_M. le ministre des affaires étrangères._--«On lui a demandé son
concours; elle l'a refusé aux termes qu'on lui proposait. On a passé
outre avec peu d'égards. Il y a mauvais procédé, non pas affront.
«Nous le disons depuis dix ans: c'est l'honneur de notre gouvernement
d'être devenu un vrai gouvernement le lendemain d'une révolution,
d'avoir soutenu nos droits sans faire nulle part appel aux passions,
de s'être créé par la résistance et maintenu par l'ordre et la paix.
Cesserons-nous de le dire? Changerons-nous tout à coup de maximes, de
langage, d'attitude, de conduite?
«Cela n'est pas possible. Je suis loin, je vois de loin le mouvement,
l'entraînement. Je ne puis rien pour y résister; je suis décidé à ne
pas m'y associer. Je vous l'écrivais il y a trois semaines. Je ne
saurais juger de l'état des esprits en France, ni apprécier ce qu'il
prescrit ou permet au gouvernement. Il se peut que la guerre, qui ne
me paraît point commandée par l'état des choses, soit rendue
inévitable par l'état des idées et des sentiments publics. Si cela
était, je ne m'associerais pas davantage à une politique qui me
paraîtrait pleine d'erreurs et de périls; je me tiendrais à l'écart.
«J'ai confiance dans les Chambres; j'ai toujours vu, dans les moments
très-critiques, le sentiment du péril, du devoir et de la
responsabilité s'emparer des Chambres et leur donner des lumières, un
courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué,
comme à tout le monde. (_Très-bien!_)
«C'est ce qui est arrivé en 1831; nous nous le sommes dit
très-souvent: sans les Chambres, sans leur présence, sans leur
concours, sans cette explosion légale, cette lutte organisée des
passions et de la raison publique, jamais le gouvernement n'eût
résisté à l'entraînement belliqueux et révolutionnaire alors si vif et
si naturel; jamais le pays n'eût trouvé en lui-même tant de sagesse et
d'énergie pour soutenir son gouvernement.
«Sommes-nous à la veille d'une seconde épreuve? Peut-on espérer un
second succès? (_Voix nombreuses_: Oui! oui!) Je l'ignore; mon anxiété
est grande, mais ma confiance va à la même adresse. (_Sensation_).
C'est par les Chambres seules, par leur appui, par la discussion
complète et sincère dans leur sein qu'on peut éclairer le pays et
conjurer le péril, si on le peut.» (_Très-bien! bravo! marques
prolongées d'assentiment. M. le ministre, en descendant de la tribune,
est entouré d'un grand nombre de députés qui lui expriment leurs
félicitations_).
C
Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
--Chambre des députés.--Séance du 28 novembre 1840.--
Dans la séance du 27 novembre, M. Thiers rentra dans la question
d'Orient pour répondre à ce que j'en avais dit dans la séance du 26 en
répondant à M. Passy. Je repris à mon tour la parole à l'ouverture de
la séance du 28.
M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai demandé la parole pour mettre, dès le
début de cette séance, un terme aux questions personnelles. Personne
n'y a moins de goût que moi, mais je les accepte sans hésiter. Elles
ont leur utilité; elles éclairent la Chambre et le pays sur la
conduite des hommes publics. C'est le seul motif qui me détermine à y
attacher quelque importance.
L'honorable M. Thiers (je vais au fait sur-le-champ), l'honorable M.
Thiers a cité hier à cette tribune un fragment d'une lettre dans
laquelle je lui exposais l'état d'esprit de lord Palmerston et sa
confiance que la France n'opposerait aucune résistance à l'entreprise
dans laquelle il engageait son pays.
Quelques personnes ont paru conclure de cette lecture que j'avais tenu
à l'Angleterre un langage faible sur les dispositions de la France.
(_Non! non!_)
Messieurs, je suis charmé de la dénégation qu'on m'adresse en ce
moment: on ne la faisait pas hier. (_C'est vrai!_) On se montrait ému
hier d'une impression différente de celle qu'on témoigne aujourd'hui.
(_Approbation au centre._) C'est à l'impression d'hier et non à la
protestation d'aujourd'hui que je viens répondre.
