franchise.

_M. le ministre._--Ce que je dis là, messieurs, c'est l'expression

simple de la situation, c'est le simple bon sens. Il est arrivé à des

hommes qui avaient plus d'habitude de la tribune que M. le président

du conseil, à des hommes qui avaient passé leur vie dans l'enceinte du

Parlement, de se trouver dans la même situation où il vient de se

trouver. M. Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parlé contre des

mesures proposées par le cabinet dont ils faisaient partie; je ne dis

pas seulement qu'ils ont réservé leur opinion, ils ont combattu les

mesures même de leur cabinet.

M. Pitt, M. Canning étaient des hommes de chambre, habiles à échapper

aux difficultés d'une telle situation. M. le président du conseil a

cherché et trouvé ailleurs sa gloire. (_On n'entend pas._)

Je parle sérieusement, et il n'y a rien, dans ce que je dis, qui

puisse exciter le moindre murmure, la moindre surprise légitime.

_Une voix._--On ne murmure pas; on se plaint seulement de ne pas

entendre.

_M. le ministre._--Je me ferai entendre.

J'affirme donc que, dans cette circonstance délicate, M. le président

du conseil a usé d'un droit, d'un droit consacré dans notre forme de

gouvernement, d'un droit qui a été souvent exercé ailleurs, et dans

des occasions aussi graves. Il n'y a rien que de parfaitement simple,

de parfaitement légitime dans sa conduite; il a bien fait de maintenir

son opinion, son passé, et d'apporter à la tribune ce qu'il regarde

comme l'expression de la vérité, dans l'intérêt du pays.

(_Mouvement._)

Mais le projet de loi est resté entier; c'est le projet du

gouvernement, le projet du cabinet; le cabinet le maintient; M. le

président du conseil le maintient lui-même. Il vient de le répéter

tout à l'heure à cette tribune, de le répéter formellement; personne

n'a le droit de le démentir, personne n'a le droit d'élever le moindre

doute sur la sincérité de son intention et de son langage.

(_Très-bien!_)

Je poursuis, messieurs, car toute la difficulté de la situation

n'était pas là, et quand j'ai dit ce que je viens de dire, je n'ai pas

tout expliqué; le gouvernement a rencontré dans cette Chambre, sur vos

bancs, une difficulté analogue et bien plus grave. (_Mouvement._)

Messieurs, je crois pouvoir dire qu'il n'y a personne dans cette

Chambre qui doute de mon sincère attachement, non seulement aux formes

légales du gouvernement représentatif, écrites dans la Charte, mais

aux principes vitaux qui doivent présider à la pratique de ce

gouvernement.

Le premier de ces principes, messieurs, c'est la formation, l'action,

l'influence journalière d'une majorité ferme, compacte, décidée, d'une

majorité liée par la communauté des principes politiques, des

sentiments et des intentions. Quand cette majorité existe, c'est son

devoir de soutenir les hommes qui parlent pour elle et qui la

défendent sur ces bancs. Quand ces hommes ont l'honneur d'être avoués

par une telle majorité, c'est leur devoir de lui être étroitement

fidèles, de soutenir et de défendre les maximes et la politique

qu'elle professe et veut faire prévaloir. (_Très-bien!_)

Quand une telle majorité existe, messieurs, quand elle a subi de

longues et véritables épreuves, oh! alors, malgré les difficultés

toujours inhérentes au gouvernement, on peut dire qu'il est facile;

l'impulsion décidée, le point d'appui sûr ne lui manquent pas. Mais,

après tant de crises, après la dissolution tant de fois répétée de la

majorité parlementaire, quand la grande oeuvre, à laquelle le cabinet

est appelé, est précisément de reformer cette majorité, de la faire

rentrer dans les voies régulières du gouvernement, de lui rendre à

elle-même sur le gouvernement l'influence qui lui appartient et

qu'elle doit exercer, alors la situation est difficile. Alors on peut

rencontrer des embarras dont il n'y a pas moyen d'éviter l'explosion,

et qui viennent se révéler à cette tribune. (_Rumeurs diverses._)

Eh bien, messieurs, la diversité des opinions, des intentions sur la

mesure qui nous occupe, nous l'avons rencontrée dans la majorité

politique qui nous soutient, et à laquelle nous sommes dévoués; nous

n'avons pas trouvé dans son sein, sur cette grande question, le même

ensemble, la même décision qu'elle a montrés ailleurs.

