_M. le ministre des affaires étrangères._--L'honorable M. Thiers me
dit que je ne lui ai jamais donné mon opinion; je ne comprends pas
l'objection. Je viens de lire à la Chambre une dépêche dans laquelle
je disais: «Si on n'accepte pas cette ouverture, il arrivera telle ou
telle chose; il est probable qu'il y aura un arrangement à quatre, qui
sera peut-être soudainement conclu.» (_Mouvement._)
Si je ne me trompe, c'était-là un avis autant qu'il était pour moi
dans les convenances de le donner. (_Aux centres_: Très-bien!) Si
j'avais été plus explicite, j'aurais, je crois, manqué à ces
convenances et j'aurais engagé ma responsabilité personnelle plus que
je ne le devais. Quand on n'a pas le pouvoir, quand on ne décide pas
soi-même, quand on ne prend pas la résolution, il faut faire tout
connaître exactement, complétement, avec une entière sincérité; je ne
devais rien de plus; j'aurais manqué de prudence comme de convenance
si j'avais fait davantage. (_Nouvelle adhésion au centre. Mouvement
prolongé._)
Je reprends la lecture de la dépêche que j'avais l'honneur de
communiquer à la Chambre: «Lord Palmerston n'a, en effet, pendant
plusieurs semaines, comme je l'ai déjà mandé à Votre Excellence, ni
entretenu le cabinet des affaires d'Orient, ni même communiqué à ses
collègues la dernière note de Chekib-Effendi. Cependant le travail de
quelques membres, soit du cabinet, soit du corps diplomatique, en
faveur d'un arrangement qui eût pour base la concession héréditaire de
l'Égypte et la concession viagère de la Syrie au pacha, continuait.
J'en suivais les progrès sans m'y associer, conformément aux
instructions de Votre Excellence; je n'ai ni accueilli cette idée, ni
découragé, par une déclaration préalable et absolue, ceux qui en
cherchaient le succès.
«C'est dans cet état de l'affaire et des esprits qu'est arrivée ici la
nouvelle de la destitution de Khosrew-Pacha et de la démarche directe
de Méhémet-Ali auprès du sultan. Elle ne m'a pas surpris.
«Votre Excellence m'avait communiqué une dépêche de M. Cochelet, du 26
mai, qui annonçait de la part du pacha cette intention. J'avais tenu
cette dépêche absolument secrète; mais j'ai appris depuis qu'une
lettre de M. le comte Appony, en date du 16 juin, si je suis bien
informé, avait annoncé au baron de Neumann la prédiction de M.
Cochelet. La dépêche télégraphique par laquelle ce dernier instruit
Votre Excellence de la démarche de Méhémet-Ali était aussi du 16 juin.
En sorte que, par une coïncidence singulière, le même jour M. Cochelet
mandait d'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que l'ambassadeur, M.
le comte Appony, écrivait de Paris, d'après une dépêche de M.
Cochelet, disait-il, comme un fait probable et prochain. Quand donc le
fait même est parvenu à Londres, lord Palmerston et les trois autres
plénipotentiaires n'en ont été guère plus surpris que moi; ils n'y ont
vu, ou du moins ils se sont crus en droit de n'y voir qu'un acte
concerté entre le pacha et la France, qui, à Constantinople comme à
Alexandrie, avait travaillé à le préparer.
«L'effet de l'acte en a éprouvé une notable altération; non-seulement
il a perdu quelque chose de l'importance que la spontanéité et la
nouveauté devaient lui assurer, mais les dispositions de lord
Palmerston et des trois autres plénipotentiaires se sont visiblement
modifiées. Ils ont considéré la démarche de Méhémet-Ali et son succès:
«1º Comme la ruine de la note du 29 juillet 1839 et de l'action
commune des cinq puissances;
«2º Comme le triomphe complet et personnel de la France à Alexandrie
et à Constantinople.
«Dès lors, ceux qui poursuivaient, dans l'espoir d'obtenir l'action
commune des cinq puissances, l'arrangement fondé sur la concession
héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la Syrie, se sont
arrêtés dans leur travail, et semblent y avoir tout à fait renoncé. De
son côté, lord Palmerston s'est montré tout à coup disposé à agir, et
dans deux conseils successifs, tenus le 4 et le 8 de ce mois, il a
présenté aux cabinets, avec une obstination pleine d'ardeur, ses idées
et son plan de conduite dans l'hypothèse d'un arrangement à quatre.