Ma réponse est bien simple. Je lirai ma lettre tout entière, ainsi que
la dépêche officielle qui correspondait à la même époque. La Chambre
jugera si, dans le cas où ces deux pièces auraient été lues tout
entières, l'impression qui s'est manifestée hier aurait pu paraître un
moment.
Le 23 juillet, j'écrivais à l'honorable M. Thiers:
«Aujourd'hui je n'ai rien à vous apprendre, mais j'aurais beaucoup à
vous dire et beaucoup à vous demander. Dans un tel moment, c'est bien
peu que des lettres. Je voudrais vous tenir parfaitement au courant
des dispositions; je voudrais examiner avec vous toutes les hypothèses
qu'on examine autour de moi. Voici ce que je vois dans l'état des
esprits.»
Messieurs, il n'y a certainement pas là le dessein de rien taire, de
rien cacher, de ne pas faire connaître tout ce que je connaissais
moi-même.
«Lord Palmerston a vécu longtemps (je relis le paragraphe que
l'honorable M. Thiers a lu hier), lord Palmerston a vécu longtemps
dans la confiance qu'au moment décisif, quand cela deviendrait
sérieux, la France céderait et ferait comme les _quatre_ autres. À
cette confiance a succédé celle-ci: les _quatre_ feront ce qu'ils
entreprennent; la France se tiendra tranquille; et l'affaire faite,
malgré et après l'humeur, la France rentrera dans ses bonnes relations
avec l'Angleterre; la paix de l'Europe n'aura pas été troublée;
l'Angleterre et la France ne seront pas brouillées, et l'Orient sera
réglé comme l'Angleterre l'aura voulu. Telle est la confiance de lord
Palmerston et celle qu'il a fait partager à ses collègues. Ni lui ni
ses collègues ne veulent se brouiller avec nous. Ils se promettent
qu'il n'en sera rien, comme ils s'étaient promis qu'en définitive nous
marcherions avec eux.
«J'ai dit et je redis que la seconde confiance se trouvera aussi mal
fondée que la première. (_Nouvelle approbation au centre._) Je combats
partout cette confiance, je parle des incidents, des conflits
imprévus, des passions nationales, des querelles subalternes...
L'affaire sera longue et grave. Nous entrons tous dans les ténèbres.
«On s'inquiète de ce que je dis; on s'inquiète de ce que fera la
France.
«Les quatre puissances croiseront sur les côtes de Syrie, couperont
toute communication avec l'Égypte, bloqueront les ports, débarqueront,
pour aider les insurgés, au nom du sultan, des soldats turcs ou dits
turcs. (_On rit._) Que fera la France sur les côtes de Syrie?
«Les quatre puissances bloqueront Alexandrie, détruiront peut-être la
flotte du pacha, porteront peut-être des troupes turques en Égypte
même. Que fera la France à Alexandrie et en Égypte?
«Si le pacha envahit l'Asie Mineure, menace Constantinople, des
troupes russes y viendront peut-être, des vaisseaux anglais entreront
peut-être dans la mer de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles?
«Ainsi l'on examine toutes les chances, on suit pas à pas le cours des
événements, on cherche à pressentir ce que fera la France dans chaque
lieu, à chaque phase de l'affaire. J'accepte toutes les questions. Je
dis qu'il y en a bien d'autres qu'on ne prévoit pas, et je ne laisse
entrevoir aucune réponse.
«Vous vous posez certainement à vous-même, avec votre précision
accoutumée, ces questions qu'on se pose ici à notre égard, et vous y
préparez des réponses qui seront claires pour nous, en même temps que
nous les laisserons obscures pour les autres, jusqu'au moment de
l'action.» (_Sensation._)
Je demande à la Chambre s'il y a, dans cette lettre, un seul mot, un
seul sentiment qui pût exciter les impressions qui se sont manifestées
hier. (_Non! non!_)
Il faut, messieurs, que je complète les faits. À côté de ce récit
particulier, il faut que je fasse connaître à la Chambre le langage
officiel que j'ai tenu dans cette grande circonstance, le 25 juillet,
en communiquant à lord Palmerston le contre-memorandum français que
l'honorable M. Thiers m'avait envoyé; voici un extrait de la
conversation que j'eus avec lord Palmerston; elle est exactement
rendue telle qu'elle a été tenue.