Croyez-vous, messieurs, que ce ne soit pas là un fait grave, un fait

dont il a été impossible au gouvernement de ne pas porter le poids

devant vous? Je vous réponds que si l'opinion de la majorité de cette

Chambre sur la question qui nous occupe avait été aussi formée, aussi

décidée, aussi unanime qu'elle l'était, il y a deux mois, dans la

discussion de l'adresse, vous ne verriez pas le spectacle que vous

voyez. (_Mouvements divers._)--Rien de ce qui se passe ne se serait

passé.

Et croyez-vous qu'il fût facile, qu'il fût possible au pouvoir

d'imposer son opinion et sa volonté à cette majorité troublée et

divisée? Messieurs, cela ne se peut pas. Il y a de la liberté au sein

de la majorité; elle agit par conviction, selon sa volonté, et pour

lui faire adopter une opinion, une volonté, il faut l'y amener, l'y

amener librement par la discussion à cette tribune.

C'est là l'oeuvre qui est imposée au cabinet; et jamais peut-être

cette oeuvre n'a été plus difficile que dans la situation où nous nous

trouvons; jamais l'opinion au sein de la majorité n'a été plus

diverse, plus difficile à rallier.

Qu'a dû faire, qu'a fait le cabinet? Il n'est pas venu braver la

majorité; il n'est pas venu lui imposer avec arrogance son opinion,

son intention, son intérêt. Il a fait la part des situations; il a

fait la part des opinions diverses; il a écouté, il a attendu,

disposé, comme c'était son devoir, à transiger, s'il le fallait

absolument. (_Mouvements divers._) Je ne dis rien là d'étrange. (_Non!

non!_) C'est là l'effet ordinaire, l'effet continuel du gouvernement

représentatif. Nous ne sommes pas venus ici, pas plus sur cette

question que sur une autre, avec la prétention de tout emporter, de

dicter la loi; nous sommes venus ici pour la faire en la débattant

librement avec vous, et en transigeant, s'il le faut. (_Très-bien!_)

Et ce que nous faisons là, messieurs, c'est ce qui se fait tous les

jours, partout, ce que l'honorable M. Thiers, il le sait bien, a fait

vingt fois, comme nous, dans sa vie parlementaire.

Mais en même temps que nous avons senti et accepté cette nécessité de

notre situation, en même temps que nous nous sommes montrés disposés à

lui faire sa part, nous n'avons pas renoncé à l'espérance de ramener

la majorité à notre opinion, de la rallier au projet de loi. Et la

preuve que nous n'avons pas renoncé à cette espérance, c'est que je

la poursuis en ce moment. (_Très-bien!_)

Je n'ai pas la prétention d'imposer mon opinion à la majorité; elle

est libre; elle est libre comme le gouvernement; elle peut dire: je ne

veux de ce que vous me proposez que dans telle mesure, jusqu'ici et

non pas plus loin. C'est au gouvernement à voir alors s'il lui

convient d'accepter cette transaction, et si, dans l'intérêt du pays,

qui seul nous occupe, cette transaction serait assez efficace pour

résoudre la grande question que nous discutons, pour lui faire faire

au moins un grand pas. Je dis que c'était le devoir, le devoir

élémentaire du gouvernement de se conduire comme il l'a fait dans

cette occasion. (_Mouvement d'approbation._) Et en même temps je

persiste dans ce que je disais en montant à cette tribune: le

gouvernement a présenté le projet de loi; il l'a présenté sincèrement,

sérieusement, comme celui qui convenait le mieux pour résoudre la

question elle-même; il le maintient. M. le président du conseil, après

l'usage qu'il a fait de sa liberté, de son opinion, de ses réserves,

M. le président du conseil le maintient comme le cabinet tout entier.

C'est sur ce projet que la Chambre est appelée à délibérer; c'est à la

majorité à voir si elle veut faire au cabinet, je dirai la concession

d'accepter le projet tout entier, tel que le gouvernement et la

commission en sont tombés d'accord, ou si elle veut lui imposer des

transactions sur lesquelles le gouvernement ne refuse pas et ne

refusera jamais de délibérer, car son devoir est d'écouter tout ce qui

peut se dire à ce sujet, et d'accueillir, dans une certaine mesure,

tout ce qui serait conciliable avec l'intérêt du pays. (_Sensation et

rumeurs diverses._)

Messieurs, encore un mot, je finis.

Je maintiens le projet de loi; je persiste à dire que, dans l'opinion

du gouvernement, c'est la meilleure manière, la plus efficace

techniquement, la seule efficace politiquement et moralement

(_Très-bien!_), de résoudre la grande question sur laquelle nous

délibérons.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 125 / 219 题