M. MATTHIEU.--On s'est caché d'elle; on l'a trompée.

_M. le ministre des affaires étrangères._--«On lui a demandé son

concours; elle l'a refusé aux termes qu'on lui proposait. On a passé

outre avec peu d'égards. Il y a mauvais procédé, non pas affront.

«Nous le disons depuis dix ans: c'est l'honneur de notre gouvernement

d'être devenu un vrai gouvernement le lendemain d'une révolution,

d'avoir soutenu nos droits sans faire nulle part appel aux passions,

de s'être créé par la résistance et maintenu par l'ordre et la paix.

Cesserons-nous de le dire? Changerons-nous tout à coup de maximes, de

langage, d'attitude, de conduite?

«Cela n'est pas possible. Je suis loin, je vois de loin le mouvement,

l'entraînement. Je ne puis rien pour y résister; je suis décidé à ne

pas m'y associer. Je vous l'écrivais il y a trois semaines. Je ne

saurais juger de l'état des esprits en France, ni apprécier ce qu'il

prescrit ou permet au gouvernement. Il se peut que la guerre, qui ne

me paraît point commandée par l'état des choses, soit rendue

inévitable par l'état des idées et des sentiments publics. Si cela

était, je ne m'associerais pas davantage à une politique qui me

paraîtrait pleine d'erreurs et de périls; je me tiendrais à l'écart.

«J'ai confiance dans les Chambres; j'ai toujours vu, dans les moments

très-critiques, le sentiment du péril, du devoir et de la

responsabilité s'emparer des Chambres et leur donner des lumières, un

courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué,

comme à tout le monde. (_Très-bien!_)

«C'est ce qui est arrivé en 1831; nous nous le sommes dit

très-souvent: sans les Chambres, sans leur présence, sans leur

concours, sans cette explosion légale, cette lutte organisée des

passions et de la raison publique, jamais le gouvernement n'eût

résisté à l'entraînement belliqueux et révolutionnaire alors si vif et

si naturel; jamais le pays n'eût trouvé en lui-même tant de sagesse et

d'énergie pour soutenir son gouvernement.

«Sommes-nous à la veille d'une seconde épreuve? Peut-on espérer un

second succès? (_Voix nombreuses_: Oui! oui!) Je l'ignore; mon anxiété

est grande, mais ma confiance va à la même adresse. (_Sensation_).

C'est par les Chambres seules, par leur appui, par la discussion

complète et sincère dans leur sein qu'on peut éclairer le pays et

conjurer le péril, si on le peut.» (_Très-bien! bravo! marques

prolongées d'assentiment. M. le ministre, en descendant de la tribune,

est entouré d'un grand nombre de députés qui lui expriment leurs

félicitations_).

C

Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.

--Chambre des députés.--Séance du 28 novembre 1840.--

Dans la séance du 27 novembre, M. Thiers rentra dans la question

d'Orient pour répondre à ce que j'en avais dit dans la séance du 26 en

répondant à M. Passy. Je repris à mon tour la parole à l'ouverture de

la séance du 28.

M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai demandé la parole pour mettre, dès le

début de cette séance, un terme aux questions personnelles. Personne

n'y a moins de goût que moi, mais je les accepte sans hésiter. Elles

ont leur utilité; elles éclairent la Chambre et le pays sur la

conduite des hommes publics. C'est le seul motif qui me détermine à y

attacher quelque importance.

L'honorable M. Thiers (je vais au fait sur-le-champ), l'honorable M.

Thiers a cité hier à cette tribune un fragment d'une lettre dans

laquelle je lui exposais l'état d'esprit de lord Palmerston et sa

confiance que la France n'opposerait aucune résistance à l'entreprise

dans laquelle il engageait son pays.

Quelques personnes ont paru conclure de cette lecture que j'avais tenu

à l'Angleterre un langage faible sur les dispositions de la France.

(_Non! non!_)

Messieurs, je suis charmé de la dénégation qu'on m'adresse en ce

moment: on ne la faisait pas hier. (_C'est vrai!_) On se montrait ému

hier d'une impression différente de celle qu'on témoigne aujourd'hui.

(_Approbation au centre._) C'est à l'impression d'hier et non à la

protestation d'aujourd'hui que je viens répondre.

