XCIX

Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.

--Chambre des députés.--Séance du 26 novembre 1840.--

M. Passy ayant pris la parole à l'ouverture de cette séance pour

répondre à ce que j'avais dit dans la séance précédente, et pour

discuter à son tour la politique du cabinet dont il avait fait partie,

dans la question d'Orient, je lui répondis:

M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_. Messieurs, l'honorable

M. Passy vient d'exposer à la Chambre, avec autant de lucidité que de

sincérité, la marche des négociations sous le cabinet dont il faisait

partie. Il a donné connaissance à la Chambre des instructions que ce

cabinet me donna lorsqu'il me confia l'ambassade de Londres,

instructions qui ont été son dernier acte dans la grande affaire

d'Orient.

La Chambre voit, soit par ces instructions, soit par l'état des faits

tels que M. Passy l'a fait connaître, que la situation était

parfaitement libre, qu'il n'y avait point de politique forcée, point

d'engagement irrévocable de la part du cabinet, que le seul point sur

lequel le cabinet se fût irrévocablement prononcé, c'était celui qui

regardait Constantinople, et la nécessité de l'abolition de tout

protectorat exclusif.

C'est sous les auspices de ces instructions que ma mission a commencé;

elles me furent immédiatement confirmées par le cabinet qui succéda à

celui du 12 mai. Aucune modification de quelque importance ne fut

apportée à la politique que j'avais mission de faire prévaloir.

J'acceptai sans hésitation l'engagement de seconder cette politique

sous le cabinet du 1er mars comme sous celui du 12 mai.

Dans les relations que j'eus, au commencement du cabinet du 1er mars,

avec son chef et avec quelques-uns de ses membres, les seules réserves

que je crus devoir faire, quant à mon concours loyal à ce cabinet

eurent pour objet la politique intérieure. Il me fut dit, il me fut

écrit que le cabinet du 1er mars se formait sous cette idée: «Point de

réforme électorale, point de dissolution.» (_Mouvement_). J'acceptai

le drapeau de la politique intérieure du cabinet, le seul qui pût me

convenir.

Quant à la politique extérieure, je le répète, les instructions du

cabinet précédent me furent confirmées. J'étais loin d'avoir des

objections à cette politique, je la croyais bonne, juste dans son

principe, bonne pour l'Europe, pour l'empire ottoman, pour l'Égypte

même.

Vous l'avez vu; l'idée fondamentale de cette politique, c'était le

maintien de la paix en Orient et en Europe, moyennant l'abolition du

protectorat exclusif à Constantinople et une transaction pacifique

entre le sultan et le pacha. Cette politique était bonne évidemment

pour l'Europe tout entière; elle la mettait à l'abri de toute lutte

sur une question spéciale. J'ai eu l'honneur de le dire à une autre

tribune; le grand intérêt de l'Europe, aujourd'hui, c'est d'éviter des

luttes sur des questions particulières; c'est par là surtout que la

sagesse de l'Europe s'est déployée depuis dix ans. Beaucoup de

questions particulières se sont présentées, en Espagne, en Belgique,

en Italie, qui pouvaient entraîner de graves conflits. L'Europe a

compris, comme la France, qu'il y avait aujourd'hui une question

générale, une question de paix et de civilisation européennes qui

dominait toutes les questions particulières et devait décider toutes

les puissances à les résoudre régulièrement et pacifiquement. La

politique, dont j'avais l'honneur d'être l'organe à Londres,

appliquait ce même principe à la question d'Orient.

Elle était bonne aussi pour l'empire ottoman; elle le préservait de

toute secousse intérieure, de toute guerre civile, elle le préservait

de toute intervention étrangère; elle maintenait l'unité des

musulmans. Sous ce triple rapport, il était d'une grande importance

pour l'empire ottoman qu'aucun conflit ne s'élevât, que la question ne

donnât lieu à aucun emploi de la force matérielle, qu'elle fût résolue

par la seule voie des négociations et des influences.

L'Égypte elle-même avait, à cette époque, un aussi grand intérêt à la

paix que l'empire ottoman: ce qui importait le plus au pacha d'Égypte,

ce n'était pas tant l'étendue de ses possessions que la certitude de

sa durée. Acquérir pour sa durée la sanction de l'Europe, c'était là

l'intérêt fondamental de l'établissement égyptien, intérêt qui, je le

déplore, n'a pas été suffisamment compris par l'Égypte elle-même.