Lord Palmerston a protesté vivement: «Nous ne changeons point de
politique générale, m'a-t-il dit, nous ne changeons point d'alliance,
nous sommes et nous resterons, à l'égard de la France, dans les mêmes
sentiments. Nous différons, il est vrai, nous nous séparons sur une
question, importante sans doute, mais spéciale et limitée. Je reviens
à l'exemple dont je vous parlais tout à l'heure; c'est ce qui est
arrivé dans l'affaire de Belgique. Nous pensions comme vous sur la
nécessité de contraindre le roi de Hollande à exécuter le traité. Pour
agir avec vous, nous nous sommes séparés des trois autres puissances.
Nous avons employé la force sans elles; la paix de l'Europe n'a pas
été troublée. Nous espérons bien qu'il en sera encore ainsi, et nous
ferons tous nos efforts pour qu'il en soit ainsi. Si la France reste
isolée dans cette question, comme elle-même l'aura voulu, comme M.
Thiers à votre tribune en a prévu la possibilité, ce ne sera pas un
isolement général, permanent; nos deux pays resteront unis,
d'ailleurs, par les liens les plus puissants d'opinions, de
sentiments, d'intérêts, et notre alliance ne périra pas plus que la
paix de l'Europe.
«Je le souhaite, mylord, ai-je répondu, et je ne doute pas de la
sincérité de vos intentions; mais vous ne disposez ni des événements,
ni du sens qui s'y attache, ni du cours qui peut leur être imprimé.
Partout, en Europe, ce qui se passe en ce moment sera considéré comme
une large brèche à l'alliance de nos deux pays, comme une brèche qui
peut en ouvrir de bien plus larges encore. Les uns s'en réjouiront,
les autres s'en inquiéteront; tous l'interpréteront ainsi, et vos
paroles ne détruiront pas l'interprétation. Viendront ensuite les
incidents que doit entraîner en Orient la politique où vous entrez;
viendront les difficultés, les complications, les méfiances
réciproques, les conflits peut-être; qui peut en prévoir, qui en
empêchera les effets? Vous nous exposez, mylord, à une situation que
nous n'avons pas cherchée, que, depuis dix ans, nous nous sommes
appliqués à éviter. M. Canning, si je ne me trompe, était votre ami et
le chef de votre parti politique; M. Canning a montré un jour, dans un
discours bien beau et bien célèbre, l'Angleterre tenant entre ses
mains l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a
cette clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. (_Marques
d'assentiment._) Elle n'a jamais voulu s'en servir; elle a tout fait
pour n'avoir pas besoin de s'en servir. Ne nous rendez pas cette
politique plus difficile et moins assurée; ne donnez pas en France,
aux passions nationales, de sérieux motifs et une redoutable
impulsion; ce n'est pas là ce que vous nous devez, ce que nous doit
l'Europe pour la modération et la prudence que nous avons montrées
depuis dix ans...» (_Approbation générale.--Agitation._)
La Chambre, si je ne me trompe, est pleinement désabusée de
l'impression qu'une partie de ses membres avait paru recevoir hier.
(_Mouvements divers._) Il me serait également facile de repousser
toutes les autres citations qui ont été apportées à cette tribune; il
me serait également facile de montrer qu'à aucune époque, dans aucune
circonstance, je n'ai hésité à remplir tous les devoirs que
m'imposaient mes fonctions, à donner mon avis à l'honorable président
du conseil sous les ordres duquel je servais, toutes les fois que j'ai
cru mon avis nécessaire, utile seulement. Je ne me suis pas borné,
comme il a paru le dire hier, à l'informer; je me suis cru obligé
d'employer tous mes efforts pour faire prévaloir la politique que je
représentais, et qui était celle du cabinet: j'ai donné plus que mes
avis à Londres, j'ai donné mon assentiment, mon concours, mon concours
quotidien, actif. Et je le donnais parce que je croyais la politique
bonne, juste. Tant que je l'ai crue bonne, tant que je l'ai crue
juste, mes avis n'ont pas manqué... Eh! mon Dieu, je n'ai qu'à ouvrir
mes lettres; elles en sont pleines sur les points les plus délicats,
sur les points sur lesquels je devais le plus hésiter à engager mon
opinion et ma responsabilité.