Ma réponse est bien simple. Je lirai ma lettre tout entière, ainsi que

la dépêche officielle qui correspondait à la même époque. La Chambre

jugera si, dans le cas où ces deux pièces auraient été lues tout

entières, l'impression qui s'est manifestée hier aurait pu paraître un

moment.

Le 23 juillet, j'écrivais à l'honorable M. Thiers:

«Aujourd'hui je n'ai rien à vous apprendre, mais j'aurais beaucoup à

vous dire et beaucoup à vous demander. Dans un tel moment, c'est bien

peu que des lettres. Je voudrais vous tenir parfaitement au courant

des dispositions; je voudrais examiner avec vous toutes les hypothèses

qu'on examine autour de moi. Voici ce que je vois dans l'état des

esprits.»

Messieurs, il n'y a certainement pas là le dessein de rien taire, de

rien cacher, de ne pas faire connaître tout ce que je connaissais

moi-même.

«Lord Palmerston a vécu longtemps (je relis le paragraphe que

l'honorable M. Thiers a lu hier), lord Palmerston a vécu longtemps

dans la confiance qu'au moment décisif, quand cela deviendrait

sérieux, la France céderait et ferait comme les _quatre_ autres. À

cette confiance a succédé celle-ci: les _quatre_ feront ce qu'ils

entreprennent; la France se tiendra tranquille; et l'affaire faite,

malgré et après l'humeur, la France rentrera dans ses bonnes relations

avec l'Angleterre; la paix de l'Europe n'aura pas été troublée;

l'Angleterre et la France ne seront pas brouillées, et l'Orient sera

réglé comme l'Angleterre l'aura voulu. Telle est la confiance de lord

Palmerston et celle qu'il a fait partager à ses collègues. Ni lui ni

ses collègues ne veulent se brouiller avec nous. Ils se promettent

qu'il n'en sera rien, comme ils s'étaient promis qu'en définitive nous

marcherions avec eux.

«J'ai dit et je redis que la seconde confiance se trouvera aussi mal

fondée que la première. (_Nouvelle approbation au centre._) Je combats

partout cette confiance, je parle des incidents, des conflits

imprévus, des passions nationales, des querelles subalternes...

L'affaire sera longue et grave. Nous entrons tous dans les ténèbres.

«On s'inquiète de ce que je dis; on s'inquiète de ce que fera la

France.

«Les quatre puissances croiseront sur les côtes de Syrie, couperont

toute communication avec l'Égypte, bloqueront les ports, débarqueront,

pour aider les insurgés, au nom du sultan, des soldats turcs ou dits

turcs. (_On rit._) Que fera la France sur les côtes de Syrie?

«Les quatre puissances bloqueront Alexandrie, détruiront peut-être la

flotte du pacha, porteront peut-être des troupes turques en Égypte

même. Que fera la France à Alexandrie et en Égypte?

«Si le pacha envahit l'Asie Mineure, menace Constantinople, des

troupes russes y viendront peut-être, des vaisseaux anglais entreront

peut-être dans la mer de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles?

«Ainsi l'on examine toutes les chances, on suit pas à pas le cours des

événements, on cherche à pressentir ce que fera la France dans chaque

lieu, à chaque phase de l'affaire. J'accepte toutes les questions. Je

dis qu'il y en a bien d'autres qu'on ne prévoit pas, et je ne laisse

entrevoir aucune réponse.

«Vous vous posez certainement à vous-même, avec votre précision

accoutumée, ces questions qu'on se pose ici à notre égard, et vous y

préparez des réponses qui seront claires pour nous, en même temps que

nous les laisserons obscures pour les autres, jusqu'au moment de

l'action.» (_Sensation._)

Je demande à la Chambre s'il y a, dans cette lettre, un seul mot, un

seul sentiment qui pût exciter les impressions qui se sont manifestées

hier. (_Non! non!_)

Il faut, messieurs, que je complète les faits. À côté de ce récit

particulier, il faut que je fasse connaître à la Chambre le langage

officiel que j'ai tenu dans cette grande circonstance, le 25 juillet,

en communiquant à lord Palmerston le contre-memorandum français que

l'honorable M. Thiers m'avait envoyé; voici un extrait de la

conversation que j'eus avec lord Palmerston; elle est exactement

rendue telle qu'elle a été tenue.