(_Sensation._)

Vous le voyez, messieurs; je n'avais à faire à la politique extérieure

du cabinet du 1er mars aucune objection; je la trouvais bonne, juste,

utile pour tout le monde; et l'honorable M. Thiers a eu raison de dire

hier que j'y avais adhéré, que je m'étais engagé à la seconder

loyalement.

Je l'ai fait, j'ai accompli ma promesse. Voici l'idée que je me suis

formée de mes devoirs dans cette situation.

J'ai cru que le premier était de travailler de tous mes efforts à

exécuter mes instructions, à faire réussir la politique du cabinet, en

mettant de côté les dissidences partielles ou accidentelles qui

pouvaient, qui devaient se rencontrer dans le cours des négociations,

en poursuivant sincèrement, loyalement le but que nous nous étions

assigné en commun.

Mon second devoir était d'informer exactement le cabinet de toutes les

chances de succès ou de revers de sa politique, de lui faire bien

connaître l'état des choses à chaque moment, de telle sorte qu'il pût

prendre des décisions conformes aux oscillations de la négociation,

qu'il pût modifier ses résolutions, pratiquer en un mot sa politique

selon les circonstances. Car, je le répète, rien d'irrévocable, rien

d'absolu ne se rencontrait dans la situation au moment où j'ai été à

Londres, ni dans les résolutions, soit des cabinets antérieurs, soit

du cabinet du 1er mars.

Je n'hésite pas à affirmer que j'ai rempli ces deux devoirs, que j'ai

fait tout ce qui dépendait de moi pour faire triompher la politique du

cabinet, et qu'en même temps je l'ai averti, à toutes les époques, des

obstacles que rencontrait cette politique, des chances de succès ou de

revers qu'il y avait pour elle, et des raisons qui pouvaient le

déterminer à modifier telle ou telle de ses résolutions.

L'honorable M. Thiers a cité hier des dépêches et des lettres dans

lesquelles je l'informais de mes espérances pour le succès de la

politique dont j'étais chargé; il a eu raison; j'ai eu des espérances;

j'ai, plusieurs fois, dans le cours de cette négociation, entrevu la

possibilité d'atteindre le but que nous nous étions proposé,

c'est-à-dire une transaction pacifique entre le sultan et le pacha

d'Égypte, qui fît prévaloir à peu près le projet d'arrangement proposé

au mois de septembre par le cabinet du 12 mai, et que le cabinet du

1er mars avait adopté.

J'ai eu cette espérance; et toutes les fois que je l'ai conçue, je

l'ai dit sincèrement; je n'ai pas cherché à me faire un mérite du

succès en aggravant d'avance les difficultés de l'entreprise.

Cependant je dois ajouter qu'à la suite des dépêches dans lesquelles

je disais loyalement quelles espérances je concevais, quel terrain je

gagnais, à la suite de ces dépêches, j'ai toujours eu soin d'exprimer

mes doutes et de rappeler les difficultés.

Puisqu'on a mis sous les yeux de la Chambre les espérances, je suis

obligé de lui faire connaître également les doutes.

Le 16 mars, j'écrivais à M. le président du conseil:

«Le gouvernement britannique croit avoir en Orient deux intérêts

inégaux sans doute, mais tous deux réels et qui lui tiennent fortement

au coeur. Il redoute la Russie à Constantinople; la France l'offusque

en Égypte: il veut rétablir à Constantinople, soit par la force de

l'empire ottoman lui-même, soit par l'intervention régulière de

l'Europe, une barrière contre la Russie. Il désire affaiblir le pacha

d'Égypte, de peur qu'il ne soit pour la France, dans la Méditerranée,

un trop puissant et trop utile allié.» (_Sensation._)

La Chambre voit avec quelle sincérité je rendais compte des faits que

j'observais. (_Bien, très-bien!_)

«Il croit, ajoutais-je, le moment favorable pour atteindre à l'un et à

l'autre but. Par un singulier concours de circonstances, la Russie se

montre disposée à abandonner, à ajourner du moins, non-seulement ses

projets d'agrandissement, mais ses prétentions au protectorat exclusif

sur l'empire ottoman, et à seconder l'Angleterre dans son dessein

d'affaiblir le pacha d'Égypte.

