_Voix nombreuses._--Parlez! parlez!
_M. le ministre des affaires étrangères._--J'ai voulu, à la fin du
mois de septembre et au commencement d'octobre, que le cabinet sût que
je m'inquiétais de la direction dans laquelle je croyais mon pays
entraîné... (_Bruit._)
J'ai écrit cette lettre pour que mon sentiment fût connu. Je répète
que cette lettre a été de ma part un acte politique, et il m'importe
qu'on sache aujourd'hui à quel moment j'ai exprimé ma pensée et dans
quelles limites je l'ai exprimée. (_Marques d'approbation._--_Lisez!
lisez!_) «Je suis inquiet, très-inquiet du dedans, encore plus que du
dehors.» (_Mouvement._)
_Plusieurs membres._--La date, la date!
_M. le ministre._--Ce sont deux lettres, l'une du 23 septembre,
l'autre du 13 octobre:
«Nous retournons vers 1831, vers l'esprit révolutionnaire exploitant
l'entraînement national... (_Aux centres_: Bravo! Très-bien!
très-bien!) et poussant à la guerre.....»
Je prie la Chambre de me permettre de m'arrêter une seconde sur ces
deux mots: «l'esprit révolutionnaire et l'entraînement national.» Je
respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il s'égare.
L'entraînement national repose sur des sentiments légitimes dans le
principe, généreux, précieux, sur des sentiments qui, au jour des
grandes nécessités et des grands dangers, font la force et le salut
des nations. (_Très-bien!_) Mais ce n'est pas une raison de se livrer
aveuglément à l'entraînement national; il a besoin d'être jugé, d'être
dirigé, de venir à sa place, et seulement quand il est indispensable.
Eh bien, au sortir des grandes secousses politiques, il reste dans la
société quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement national,
qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je n'honore pas,
que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
révolutionnaire. (_Très-bien!_) ce qui a fait, non-seulement
aujourd'hui, mais à tant d'époques diverses, ce qui a fait la
difficulté de notre situation, c'est ce contact perpétuel de l'esprit
révolutionnaire et de l'entraînement national; c'est l'esprit
révolutionnaire essayant de s'emparer, de dominer, de tourner à son
profit l'entraînement national sincère et généreux. (_Nouvelles
marques d'approbation._)
Voilà le grand danger dont nous avons eu plusieurs fois à nous
défendre, et que j'ai cru, dans ma profonde conviction, voir
reparaître naguère. Je l'ai donc dit. Je continue ma lecture:
«L'esprit révolutionnaire exploitant l'entraînement national et
poussant à la guerre sans motifs légitimes, sans chances raisonnables
de succès, dans le seul but et le seul espoir des révolutions.
«Je dis sans motifs légitimes: la question de Syrie n'est pas un cas
de guerre légitime, je tiens cela pour évident. La France, qui n'a pas
fait la guerre pour affranchir la Pologne de la Russie (_Mouvement à
gauche_) et l'Italie de l'Autriche, ne peut raisonnablement la faire
pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan.»
_Quelques voix._--C'est très-vrai! très-bien!
_M. le ministre._--«La politique jusqu'ici exprimée et soutenue par la
France, quant à l'Orient, ne le lui permet pas. Nous avons hautement,
constamment dit que la distribution des territoires entre le sultan et
le pacha nous importait peu, que si le pacha voulait rendre la Syrie,
nous n'y objections point, que la prévoyance de son refus, de sa
résistance, des périls qui en devaient naître pour l'empire ottoman et
pour la paix de l'Europe, était le motif de notre opposition aux
moyens de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la
Syrie, nous nous donnerions à nous-mêmes un éclatant démenti, un de
ces démentis qui affaiblissent en décriant. Aucune autre question
n'est élevée jusqu'ici en principe par la convention du 15 juillet. En
fait, par son exécution, aucun grand intérêt de la France n'est
attaqué, ni son indépendance, ni son gouvernement, ni ses
institutions, ni ses idées, ni sa libre activité, ni sa richesse. Ce
qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente; des
questions peuvent naître là, des événements peuvent surgir, auxquels
la France ne saurait rester étrangère. C'est une raison de s'armer, de
se tenir prêt; ce n'est pas une raison d'élever soi-même, en Occident,
des événements et des questions plus graves encore, et qui ne
naissent point naturellement. (_Très-bien! très-bien!_)
«On a tenu peu de compte de l'amitié de la France; elle en est blessée
et très-justement. C'est une raison de froideur, d'isolement, de
politique parfaitement indépendante et purement personnelle; ce n'est
pas un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui commandent et
légitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni défier, ni tromper
la France.» (_Rumeurs à gauche._)