_M. le ministre._--Parlez!
M. THIERS.--La note ne s'est nullement expliquée sur la limite
territoriale, et c'est avec intention qu'elle a gardé à cet égard le
silence; et, en vous l'adressant, je vous ai positivement dit que le
cabinet, pour son compte, n'admettait pas les limites du traité du 15
juillet. Je ne prétends pas que cela doive déterminer aujourd'hui une
autre conduite; mais il ne faut pas attribuer à la note un autre sens
que celui que je lui attribuais le 8 octobre.
_Plusieurs membres._--Lisez la note.
_M. le ministre._--Je ne voudrais pas prolonger la discussion à cette
tribune sur un point qu'il est difficile d'y éclaircir à la
satisfaction de tout le monde. J'affirme cependant que la note a été
prise en général, au dehors et au dedans, dans le sens que je lui
attribue, et la raison en est bien simple. Contre quoi la note
proteste-t-elle? Contre l'acte de déchéance prononcé par la Porte. Or,
l'acte de déchéance s'applique à l'Égypte exclusivement (_C'est
cela!_), à l'Égypte nominativement. Le reste était en dehors des
stipulations de l'acte de déchéance; le reste était considéré comme
perdu, soit par le traité, soit par les chances de la guerre. Toutes
les dépêches portent que l'acte de déchéance ne s'applique qu'à
l'Égypte, que c'est comme vice-roi d'Égypte que Méhémet-Ali est déchu;
et quand la note proteste contre l'acte de déchéance, quand elle
déclare que c'est à la déchéance que la France ne saurait en aucun cas
consentir, c'est évidemment de l'Égypte qu'il s'agit.
_Au centre._--C'est évident.
_Plusieurs membres._--Lisez la note.
_M. le ministre._--Je ne pousserai pas plus loin cette discussion. Je
reprends la question de fait au point où elle est aujourd'hui.
Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée et
sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie tout
entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du
pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à
Méhémet-Ali, au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits
accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans
l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec 950,000 hommes, vous lui
ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au centre._)
Voilà la question réelle; voilà la question pratique, la question sur
laquelle, le cabinet d'une part, la Chambre de l'autre, sont appelés à
se prononcer aujourd'hui.
Il faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente
de cette réserve, et donne au pacha sincèrement, sans détour, le
conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
êtes vous-mêmes renfermés, donnerait au pacha le conseil de continuer
je ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus,
mais en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans
six mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie.
Il n'y a pas d'autre question politique que celle-là. (_Approbation au
centre._)