«L'Autriche et la Prusse adhèrent, comme de raison, à ce mouvement

rétrograde de la politique russe.

«Le gouvernement britannique voit donc, dans l'état actuel de l'Orient

combiné avec les dispositions d'une grande partie de l'Europe,

nullement un embarras qui lui soit survenu et dont il soit pressé de

se décharger, mais une occasion précieuse qu'il lui importe de saisir.

«Cependant deux craintes le préoccupent: l'une que, dans l'exécution

et par la nature même des moyens à employer, le premier résultat qu'il

poursuit ne lui échappe, c'est-à-dire qu'au lieu de fortifier l'empire

ottoman contre la Russie, il ne livre cet empire à un nouveau progrès

de l'influence russe; l'autre, que son alliance avec la France, à

laquelle il tient beaucoup, ne se relâche et même ne se rompe par la

diversité des deux politiques et la séparation des deux puissances en

Orient. Ces deux craintes tiennent le gouvernement britannique en

suspens et le poussent à faire des concessions à la France dans la

question de l'Égypte pour s'assurer son concours dans celle de

Constantinople, pour éviter en Orient, dans l'une et l'autre question,

l'emploi de moyens périlleux et pour maintenir l'alliance française

dans son intégrité.

«Jusqu'où peuvent aller ces concessions? Pourraient-elles devenir

suffisantes pour satisfaire aux intérêts essentiels du pacha d'Égypte

et à la politique française? Personne, je le pense, ne peut le savoir

aujourd'hui.

«Telles sont en résumé, je crois, les vues politiques du cabinet

anglais dans cette affaire, vues que de nouveaux incidents ou des

difficultés d'exécution peuvent entraver, ajourner, arrêter même, mais

qui sont, si je ne m'abuse, assez sérieuses et déjà assez avancées

pour que ce cabinet s'applique à surmonter les difficultés, au lieu de

s'empresser d'y céder.»

J'écrivais ceci quinze jours après mon arrivée à Londres.

Je voulais par là donner au gouvernement du roi une idée juste de

l'importance que le cabinet anglais mettait à son double but, et de la

persistance, de l'énergie avec lesquelles il le poursuivrait.

J'ajoutai à cette dépêche une lettre du 17 mars, du lendemain,

portant:

«Je vous demande de porter sur ma dépêche d'aujourd'hui toute votre

attention. Il est possible que cette nouvelle face de la situation

disparaisse, et que nous puissions rentrer dans la politique d'attente

au bout de laquelle nous entrevoyons le _statu quo_.»

Je fais allusion à ce que disait hier M. Thiers de la nécessité

d'attendre et de gagner du temps, pour arriver peut-être, à la fin et

de guerre lasse, au maintien du _statu quo_ en Orient.

«Mais il se peut aussi que les choses se précipitent, et que nous

nous trouvions bientôt obligés de prendre un parti. Si cela arrive,

l'alternative où nous serons placés sera celle-ci: ou nous mettre

d'accord avec l'Angleterre, en agissant avec elle dans la question de

Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des

concessions pour Méhémet-Ali, ou bien nous retirer de l'affaire, la

laisser se conclure entre les quatre puissances et nous tenir à

l'écart en attendant les événements. Je n'affirme pas que, dans ce

cas, la conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de

nouvelles difficultés peuvent surgir; je dis seulement que cette

conclusion me paraît probable, et que si nous ne faisons pas la

tentative d'amener, entre nous et l'Angleterre, sur la question de

Syrie, une transaction dont le pacha doive se contenter, il faut

s'attendre à l'autre issue, et s'y tenir préparé.

«... Il importe que vous sachiez bien l'état des choses et que vous ne

vous fassiez, sur les chances probables, aucune illusion. Il y a ici,

dans le cabinet, désir sincère de maintenir et de resserrer l'alliance

française. Mais que ce désir et la perspective des difficultés

d'exécution l'emportent sur les motifs qui poussent l'Angleterre à

saisir l'occasion de vider, selon sa politique, les questions de

Constantinople et de Syrie, je ne puis l'affirmer.»