Lord Palmerston a protesté vivement: «Nous ne changeons point de

politique générale, m'a-t-il dit, nous ne changeons point d'alliance,

nous sommes et nous resterons, à l'égard de la France, dans les mêmes

sentiments. Nous différons, il est vrai, nous nous séparons sur une

question, importante sans doute, mais spéciale et limitée. Je reviens

à l'exemple dont je vous parlais tout à l'heure; c'est ce qui est

arrivé dans l'affaire de Belgique. Nous pensions comme vous sur la

nécessité de contraindre le roi de Hollande à exécuter le traité. Pour

agir avec vous, nous nous sommes séparés des trois autres puissances.

Nous avons employé la force sans elles; la paix de l'Europe n'a pas

été troublée. Nous espérons bien qu'il en sera encore ainsi, et nous

ferons tous nos efforts pour qu'il en soit ainsi. Si la France reste

isolée dans cette question, comme elle-même l'aura voulu, comme M.

Thiers à votre tribune en a prévu la possibilité, ce ne sera pas un

isolement général, permanent; nos deux pays resteront unis,

d'ailleurs, par les liens les plus puissants d'opinions, de

sentiments, d'intérêts, et notre alliance ne périra pas plus que la

paix de l'Europe.

«Je le souhaite, mylord, ai-je répondu, et je ne doute pas de la

sincérité de vos intentions; mais vous ne disposez ni des événements,

ni du sens qui s'y attache, ni du cours qui peut leur être imprimé.

Partout, en Europe, ce qui se passe en ce moment sera considéré comme

une large brèche à l'alliance de nos deux pays, comme une brèche qui

peut en ouvrir de bien plus larges encore. Les uns s'en réjouiront,

les autres s'en inquiéteront; tous l'interpréteront ainsi, et vos

paroles ne détruiront pas l'interprétation. Viendront ensuite les

incidents que doit entraîner en Orient la politique où vous entrez;

viendront les difficultés, les complications, les méfiances

réciproques, les conflits peut-être; qui peut en prévoir, qui en

empêchera les effets? Vous nous exposez, mylord, à une situation que

nous n'avons pas cherchée, que, depuis dix ans, nous nous sommes

appliqués à éviter. M. Canning, si je ne me trompe, était votre ami et

le chef de votre parti politique; M. Canning a montré un jour, dans un

discours bien beau et bien célèbre, l'Angleterre tenant entre ses

mains l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a

cette clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. (_Marques

d'assentiment._) Elle n'a jamais voulu s'en servir; elle a tout fait

pour n'avoir pas besoin de s'en servir. Ne nous rendez pas cette

politique plus difficile et moins assurée; ne donnez pas en France,

aux passions nationales, de sérieux motifs et une redoutable

impulsion; ce n'est pas là ce que vous nous devez, ce que nous doit

l'Europe pour la modération et la prudence que nous avons montrées

depuis dix ans...» (_Approbation générale.--Agitation._)

La Chambre, si je ne me trompe, est pleinement désabusée de

l'impression qu'une partie de ses membres avait paru recevoir hier.

(_Mouvements divers._) Il me serait également facile de repousser

toutes les autres citations qui ont été apportées à cette tribune; il

me serait également facile de montrer qu'à aucune époque, dans aucune

circonstance, je n'ai hésité à remplir tous les devoirs que

m'imposaient mes fonctions, à donner mon avis à l'honorable président

du conseil sous les ordres duquel je servais, toutes les fois que j'ai

cru mon avis nécessaire, utile seulement. Je ne me suis pas borné,

comme il a paru le dire hier, à l'informer; je me suis cru obligé

d'employer tous mes efforts pour faire prévaloir la politique que je

représentais, et qui était celle du cabinet: j'ai donné plus que mes

avis à Londres, j'ai donné mon assentiment, mon concours, mon concours

quotidien, actif. Et je le donnais parce que je croyais la politique

bonne, juste. Tant que je l'ai crue bonne, tant que je l'ai crue

juste, mes avis n'ont pas manqué... Eh! mon Dieu, je n'ai qu'à ouvrir

mes lettres; elles en sont pleines sur les points les plus délicats,

sur les points sur lesquels je devais le plus hésiter à engager mon

opinion et ma responsabilité.

