M. VIGIER.--C'est une tactique arrêtée!

_M. le ministre des affaires étrangères._--Vraiment, messieurs, nous

sommes encore bien loin de la liberté dont nous parlons. (_Au centre_:

Très-bien!) Pour mon compte, je m'étonne que, après déjà vingt-cinq

ans d'exercice de nos institutions, nous n'ayons pas acquis un peu

plus de patience les uns pour les autres, nous n'ayons pas appris à

supporter, à comprendre la liberté les uns des autres. J'écoute bien

vos opinions, il faut bien que vous écoutiez les miennes. Il faut bien

que je puisse défendre ce que j'ai dit et ce que j'ai fait. Vous

monterez à la tribune, vous direz le contraire de ce que je dis, je ne

vous interromprai pas.

M. BERVILLE.--Nous devons vous écouter; mais nous n'admettons pas vos

idées.

_M. le ministre des affaires étrangères._--Je finis par où j'ai

commencé. Oui, la question est résolue sous le cabinet actuel, en ce

sens qu'il veut la paix et qu'il l'espère; il y croit, c'est sa

prévoyance. On travaille à ce que l'on croit. (_Adhésion à

gauche.--Rires au centre._) On marche dans le chemin où l'on est

poussé. Croyez-vous que les 650,000 hommes dont parlait tout à

l'heure M. Thiers, et les 300,000 hommes de garde nationale mobile,

croyez-vous que ce soit là un moyen de garder la paix? C'est un moyen

de faire la guerre, de la rendre à peu près infaillible.

M. GUYET-DESFONTAINES.--C'est un moyen de se faire respecter en

Europe.

_M. le ministre._--Un tel armement n'est pas un armement de

précaution; c'est un armement qui va au-devant de la guerre, qui la

rend presque inévitable. Croyez-vous qu'en présence d'un tel armement

l'Europe se fût tenue immobile, qu'elle n'eût pas armé à son tour, que

le parlement britannique n'eût pas été convoqué immédiatement?

Croyez-vous qu'il n'eût pas doublé, triplé sa flotte? Croyez-vous que

vous n'auriez pas vu des corps prussiens, autrichiens, s'avancer sur

vos frontières pour couvrir les leurs? Vous auriez vu tout cela, et

dans l'entraînement auquel vous étiez livrés, dans le mouvement

violent qui déjà s'emparait du pays, que serait devenue votre

résistance à la guerre, cette résistance déjà si faible quand l'Europe

n'armait pas, quand vous étiez lents à vous préparer à la guerre,

quand les protestations pacifiques de l'Europe vous arrivaient tous

les jours? Que serait devenue votre résistance à la guerre, si vous

aviez vu autour de vous, de la part de toute l'Europe, tout l'appareil

de la guerre? Oui, la guerre était certaine, la question était

résolue, et il était temps de s'arrêter dans cette voie.

Messieurs, pour résister à un tel entraînement, il ne suffit pas de le

désirer; il faut vouloir, il faut agir; il faut rallier autour de soi

tous les amis de l'ordre, tous les amis du gouvernement, tous les

hommes qui, depuis 1830, ont été accoutumés à lutter pour l'ordre et

pour la paix. Il faut les avoir tous avec soi dans une pareille cause,

pour ne pas être emportés par le torrent qui commençait à déborder de

toutes parts.

Voilà le vrai de la situation. Vous êtes tombés parce que vous

poussiez à la guerre; nous sommes arrivés au pouvoir parce que nous

espérions maintenir en France la paix. Il y a entre vous et nous, à

part toute discussion sur le passé, sur les négociations, sur la crise

ministérielle, il y a, entre vous et nous, une différence

fondamentale. Vous êtes restés fidèles à votre pensée, nous resterons

fidèles à la nôtre.

Maintenant, croyez-moi, ne nous jetons pas à la tête ces mots: «La

paix à tout prix, la guerre à tout prix!» Vous le voyez, vous m'y avez

forcé; vous m'avez fait monter à la tribune en me disant que la

question était résolue, que nous étions le ministère de la paix à tout

prix; il faut bien que je vous renvoie votre épithète; il faut bien

que je vous appelle le ministère de la guerre à tout prix. Mais

sortons de cette triste ornière; permettez-moi de discuter

sérieusement avec vous la question de savoir si nos intérêts en

Orient, si notre dignité sont gravement compromis, et si le traité du

15 juillet contient réellement ou ne contient pas un cas de guerre.

C'est une question qui peut se débattre sans qu'on se dise les uns aux

autres qu'on veut la paix ou la guerre à tout prix. La question de

savoir si la paix ou la guerre doit sortir d'une situation, ce n'est

pas une question nouvelle dans le gouvernement représentatif; ce n'est

pas la première fois que des assemblées et des peuples ont été appelés

à la débattre. Quand Pitt et Fox discutaient la question de savoir

s'il fallait faire ou non la guerre à la République française, ils ne

disaient pas: Vous voulez la paix à tout prix! vous voulez la guerre à

tout prix! Non! non! ils examinaient sérieusement, sincèrement, s'il y

avait des motifs suffisants, des motifs légitimes de guerre, si la

guerre entreprise pour de telles raisons serait juste ou injuste,

utile ou nuisible au pays, si elle était commandée ou interdite par la

raison et l'intérêt national. Voilà la question, la question

parlementaire, la question honnête; débattons celle-là et ne venons

pas y substituer une question injurieuse et révolutionnaire. (_Au

centre_: très-bien!--_Murmures à gauche._)

Je veux vous le dire. Non, vous n'étiez pas le cabinet de la guerre à

tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la paix à tout

prix; vous étiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui ont cru

que la dignité, l'intérêt, l'influence de la France voulaient que la

guerre sortît de cette situation, et qu'il fallait qu'elle s'y

préparât aujourd'hui pour être prête au printemps. Eh bien, je crois

que vous vous trompiez; je crois que l'intérêt et l'honneur de la

France ne lui commandent pas la guerre dans la situation actuelle, que

la guerre ne doit pas en sortir, que c'est la paix au contraire qui

doit en sortir, et que si la guerre en sort, ce sera notre faute, la

vôtre d'abord, et la faute de ceux qui ont marché avec vous.

(_Mouvement._)

Voilà ce que je pense, voilà ce que j'entreprendrai de démontrer

demain, en suivant l'histoire des négociations, en examinant à fond la

situation du pays. Mais dès aujourd'hui, et avant de nous séparer,

j'ai voulu protester contre les paroles, je dois le dire, honteuses et

pour vous et pour nous, que vous avez prononcées à cette tribune; j'ai

voulu rétablir votre propre dignité comme la mienne (_Nouvelle

approbation au centre_); j'ai voulu vous rendre la justice que vous ne

m'aviez pas rendue. Gardons la justice tous deux, gardons-la pour vous

et pour moi. Vous croyez la guerre probable et juste: je ne le crois

pas. Vous avez dit vos raisons, demain je dirai les miennes. Mais,

pour Dieu, écartons la guerre à tout prix, la paix à tout prix. Cela

ne convient ni à vous, ni à moi, ni à la France. (_Applaudissements au

centre._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 94 / 219 题