C'est le 17 mars que j'indiquais ainsi, comme une chance

très-probable, comme une issue à laquelle il fallait se tenir préparé,

et sur laquelle il ne fallait se faire aucune illusion, l'arrangement

à quatre, si nous ne venions pas à bout de transiger sur la question

de Syrie.

Messieurs, je n'en poursuivis pas moins mes efforts pour le succès du

projet d'arrangement que le cabinet du 1er mars avait adopté et qui

consistait, comme la Chambre le sait, à assurer au pacha l'Égypte

héréditaire et la Syrie héréditaire en ne lui demandant que la

restitution de l'île de Candie, d'Adana et des villes saintes.

Comme je le disais tout à l'heure, j'eus, par moments, l'espérance de

faire réussir ce plan; j'en rendis compte à M. le président du

conseil. Au commencement d'avril, dans un de ces moments, dans le

moment peut-être où j'ai eu le plus d'espérance, dans la lettre qui en

témoigne le plus, je terminais en disant, le 3 avril:

«Je suis sorti laissant lord Palmerston assez préoccupé, je crois, de

notre entretien. Il ne m'a rien dit qui m'autorise à penser que ses

intentions soient réellement changées ou près de changer; mais, si je

ne m'abuse, c'est la première fois que la possibilité d'un arrangement

qui donnerait à Méhémet-Ali l'hérédité de la Syrie comme de l'Égypte,

et se contenterait pour la Porte de la restitution de Candie, d'Adana

et des villes saintes, s'est présentée à lui sans révolter son

amour-propre et sans qu'il la repoussât péremptoirement.

«Je prie V. Ex. de ne pas donner à mes paroles plus de portée qu'elles

n'en ont dans mon propre esprit: je la liens exactement au courant de

toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation

difficile, complexe, où le péril est toujours imminent et dans

laquelle, jusqu'à présent, nous avons plutôt réussi à ébranler nos

adversaires sur leur terrain qu'à les attirer sur le nôtre.»

(_Mouvement._)

La Chambre voit que l'expression du doute se joignait étroitement à

celle de l'espérance: c'est que je m'imposais le devoir de faire

connaître toute la vérité. (_Très-bien!_)

Je pourrais mettre sous les yeux de la Chambre deux ou trois dépêches

de la même nature; celle-ci suffit: il n'y en a aucune qui soit en

contradiction avec celle-là.

Dans le cours de cette négociation et à travers les oscillations

d'espoir et de crainte par lesquelles elle me faisait passer,

plusieurs transactions furent effectivement proposées. Je dois dire,

pour la vérité également et pour qu'elle soit connue de mon pays, que,

dans ma profonde conviction, l'Angleterre, les autres puissances, mais

l'Angleterre surtout, désiraient sincèrement une transaction avec la

France. J'ai la conviction que, non-seulement le peuple anglais, mais

le gouvernement anglais, mais lord Palmerston lui-même, a l'alliance

française à coeur. (_Mouvement.--Rumeurs dubitatives à gauche._)

Je suis à cette tribune pour dire ce que je crois être la vérité, et

jamais il n'a plus importé à mon pays de la connaître. Comment,

messieurs, le gouvernement du roi a tenu fermement à ses premières

propositions d'arrangement; il n'a pas voulu s'en écarter, et

cependant voudrait-il que l'on dît qu'il n'avait pas l'alliance

anglaise à coeur? L'honorable M. Thiers sait mieux que personne quelle

importance il y attachait, et il avait raison; cependant il a tenu,

quant à l'Orient, à ses idées, à ses premières propositions. C'est ce

que l'Angleterre elle-même a fait. Pourquoi en concluriez-vous qu'elle

n'avait pas l'alliance française à coeur? Elle pourrait vous rétorquer

le reproche. (_Réclamations sur quelques bancs._)

_M. le président._--N'interrompez pas. Je rappelle combien cela

importe à ce grave débat.