La Chambre me permettra d'en donner deux seuls exemples.

J'écrivais à M. Thiers, le 14 juillet: «Je vous ai parlé de

renseignements donnés par... (je suis obligé d'omettre les noms

propres) sur l'insurrection de Syrie. Il en est arrivé de nouveaux.

C'est une lettre écrite de Jérusalem dans la première quinzaine de

juin. Je n'ai pu en savoir encore la date précise. On y parle beaucoup

de l'insurrection de Syrie, de sa force, de sa popularité, et très-mal

du gouvernement du pacha, non-seulement en Syrie, mais en Égypte. On

le représente comme si vexatoire, si détesté que partout les

populations sont prêtes à l'abandonner ou à l'attaquer; une force

étrangère de 2,000 hommes suffirait pour amener ici une explosion.

«Il m'est revenu quelques paroles, quelques élans d'impatience qui

donneraient lieu de présumer qu'on pense à quelque résolution

soudaine, à quelque ordre qui, transmis soudainement, empêcherait les

renforts que Méhémet-Ali veut envoyer en Syrie d'y parvenir, et les

retiendrait dans le port d'Alexandrie, ou les intercepterait en mer.

Je vous dis cela sans aucune certitude, pour ne vous rien laisser

ignorer de ce qui me traverse l'esprit. Cependant l'éveil m'est donné,

et je crois que, de votre côté, vous feriez bien de le donner aussi

ailleurs...» (_Au centre_: Voilà un conseil.)

19 juillet: «Vous m'enverrez sans doute une réponse au memorandum par

lequel lord Palmerston m'a communiqué sa résolution, et que je vous ai

transmis dans ma dépêche. Ce sera une pièce importante. Nous traitons,

vous et moi, mon cher collègue, cette grande affaire en commun. Nous

pouvons et nous voulons, j'en suis sûr, nous aider l'un l'autre sans

la moindre prétention ni le moindre embarras d'amour-propre. Je veux

donc vous dire quels sont, à mon avis, pour le bon effet ici, les

trois points qu'il est important de mettre en éclatante lumière; vous

en jugerez:

«1º L'esprit de paix orientale et européenne qui a présidé, et qui

préside dans tout ceci à la politique de la France; 2º l'obscurité de

l'avenir où l'on entre et la gravité des chances suscitées par la

politique que l'Angleterre vient d'adopter; 3º la résolution où est la

France de n'accepter, dans cet avenir inconnu et périlleux pour tous,

rien qui porte atteinte à l'équilibre des États européens.»

Je n'hésitais donc pas, dans une des questions les plus délicates,

dans la réponse à l'acte qui nous annonçait la conclusion du traité,

non-seulement à donner mon avis, mais à indiquer les bases d'après

lesquelles, dans mon opinion, le contre-memorandum devait être rédigé.

Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; je n'en veux ajouter

qu'un seul. Le 27 juillet, j'écrivais: «La presse ministérielle

demeure ici craintive, brève, et proteste encore contre toute idée de

rupture et de guerre. Il importe extrêmement que la nôtre soit

très-ferme, mais tranquille et point offensante. (_Au centre_:

Très-bien!) Le courant de l'opinion nous est favorable; mais elle

pourrait aisément rebrousser chemin... Toute menace, tout air de

bravade nous nuirait.» (_Sensation._)

Messieurs, il n'était certainement pas dans mes obligations

diplomatiques d'exprimer, sur une pareille question, sur une question

d'administration intérieure, ma pensée; cependant je n'ai pas hésité à

le faire: je l'ai fait parce que je voulais sincèrement le succès de

la politique que nous poursuivions en commun; parce que je donnais

mon concours loyal, comme je l'avais promis.

