Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
--Chambre des députés.--Séance du 2 décembre 1840.--
M. Garnier-Pagès ayant dit, dans cette séance, que, dans l'état de la
France et de son gouvernement à l'intérieur, la bonne politique
extérieure leur était impossible, je lui répondis:
M. GUIZOT.--Messieurs. Je ne viens pas rentrer dans la discussion; je
ne viens pas répondre aux faits personnels, aux récriminations qui ont
été reproduites hier et aujourd'hui à cette tribune. J'en ai été tenté
un moment; j'y renonce. Il s'agit de bien autre chose.
Vous venez d'entendre dire, vous avez entendu dire hier qu'il y avait,
dans notre politique extérieure, des impossibilités, qu'il y avait des
choses dont ceux-là même qui les avaient faites ne répondaient pas, ou
ne répondaient qu'à moitié, qu'il y avait des choses que les ministres
voulaient et ne pouvaient pas faire.
Qu'est-ce que cela veut dire, messieurs? (_Mouvements divers._) Que
signifient, je vous le demande, dans un gouvernement constitutionnel,
ces attaques indirectes, ces insinuations? C'est le mal de la presse
qui pénètre dans la Chambre... (_Approbation aux centres._) C'est le
tort que nous reprochons tous les jours à la presse qui envahit cette
tribune... (_Nouvelle adhésion._) Messieurs, dans le gouvernement
constitutionnel tel que nous le pratiquons depuis dix ans, il n'y a
que des ministres responsables assis sur ces bancs, et la Chambre ne
peut pas souffrir qu'on parle d'autre chose à cette tribune.
(_Très-bien!_) C'est violer la Charte même, c'est violer le principe
de notre gouvernement, c'est manquer à ses règles élémentaires.
_Une voix à droite._--Et la coalition! (_Bruit._)
_M. le ministre._--Il importe infiniment, messieurs, que la Chambre ne
permette pas ces allusions, ces attaques indirectes. Elles se
renouvellent tous les jours dans la presse, et si là elles ne peuvent
être atteintes autant que le voudrait la sûreté du pays, au moins
faut-il que la Chambre, ce grand jury national, ne les admette pas
dans cette enceinte. (_Très-bien!_)
Messieurs, renfermons-nous dans les principes et dans les limites de
notre Charte; que les discussions soient libres et complètes, que les
actes appartiennent à ceux qui les ont faits, à ceux qui les ont
signés.
Je suis sûr que les honorables membres du cabinet du 1er mars ne me
démentiront pas. Tout à l'heure l'un d'entre eux, l'honorable M. de
Rémusat, à cette tribune, acceptait complétement la responsabilité de
ses actes. Je l'en honore et l'en remercie.
C'est là le gouvernement constitutionnel; ainsi tombent toutes les
insinuations, toutes les attaques indirectes que je viens repousser en
ce moment.
Savez-vous ce qu'il arrive de ces attaques? Comme vous l'avez entendu
hier dans le discours de l'honorable M. Berryer, on commence par vous
dire, «que les actes ne sont pas les actes des ministres;» et puis on
vous dit: «Ce ne sont pas ceux de la France, ce n'est pas de la
France qu'on parle, à la France qu'on pense.»
Messieurs, vous ne pouvez tolérer cela davantage. Vous êtes ici les
représentants de la France; c'est en son nom que vous siégez ici;
c'est de son droit que vous parlez; tout ce que font les deux
Chambres, c'est la France qui le fait, c'est la France qui agit par
elles, c'est la France qui parle par leur voix. Toute notre politique
depuis dix ans, cette politique qu'on veut imputer à d'autres causes,
à d'autres forces que les cabinets, c'est la France qui l'a approuvée,
c'est la France qui l'a soutenue. Messieurs, la France, c'est vous, ce
sont les Chambres de la Charte, c'est la majorité et l'opposition dans
les Chambres; la France, c'est la lutte qui s'établit entre les
opinions diverses; la France, c'est le résultat de cette lutte, c'est
le vote qui proclame ce résultat. Tout ce qui se fait ainsi, la France
l'a fait. Voilà ce qui se passe dans le cercle de nos institutions; là
est notre droit, là est notre force, et personne ici, personne ne peut
être admis à parler d'autre chose. (_Au centre_: Très-bien!)
C'est pour protester contre ce langage, contre cette pratique
destructive et de la liberté et de la dignité de nos débats que je
suis monté à cette tribune. Je ne rentrerai pas, je le répète, dans la
question même; si elle se renouvelait dans l'examen des paragraphes,
je reprendrais la parole; c'est uniquement pour couvrir ce qui doit
être couvert, pour écarter ce qui doit être écarté, que je suis venu
prononcer ici quelques mots. (_Marques d'approbation._)