_M. le ministre des affaires étrangères._--De ce que je dis là,

messieurs, je n'entends tirer que cette conséquence que, de part et

d'autre, le désir du rapprochement a été sincère, que de part et

d'autre, si on ne s'est pas rapproché, c'est que l'on a attaché au

point de dissidence une importance extrême, de part et d'autre, à mon

avis, exagérée. (_Rumeurs diverses._)

Le premier essai sérieux de transaction qui fut fait, ce fut l'offre

d'ajouter à l'Égypte héréditaire le pachalik de Saint-Jean d'Acre

viager, y compris la forteresse. Tout le monde avait mis à la

forteresse de Saint-Jean d'Acre une extrême importance; tout le monde

disait, depuis qu'il était question de cette affaire, que Saint-Jean

d'Acre était la clef de la Syrie, que le possesseur de Saint-Jean

d'Acre pouvait facilement reprendre la Syrie. J'ai entendu dire cela

dans tous les débats qui ont eu lieu dans cette grande question; et

quand le cabinet du 12 mai avait écarté la proposition de la

concession héréditaire du pachalik de Saint-Jean d'Acre viager,

c'était surtout parce que la place de Saint-Jean d'Acre n'y était pas

comprise, et que, sans la place, le pachalik paraissait insignifiant.

Je dois donner à la Chambre connaissance de la disposition d'esprit

dans laquelle se trouvait lord Palmerston lorsqu'il fit cette

proposition de transaction. J'en rendis compte au cabinet le 8 mai:

«Évidemment, l'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre coûtait

beaucoup à lord Palmerston. Il s'en est dédommagé, en me disant ce que

je savais, que, pour cet arrangement et si le pacha s'y refusait,

l'Autriche consentait à recourir aux moyens de contrainte, en joignant

son pavillon aux pavillons de l'Angleterre et de la Russie.

«Il m'a développé alors son plan de contrainte, qui consistait dans un

triple blocus, etc.»

Je supprime des détails qui n'importent pas à la Chambre.

«J'ai fait quelques observations sans entrer en discussion; au point

où l'affaire est parvenue, la discussion est peu utile, car elle

suscite plus d'obstination qu'elle ne résout de difficultés: le moment

était peu favorable. Je voyais lord Palmerston à la fois vivement

contrarié d'abandonner Saint-Jean d'Acre et rendu confiant par

l'adhésion de l'Autriche à l'emploi des moyens de contrainte.»

Je cite ce passage à la Chambre uniquement pour lui faire voir

l'importance que le cabinet anglais mettait, à tort ou à raison, à la

concession qu'il faisait en ce moment, et la sincérité de l'esprit

d'arrangement qui l'animait.

La Chambre sait que la proposition fut écartée; le cabinet français ne

crut pas devoir accepter.

Il ne vint plus de lord Palmerston aucune proposition directe,

formelle; mais des propositions... non pas des propositions, des

ouvertures, j'ai tort de me servir du mot proposition... des

ouvertures me furent faites dans la conversation par les ministres de

Prusse et d'Autriche. Elles avaient pour objet d'ajouter la Syrie

viagère à l'Égypte héréditaire.

L'honorable M. Thiers a rappelé hier qu'il y avait eu même un moment

où ces ministres, et surtout l'un d'eux, avaient regardé comme

possible la concession de la Syrie héréditaire. Il est vrai que cela a

paru une ou deux fois dans la conversation, et je l'ai fait connaître

dans mes moments d'espérance; mais je dois à la vérité de le dire,

cette idée n'a jamais pris à mes yeux, dans l'esprit de ces

plénipotentiaires, une vraie consistance.

Je demande pardon à la Chambre de ces détails. Je ne veux parler

qu'avec une extrême exactitude; je suis obligé de ne laisser supposer

aucune nuance au delà de la vérité. J'ajoute que, lorsqu'on me

laissait entrevoir de loin, d'une manière très-douteuse, la

possibilité que nos projets d'arrangement fussent adoptés, c'était

toujours à une condition, à la condition que nous nous engagerions

immédiatement, envers les quatre autres puissances, à employer la

force contre le pacha pour les lui faire accepter s'il s'y refusait.

Je n'ai jamais été autorisé à accepter cette condition, et toutes les

fois que j'insistais sur l'adoption de notre arrangement, et qu'on me

demandait: «Si le pacha le rejette et si nous l'adoptons, vous

engagerez-vous avec nous à employer la force contre lui pour l'y

contraindre?» Je n'avais rien à dire.