La Chambre me permettra d'en donner deux seuls exemples.
J'écrivais à M. Thiers, le 14 juillet: «Je vous ai parlé de
renseignements donnés par... (je suis obligé d'omettre les noms
propres) sur l'insurrection de Syrie. Il en est arrivé de nouveaux.
C'est une lettre écrite de Jérusalem dans la première quinzaine de
juin. Je n'ai pu en savoir encore la date précise. On y parle beaucoup
de l'insurrection de Syrie, de sa force, de sa popularité, et très-mal
du gouvernement du pacha, non-seulement en Syrie, mais en Égypte. On
le représente comme si vexatoire, si détesté que partout les
populations sont prêtes à l'abandonner ou à l'attaquer; une force
étrangère de 2,000 hommes suffirait pour amener ici une explosion.
«Il m'est revenu quelques paroles, quelques élans d'impatience qui
donneraient lieu de présumer qu'on pense à quelque résolution
soudaine, à quelque ordre qui, transmis soudainement, empêcherait les
renforts que Méhémet-Ali veut envoyer en Syrie d'y parvenir, et les
retiendrait dans le port d'Alexandrie, ou les intercepterait en mer.
Je vous dis cela sans aucune certitude, pour ne vous rien laisser
ignorer de ce qui me traverse l'esprit. Cependant l'éveil m'est donné,
et je crois que, de votre côté, vous feriez bien de le donner aussi
ailleurs...» (_Au centre_: Voilà un conseil.)
19 juillet: «Vous m'enverrez sans doute une réponse au memorandum par
lequel lord Palmerston m'a communiqué sa résolution, et que je vous ai
transmis dans ma dépêche. Ce sera une pièce importante. Nous traitons,
vous et moi, mon cher collègue, cette grande affaire en commun. Nous
pouvons et nous voulons, j'en suis sûr, nous aider l'un l'autre sans
la moindre prétention ni le moindre embarras d'amour-propre. Je veux
donc vous dire quels sont, à mon avis, pour le bon effet ici, les
trois points qu'il est important de mettre en éclatante lumière; vous
en jugerez:
«1º L'esprit de paix orientale et européenne qui a présidé, et qui
préside dans tout ceci à la politique de la France; 2º l'obscurité de
l'avenir où l'on entre et la gravité des chances suscitées par la
politique que l'Angleterre vient d'adopter; 3º la résolution où est la
France de n'accepter, dans cet avenir inconnu et périlleux pour tous,
rien qui porte atteinte à l'équilibre des États européens.»
Je n'hésitais donc pas, dans une des questions les plus délicates,
dans la réponse à l'acte qui nous annonçait la conclusion du traité,
non-seulement à donner mon avis, mais à indiquer les bases d'après
lesquelles, dans mon opinion, le contre-memorandum devait être rédigé.
Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; je n'en veux ajouter
qu'un seul. Le 27 juillet, j'écrivais: «La presse ministérielle
demeure ici craintive, brève, et proteste encore contre toute idée de
rupture et de guerre. Il importe extrêmement que la nôtre soit
très-ferme, mais tranquille et point offensante. (_Au centre_:
Très-bien!) Le courant de l'opinion nous est favorable; mais elle
pourrait aisément rebrousser chemin... Toute menace, tout air de
bravade nous nuirait.» (_Sensation._)
Messieurs, il n'était certainement pas dans mes obligations
diplomatiques d'exprimer, sur une pareille question, sur une question
d'administration intérieure, ma pensée; cependant je n'ai pas hésité à
le faire: je l'ai fait parce que je voulais sincèrement le succès de
la politique que nous poursuivions en commun; parce que je donnais
mon concours loyal, comme je l'avais promis.