Mais, en même temps que je le donnais, je n'oubliais pas, je ne

voulais pas changer ma position politique dans le pays. J'ai été

plusieurs fois dans les affaires avec l'honorable M. Thiers; nous

avons plusieurs fois concouru en commun à des oeuvres qui, j'espère,

ont été utiles à notre pays; mais il n'ignore pas, et nous nous sommes

dit souvent avec la franchise d'hommes sensés, qu'il y avait entre lui

et moi des différences essentielles de situation, d'idées, de

tendances, d'amitiés politiques. Pourquoi n'aurais-je pas été à

Londres, sous ce rapport, le même qu'à Paris? Pourquoi ne serais-je

pas resté fidèle à mes antécédents, à mes convictions. J'avais

l'honneur de le dire avant-hier à la Chambre: «point de réforme

électorale, point de dissolution», c'est le drapeau qui me fut montré

comme drapeau de la politique intérieure du cabinet, et que j'acceptai

en disant qu'il me serait impossible d'en accepter un autre. Dans le

cours de ma mission, toutes les fois que quelque circonstance m'a

donné lieu de croire que ce drapeau serait changé, que, par telle ou

telle cause, on ne le suivrait pas complétement, je me suis fait un

devoir, un devoir de conscience, d'avertir qu'il me serait impossible

de persévérer dans ma mission, quand même il n'y aurait sur la

politique extérieure, sur celle que j'étais chargé de faire prévaloir

à Londres, aucun dissentiment.

J'ai donc donné, d'une part, mon concours loyal et complet; je suis

resté, d'autre part, parfaitement sincère. J'ai secondé loyalement;

j'ai averti loyalement quand j'ai vu que je ne pourrais plus seconder;

je ne crois pas qu'aucun de ces faits soit contesté; on ne pourra pas

citer un mot de moi qui y soit contraire.

Je me bornerai là, messieurs; je n'ai, je le répète, pas plus de goût

qu'un autre pour les questions personnelles; mais je crois qu'elles

ont leur importance, et qu'il importe à chacun de nous de montrer

qu'il a été en toute occasion, loyal, sincère et conséquent.

(_Très-bien! très-bien!_)

La question personnelle écartée, et j'espère qu'elle l'est

définitivement, je rentre dans la question politique; non pas comme le

disait hier mon honorable ami M. le ministre de l'instruction

publique, dans la politique rétrospective, non pas dans l'examen du

passé, dans la distribution de l'éloge ou du blâme à divers cabinets

ou à divers hommes. Je veux prendre l'affaire au point où elle en est

aujourd'hui. (_À la bonne heure!_) Je veux traiter la question

pratique, la question de politique actuelle; je veux montrer à la

Chambre ce qu'elle a à décider en ce moment, et quelle est la

résolution du cabinet. (_Marques d'adhésion._)

Messieurs, nous ne sommes plus au lendemain du traité du 15 juillet.

Bien des faits se sont accomplis depuis; bien des situations sont

changées.

Permettez-moi de les énumérer.

Le traité s'est exécuté, dans les limites indiquées en Syrie, par les

moyens qui avaient été annoncés. Les côtes de la Syrie ont été

occupées par les alliés. L'insurrection a éclaté et s'est propagée

dans la plus grande partie de la province. Ibrahim-Pacha a rappelé ses

troupes du pied du Taurus et du district d'Adana, il a abandonné les

débouchés de l'Asie Mineure. Saint-Jean d'Acre a été enlevé. Enfin, le

vice-roi a donné à son fils l'ordre de se replier sur l'Égypte avec

toutes ses troupes. Voilà les faits accomplis.

Tous ces faits, messieurs, se sont accomplis du 15 juillet au 3

novembre, sous le cabinet du 1er mars, en présence de son influence,

de sa volonté, de son action.

En Orient, il n'a rien fait pour les empêcher.

En Occident, voici ce qu'il a fait: il a accepté, pratiqué la

politique d'isolement et d'attente. Il a fait des réserves générales

dans l'intérêt de l'équilibre européen. Il a fait des armements de

précaution, il a armé la paix. Enfin, il a fait des réserves

positives, des réserves que j'appellerai d'action, quant à l'Égypte.

Voilà les actes du cabinet du 1er mars en Occident; en Orient, sur le

théâtre des événements, pour les arrêter, pour en modifier le cours,

il n'y en a eu aucun.