L'ouverture de la Syrie viagère me fut donc faite comme une idée au

succès de laquelle les cabinets d'Autriche et de Prusse

s'emploieraient activement si on pouvait compter sur l'adhésion de la

France. La condition préalable, la condition nécessaire de ce plan,

c'était que la France y adhérât, et qu'on pût dire à lord Palmerston

en pesant sur lui pour le décider: «Cela finit la question; la France

y adhère, l'arrangement se termine à cinq.» C'était à cette condition,

avec cet engagement que l'Autriche et la Prusse laissaient espérer

qu'elles pèseraient sur lord Palmerston pour le décider.

En faisant connaître au cabinet cette ouverture, je lui fis connaître

en même temps, dans des termes bien formels je crois, quelles me

paraissaient être les conséquences de son rejet.

Je prie la Chambre de le remarquer; un ambassadeur n'est pas ministre

des affaires étrangères; il n'a pas de parti à prendre, ce n'est pas

lui qui résout les questions, qui adopte les résolutions: n'ayant pas

le pouvoir, je n'ai jamais accepté la responsabilité; je n'ai jamais

dit: «Faites ou ne faites pas telle chose.» J'ai rendu compte

exactement des faits; j'ai rendu compte en même temps des conséquences

du rejet ou de l'acceptation, et la décision, la résolution, l'ordre à

me donner appartenaient au cabinet. Je n'avais aucune initiative, je

n'en ai pris aucune. Voici dans quels termes, le 24 juin, je rendais

compte, dans une lettre à l'honorable M. Thiers, de l'état de

l'affaire:

«Nous touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont

je vous parlais dans une lettre précédente, et qui consiste, de la

part de l'Autriche et de la Prusse, à dire à lord Palmerston qu'il

faut se résigner à laisser _viagèrement_ la Syrie au pacha, et faire à

la France cette grande concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne

me trompe, en ce moment. Des collègues de lord Palmerston d'une part,

les ministres d'Autriche et de Prusse de l'autre, pèsent sur lui, je

crois, en ce moment, pour l'y décider. S'ils l'y décident, en effet,

ils croiront les uns et les autres avoir remporté une grande victoire

et être arrivés à des propositions d'arrangement raisonnables. Il

importe donc extrêmement que je connaisse bien vos intentions à ce

sujet, car de mon langage, quelque réservé qu'il soit, peut dépendre

ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un

revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue

et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les

rengagerait brusquement dans son système, et leur ferait adopter à

_quatre_ son projet de retirer au pacha la Syrie, et l'emploi, au

besoin, des moyens de coercition. On fera beaucoup, beaucoup, et dans

le cabinet, et parmi les plénipotentiaires, pour n'agir qu'à _cinq_,

de concert avec nous et sans coercition. Je ne vous réponds pas qu'on

fasse tout, ni qu'une conclusion soudaine à quatre soit impossible.

Nous pouvons être d'un moment à l'autre placés dans cette

alternative: l'Égypte héréditairement, la Syrie viagèrement au pacha,

moyennant la restitution des villes saintes, de Candie et d'Adana et

par un arrangement à _cinq_; la Syrie retirée au pacha par un

arrangement à _quatre_, et par voie de coercition, s'il y a lieu.»

_Une voix._--Qu'a-t-on répondu?

_D'autres voix._--La date?

_M. le ministre des affaires étrangères._--Le 24 juin. C'était dans

les huit ou dix premiers jours que l'ouverture m'avait été faite.

Vous voyez, messieurs, que, sans me permettre de donner un conseil,

sans me permettre d'indiquer une résolution, je faisais clairement

entrevoir les conséquences du rejet de cette ouverture. J'ajoutais que

cette ouverture, et vous le voyez, avait besoin, pour avoir une chance

de succès, d'être accueillie et vivement poussée. Elle était difficile

à faire réussir; il eût fallu la certitude de l'adhésion de la France;

sans cette certitude, les auteurs de l'ouverture ne pouvaient faire

sur le cabinet britannique l'effort sérieux et persévérant qui était

indispensable pour le décider.

Voici la réponse que je reçus de l'honorable M. Thiers.

_Plusieurs voix._--La date?

_M. le ministre des affaires étrangères._--Le 30 juin.

«Quand je vous parlais d'une grande conquête qui changerait notre

attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie

héréditaire.