«Rien n'a été résolu, le cabinet s'est montré divisé. Les adversaires
du plan de lord Palmerston ont insisté sur la nécessité d'attendre des
nouvelles de Constantinople. On s'est ajourné à un nouveau conseil.
Mais lord Palmerston est pressant. Les puissances, dit-il, sont
engagées d'honneur à régler par leur intervention, et de la manière la
plus favorable à la Porte, les affaires d'Orient. Elles l'ont promis
au sultan, elles se le sont promis entre elles; la démarche de
Méhémet-Ali ne saurait les en détourner. C'est un acte au fond peu
significatif qui ne promet, de la part du pacha, point de concessions
importantes, qui ne changera ni la situation ni la politique de la
Porte, qui n'amènera donc pas la pacification qu'on espère, et n'aura
d'autre effet que d'entraver, si l'on n'y prend garde, les
négociations entre les puissances et d'empêcher qu'elles ne marchent
elles-mêmes au but qu'elles se sont proposé. Cependant l'occasion
d'agir est favorable, l'insurrection de Syrie est sérieuse.»
Il y a là quelques détails que je supprime; ce sont des
renseignements que lord Palmerston recevait de la Syrie par des
lettres particulières.
«Toutes les fois que l'occasion s'en présente, partout où je puis
engager, avec quelques-uns des hommes qui influent dans la question,
quelque entretien, je combats vivement ces idées; je rappelle toutes
les considérations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont je
ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je m'étonne de
l'interprétation qu'on essaye de donner à la démarche que vient de
faire Méhémet-Ali. Quoi de plus naturel, de plus facile à prévoir, de
plus inévitable que cette démarche? Depuis un an bientôt les
puissances essayent de régler les affaires d'Orient, et n'en viennent
pas à bout. Le pacha, de son côté, a déclaré, dès le premier jour, que
la présence de Khosrew au pouvoir était pour lui le principal obstacle
à son retour confiant et décisif vers le sultan. Khosrew est écarté.
Qu'est-il besoin de supposer une longue préparation, un grand travail
diplomatique pour expliquer ce qu'avait fait le pacha? il a fait ce
qu'il avait lui-même annoncé, ce que lui indiquait le plus simple bon
sens. La France, il est vrai, a donné et donne encore à Alexandrie des
conseils, mais des conseils de modération, de concession, des conseils
qui n'ont d'autre objet que de rétablir en Orient la paix, et dans le
sein de l'empire ottoman la bonne intelligence et l'union, seuls gages
de la force comme de la paix.
«Il serait bien étrange de voir les puissances s'opposer au
rétablissement de la paix, de ne pas vouloir qu'elle revienne si elles
ne la ramènent pas de leurs propres mains, et se jeter une seconde
fois entre le suzerain et le vassal pour les séparer de nouveau au
moment où ils se rapprochent.
«Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait craindre
que la Porte épuisée, abattue par sa défaite de la veille, ne se
livrât pieds et poings liés au pacha, et n'acceptât des conditions
périlleuses pour le repos de l'avenir; aujourd'hui, après ce qui s'est
passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand le
pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative du
rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour s'y
opposer, pour le retarder d'un jour?
«Ce langage frappe en général ceux à qui je l'adresse; mais je ne puis
le tenir aussi haut ni aussi fréquemment que je le voudrais, car on
s'applique à ne pas m'en fournir les occasions.
«L'affaire est donc en ce moment dans un état de crise (_Sensation_);
rien, je le répète, n'est décidé: la dissidence et l'agitation sont
grandes dans le cabinet; quelques ministres insistent fortement pour
qu'on attende les nouvelles de Constantinople. Ceux dont l'opinion est
flottante se montrent enclins à ce délai: il y a donc bien des chances
pour qu'on n'arrive pas immédiatement à des résolutions définitives et
efficaces.»
C'est là la phrase à laquelle M. Thiers faisait allusion tout à
l'heure.