M. GUIZOT.--Je suis tout prêt, je n'éluderai aucune question.

L'honorable M. Barrot et ses amis ont attaqué les lois de septembre

aussi bien que la loi de disjonction. Qu'ils me permettent de leur

dire que les lois de septembre ont aujourd'hui beaucoup plus

d'importance que la loi de disjonction, car l'une a été rejetée, et

les autres subsistent.

Eh bien, l'honorable M. Thiers, avec grande raison, est venu dire hier

qu'il était d'avis du maintien des lois de septembre. L'honorable M.

Barrot et ses amis ne sont certainement pas de cet avis-là. Ils

doivent désirer qu'il se forme une majorité qui attire insensiblement

le pouvoir dans la route où probablement les lois de septembre

seraient un jour changées. Moi, je désire le contraire; je désire que

le pouvoir se maintienne dans la route qui ne nous mènera pas à

l'abolition des lois de septembre. Je pourrais passer en revue les

différentes parties de notre situation. Elles me conduiraient toutes

au même résultat. Il est donc parfaitement naturel, parfaitement

simple que, mettant à part toute animosité, mettant à part toute

vieille querelle, nous formions, M. Barrot et moi, des voeux

différents. Il est tout simple que je désire un cabinet des deux

centres.

Ce que nous disons-là, nous pouvons le dire sans parler du passé, sans

exagérer les uns et les autres les paroles dont nous nous sommes

servis; nous pouvons le dire sans amener aucune violence, aucune

irritation dans nos débats. (_Rumeur._)

Je le demande encore une fois à la conscience de la Chambre, ai-je

parlé hier avec modération, oui ou non?

_Voix nombreuses._--Oui! oui! (_Murmures à gauche._)

_D'autres voix._--Écoutez! écoutez!

M. GUIZOT.--Ah! je sais bien qu'il y a des hommes qui croient qu'il

n'y a pas de modération dès qu'il y a une opinion ferme, fixe et

publiquement proclamée. Je ne puis le penser, car je suis convaincu

que le plus grand obstacle au triomphe de la modération, de la

politique modérée, c'est au contraire l'irrésolution, la faiblesse,

l'incertitude des opinions et des volontés.

_Voix diverses._--C'est vrai!

M. GUIZOT.--Quand on est arrivé au but par des idées fermes et une

volonté ferme, il est aisé de se modérer, quand la force a fait

l'épreuve d'elle-même, quand elle a eu confiance en elle-même, et

qu'elle a inspiré la confiance aux autres, alors elle peut se modérer;

mais l'irrésolution, les vacillations, la faiblesse ne sont propres

qu'à entraîner dans des voies violentes. Ce n'est pas une opinion

ferme qui empêche d'être modéré; ce n'est pas un langage ferme qui

exclut la modération. Quand j'ai apporté à cette tribune la question

du fond de notre situation, quand je l'ai mise à découvert, je savais

bien dans quelle route je m'engageais; je savais bien que je pouvais

me faire dire ce que l'honorable M. de Lamartine et l'honorable M.

Odilon Barrot vous ont dit. Je n'ai voulu me soustraire ni à ces

périls, ni à ces attaques, parce que je n'étais animé d'aucune

ambition personnelle, et qu'aucun mauvais désir ne gouverne mon âme.

(_Très-bien!_)

Je n'ai pas la prétention, la sotte prétention de n'avoir jamais fait

de faute, de ne m'être jamais trompé; j'ai pu tomber dans l'erreur,

j'ai pu avoir des torts, Dieu me garde de le nier! Je suis sûr de la

pureté de mes intentions, de la sincérité de mes pensées; je suis sûr

de ma modération au fond du coeur.

Voilà ce que j'apporte à cette tribune, et on aura beau dénaturer mon

langage, on ne changera pas le fond des choses.

Je proteste contre les paroles qu'on m'a prêtées, contre les

intentions qu'on m'a prêtées, contre les conséquences qu'on a voulu en

tirer.

Je n'ai point entendu réveiller de vieilles querelles; je n'ai voulu

exciter aucune passion dans cette Chambre, ni me servir d'aucune

passion pour reprendre position vis-à-vis de telle ou telle portion de

cette Chambre. J'ai entendu exprimer complétement mon opinion sur une

situation difficile, afin d'amener un résultat désirable.

Dans tous les cas, ce que je souhaite, c'est la formation d'une

majorité fidèle à notre politique, la formation d'une majorité du

juste-milieu.

Voilà ce que je souhaite, voilà ce que je veux, ce que je demande.

Rien de moins, rien de plus. (_Nombreuses marques d'adhésion au

centre._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 83 / 219 题