Mais, en même temps que je le donnais, je n'oubliais pas, je ne
voulais pas changer ma position politique dans le pays. J'ai été
plusieurs fois dans les affaires avec l'honorable M. Thiers; nous
avons plusieurs fois concouru en commun à des oeuvres qui, j'espère,
ont été utiles à notre pays; mais il n'ignore pas, et nous nous sommes
dit souvent avec la franchise d'hommes sensés, qu'il y avait entre lui
et moi des différences essentielles de situation, d'idées, de
tendances, d'amitiés politiques. Pourquoi n'aurais-je pas été à
Londres, sous ce rapport, le même qu'à Paris? Pourquoi ne serais-je
pas resté fidèle à mes antécédents, à mes convictions. J'avais
l'honneur de le dire avant-hier à la Chambre: «point de réforme
électorale, point de dissolution», c'est le drapeau qui me fut montré
comme drapeau de la politique intérieure du cabinet, et que j'acceptai
en disant qu'il me serait impossible d'en accepter un autre. Dans le
cours de ma mission, toutes les fois que quelque circonstance m'a
donné lieu de croire que ce drapeau serait changé, que, par telle ou
telle cause, on ne le suivrait pas complétement, je me suis fait un
devoir, un devoir de conscience, d'avertir qu'il me serait impossible
de persévérer dans ma mission, quand même il n'y aurait sur la
politique extérieure, sur celle que j'étais chargé de faire prévaloir
à Londres, aucun dissentiment.
J'ai donc donné, d'une part, mon concours loyal et complet; je suis
resté, d'autre part, parfaitement sincère. J'ai secondé loyalement;
j'ai averti loyalement quand j'ai vu que je ne pourrais plus seconder;
je ne crois pas qu'aucun de ces faits soit contesté; on ne pourra pas
citer un mot de moi qui y soit contraire.
Je me bornerai là, messieurs; je n'ai, je le répète, pas plus de goût
qu'un autre pour les questions personnelles; mais je crois qu'elles
ont leur importance, et qu'il importe à chacun de nous de montrer
qu'il a été en toute occasion, loyal, sincère et conséquent.
(_Très-bien! très-bien!_)
La question personnelle écartée, et j'espère qu'elle l'est
définitivement, je rentre dans la question politique; non pas comme le
disait hier mon honorable ami M. le ministre de l'instruction
publique, dans la politique rétrospective, non pas dans l'examen du
passé, dans la distribution de l'éloge ou du blâme à divers cabinets
ou à divers hommes. Je veux prendre l'affaire au point où elle en est
aujourd'hui. (_À la bonne heure!_) Je veux traiter la question
pratique, la question de politique actuelle; je veux montrer à la
Chambre ce qu'elle a à décider en ce moment, et quelle est la
résolution du cabinet. (_Marques d'adhésion._)
Messieurs, nous ne sommes plus au lendemain du traité du 15 juillet.
Bien des faits se sont accomplis depuis; bien des situations sont
changées.
Permettez-moi de les énumérer.
Le traité s'est exécuté, dans les limites indiquées en Syrie, par les
moyens qui avaient été annoncés. Les côtes de la Syrie ont été
occupées par les alliés. L'insurrection a éclaté et s'est propagée
dans la plus grande partie de la province. Ibrahim-Pacha a rappelé ses
troupes du pied du Taurus et du district d'Adana, il a abandonné les
débouchés de l'Asie Mineure. Saint-Jean d'Acre a été enlevé. Enfin, le
vice-roi a donné à son fils l'ordre de se replier sur l'Égypte avec
toutes ses troupes. Voilà les faits accomplis.
Tous ces faits, messieurs, se sont accomplis du 15 juillet au 3
novembre, sous le cabinet du 1er mars, en présence de son influence,
de sa volonté, de son action.
En Orient, il n'a rien fait pour les empêcher.
En Occident, voici ce qu'il a fait: il a accepté, pratiqué la
politique d'isolement et d'attente. Il a fait des réserves générales
dans l'intérêt de l'équilibre européen. Il a fait des armements de
précaution, il a armé la paix. Enfin, il a fait des réserves
positives, des réserves que j'appellerai d'action, quant à l'Égypte.
Voilà les actes du cabinet du 1er mars en Occident; en Orient, sur le
théâtre des événements, pour les arrêter, pour en modifier le cours,
il n'y en a eu aucun.