Quand les événements ont paru se précipiter, le cabinet a voulu faire

davantage; c'est alors que vous avez vu paraître le projet du grand

armement de guerre, 950,000 hommes, et les préparatifs de guerre au

printemps pour faire modifier le traité; je ne donne pas à l'intention

de la guerre une autre portée.

Sur ce point, le cabinet n'ayant pu s'entendre avec la couronne est

sorti des affaires. Il m'est bien permis de le dire; je suis convaincu

que la couronne, dans cette occasion, comme lorsqu'il s'est agi, il y

a quelques années, de l'intervention en Espagne, a rendu au pays un

grand service en n'acceptant pas les propositions qui lui étaient

faites. Je suis convaincu qu'en se refusant au cours qu'on voulait

imprimer aux événements, à la politique par laquelle on voulait

dominer l'avenir, la couronne a rendu au pays un service immense, un

service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs fois dans

de semblables occasions. (_Vive adhésion au centre._)

C'était son office constitutionnel; c'était, dans ma pensée, son

devoir patriotique.

C'est sur cette rupture de la couronne et du cabinet que nous sommes

entrés aux affaires. Nous avons à l'instant déclaré notre politique

sincèrement et à tout le monde: au pays et aux Chambres d'abord, à

l'Europe, au pacha d'Égypte.

Nous avons dit que nous voulions travailler au maintien de la paix,

que nous l'espérions. Nous avons maintenu les armements, les armements

de paix; nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition,

aucune concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la

position isolée, digne, expectante, que le cabinet précédent, avec

raison, avait prise. Nous avons donné sur-le-champ au pacha d'Égypte

des conseils de raison, de raison pratique et prompte. Nous lui avons

dit sans détour, sans flatterie, sans faiblesse, ce que nous pensions

de sa situation, et quelle conduite nous nous proposions de tenir.

Nous avons, je le répète, parlé avec sincérité à tout le monde.

Au milieu de cette situation, une dépêche est venue de Londres qui a

été publiée, je ne sais comment ni par qui; mais j'ai droit de dire

que je regarde comme un grand mal pour les affaires du pays cette

pratique de correspondre diplomatiquement par les journaux (_De toutes

parts_: Très-bien!), de publier les actes du gouvernement au moment

même où ils s'accomplissent, les dépêches pendant que la négociation

se suit. Soyez sûrs que ce sera un jour, pour les affaires, un grand

embarras, et que vous rencontrerez sur votre chemin une foule

d'inconvénients qui viendront de cette mauvaise pratique, si on la

continue. (_Adhésion aux centres._)

Messieurs, cette dépêche du 2 novembre a excité dans la Chambre et dans

le pays de vives inquiétudes. On a cru y voir des arrière-pensées, des

projets contre l'Égypte même. Le cabinet en a manifesté sur-le-champ sa

surprise, je ne veux pas me servir d'une autre expression. On lui a

répondu, dans les termes les plus convenables, qu'on n'avait eu aucune

intention analogue à celle qu'ici on supposait. On lui a répondu que les

inquiétudes que cette dépêche avait suscitées, quant à l'Égypte, étaient

sans aucun fondement, que les intentions du cabinet britannique et de

ses alliés étaient toujours les mêmes sur ce point. On a fait plus que

parler, on a agi. Des ordres ont été transmis à l'amiral Stopford pour

qu'il envoyât au pacha un officier chargé de lui dire que, s'il

consentait à cesser les hostilités... (_Murmures à gauche._)

Personne n'a le droit de s'en étonner..., s'il consentait à cesser les

hostilités et à rendre la flotte, les quatre puissances s'engageaient

à demander pour lui à la Porte le pachalik héréditaire de l'Égypte, et

à le lui obtenir. (_Interruption._)

Voilà, messieurs, l'état actuel de l'affaire. Presque au même moment

où arriveront en Égypte la nouvelle de la prise d'Acre et celle du

mouvement par lequel Ibrahim se replie avec ses troupes, presque au

même moment arrivera au pacha l'offre du pachalik héréditaire de

l'Égypte, offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le dire, surtout

en considération de la France. (_Rires ironiques aux extrémités._)

On offre aujourd'hui au pacha, après tous les faits accomplis que je

viens de vous retracer, on lui offre ce que vous avez réservé pour lui

dans la note du 8 octobre.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 109 / 219 题