«Toutefois, j'ai consulté le cabinet relativement au plan dont vous

m'avez parlé ces jours derniers: l'Égypte héréditairement et la Syrie

viagèrement. On délibère, on penche peu vers une concession. Cependant

nous verrons. Différez de vous expliquer, il faut un peu voir venir;

rien n'est décidé.» (_Bruit; interruption._)

Je restais et je devais rester dans la situation qui m'était

prescrite. Je n'abandonnai pas tout à fait la chance qui s'était

ouverte devant moi; elle continua d'être poursuivie et par les

ministres de Prusse et d'Autriche, et par quelque membres du cabinet,

mais très-faiblement, sans l'insistance, l'énergie, l'espérance qui,

dans ma ferme conviction, étaient indispensable pour qu'elle réussît.

Quand je dis _pour qu'elle réussît_, je veux m'expliquer

très-exactement.

L'honorable M. Thiers m'a demandé hier si je croyais, si j'avais cru

qu'on obtînt jamais de lord Palmerston la concession de la Syrie

viagère. Comme je suis monté ici pour dire la vérité, je dirai que je

ne le crois pas. (_Sensation._)

Je ne crois pas, je doute qu'on eût amené lord Palmerston à la

concession de la Syrie tout entière, même viagère, au pacha. Ce que je

crois, et je ne puis dire rien de plus, car évidemment c'est une

simple conjecture, c'est que si on était entré dans cette voie, si on

avait fortement engagé les hommes qui en avaient fait l'ouverture, on

aurait obtenu, pour le pacha, une coupure de la Syrie meilleure que

celle du traité du 15 juillet. (_Mouvements et bruits divers._)

Tout, dans ce monde, vous le savez, messieurs, est affaire de

transaction et d'accommodement. On n'obtient jamais tout ce qu'on

désire; on ne réussit jamais tout à fait dans ce qu'on entreprend; on

en obtient une portion, on réussit à moitié. Ma conviction, ou pour

mieux dire, ma conjecture profondément sincère, c'est qu'on serait

arrivé à un partage de la Syrie plus favorable au pacha que celui du

15 juillet, et je vais l'indiquer. L'Angleterre a toujours mis, dans

cette question de la Syrie, une importance particulière à Bagdad. En

même temps qu'elle était fortement préoccupée de Constantinople et de

la crainte que la marche du pacha en Asie Mineure n'appelât les Russes

à Constantinople, elle craignait le pacha pour Bagdad, et les

conquêtes du pacha en Orient, dans le Diarbékir, vers la Mésopotamie,

sur les bords de l'Euphrate, l'inquiétaient beaucoup. Il y avait telle

coupure de la Syrie qui donnait satisfaction à l'Angleterre sur ce

point, et retirait complétement au pacha le cours de l'Euphrate. Si la

Porte, par exemple, avait recouvré les pachaliks d'Alep et de Damas,

ou du moins la plus grande partie du pachalik de Damas, elle restait

maîtresse de l'Euphrate. Le pacha n'avait plus de ce côté aucune

possession. La Porte, par là, communiquait librement avec ses domaines

de l'Arabie; il y avait sécurité pour elle et sécurité pour

l'Angleterre. On pouvait entrevoir alors pour le pacha la concession

du pachalik de Tripoli ajouté au pachalik de Saint-Jean d'Acre et

d'une portion du pachalik de Damas.

Rien n'a été négocié à ce sujet; c'est une pure conjecture que je mets

sous les yeux de la Chambre; mais j'ai quelques raisons de croire que,

si l'on était entré sérieusement, vivement, dans l'ouverture qui

m'avait été faite, on serait arrivé à ce résultat ou à quelque chose

de très-analogue.

Pendant que l'affaire était ainsi en suspens, arriva à Londres la

nouvelle que le pacha, apprenant la destitution de Khosrew-Pacha,

avait envoyé Samy-Bey à Constantinople, offert la restitution de la

flotte, et tenté un arrangement direct avec la Porte. Ce fait me fut

annoncé par l'honorable M. Thiers. Après les détails dans lesquels il

est entré hier sur la tentative de l'arrangement direct, il est

impossible que je ne mette pas les faits exactement, tels que je les

vois, sous les yeux de la Chambre.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 95 / 219 题