Quand les événements ont paru se précipiter, le cabinet a voulu faire
davantage; c'est alors que vous avez vu paraître le projet du grand
armement de guerre, 950,000 hommes, et les préparatifs de guerre au
printemps pour faire modifier le traité; je ne donne pas à l'intention
de la guerre une autre portée.
Sur ce point, le cabinet n'ayant pu s'entendre avec la couronne est
sorti des affaires. Il m'est bien permis de le dire; je suis convaincu
que la couronne, dans cette occasion, comme lorsqu'il s'est agi, il y
a quelques années, de l'intervention en Espagne, a rendu au pays un
grand service en n'acceptant pas les propositions qui lui étaient
faites. Je suis convaincu qu'en se refusant au cours qu'on voulait
imprimer aux événements, à la politique par laquelle on voulait
dominer l'avenir, la couronne a rendu au pays un service immense, un
service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs fois dans
de semblables occasions. (_Vive adhésion au centre._)
C'était son office constitutionnel; c'était, dans ma pensée, son
devoir patriotique.
C'est sur cette rupture de la couronne et du cabinet que nous sommes
entrés aux affaires. Nous avons à l'instant déclaré notre politique
sincèrement et à tout le monde: au pays et aux Chambres d'abord, à
l'Europe, au pacha d'Égypte.
Nous avons dit que nous voulions travailler au maintien de la paix,
que nous l'espérions. Nous avons maintenu les armements, les armements
de paix; nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition,
aucune concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la
position isolée, digne, expectante, que le cabinet précédent, avec
raison, avait prise. Nous avons donné sur-le-champ au pacha d'Égypte
des conseils de raison, de raison pratique et prompte. Nous lui avons
dit sans détour, sans flatterie, sans faiblesse, ce que nous pensions
de sa situation, et quelle conduite nous nous proposions de tenir.
Nous avons, je le répète, parlé avec sincérité à tout le monde.
Au milieu de cette situation, une dépêche est venue de Londres qui a
été publiée, je ne sais comment ni par qui; mais j'ai droit de dire
que je regarde comme un grand mal pour les affaires du pays cette
pratique de correspondre diplomatiquement par les journaux (_De toutes
parts_: Très-bien!), de publier les actes du gouvernement au moment
même où ils s'accomplissent, les dépêches pendant que la négociation
se suit. Soyez sûrs que ce sera un jour, pour les affaires, un grand
embarras, et que vous rencontrerez sur votre chemin une foule
d'inconvénients qui viendront de cette mauvaise pratique, si on la
continue. (_Adhésion aux centres._)
Messieurs, cette dépêche du 2 novembre a excité dans la Chambre et dans
le pays de vives inquiétudes. On a cru y voir des arrière-pensées, des
projets contre l'Égypte même. Le cabinet en a manifesté sur-le-champ sa
surprise, je ne veux pas me servir d'une autre expression. On lui a
répondu, dans les termes les plus convenables, qu'on n'avait eu aucune
intention analogue à celle qu'ici on supposait. On lui a répondu que les
inquiétudes que cette dépêche avait suscitées, quant à l'Égypte, étaient
sans aucun fondement, que les intentions du cabinet britannique et de
ses alliés étaient toujours les mêmes sur ce point. On a fait plus que
parler, on a agi. Des ordres ont été transmis à l'amiral Stopford pour
qu'il envoyât au pacha un officier chargé de lui dire que, s'il
consentait à cesser les hostilités... (_Murmures à gauche._)
Personne n'a le droit de s'en étonner..., s'il consentait à cesser les
hostilités et à rendre la flotte, les quatre puissances s'engageaient
à demander pour lui à la Porte le pachalik héréditaire de l'Égypte, et
à le lui obtenir. (_Interruption._)
Voilà, messieurs, l'état actuel de l'affaire. Presque au même moment
où arriveront en Égypte la nouvelle de la prise d'Acre et celle du
mouvement par lequel Ibrahim se replie avec ses troupes, presque au
même moment arrivera au pacha l'offre du pachalik héréditaire de
l'Égypte, offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le dire, surtout
en considération de la France. (_Rires ironiques aux extrémités._)
On offre aujourd'hui au pacha, après tous les faits accomplis que je
viens de vous retracer, on lui offre ce que vous avez réservé pour lui
dans la note du 8 octobre.