M. THIL.--Je demande la parole.

M. JACQUES LEFEBVRE.--Je la demande aussi. (_Mouvements et bruits

divers._)

M. GUIZOT.--Cela s'est pratiqué dans une multitude d'occasions. Ce

rapport dont je parle, ce lien à établir entre deux questions n'est

pas un lien obligé, nécessaire. Le gouvernement l'établit quand il

croit de son intérêt de l'établir, quand il n'a pas d'autre moyen de

faire prévaloir son droit, quand il pense que décidément la persuasion

ne réussira pas; c'est ce qu'a fait le cabinet du 11 octobre, et il

l'a fait dans l'intérêt de la paix générale de l'Europe, dans

l'intérêt de ces institutions que l'expédition d'Ancône s'était

proposées pour but principal.

Avait-il réellement le droit de le faire? L'engagement contracté par

la France interdisait-il l'emploi d'un pareil moyen? Quelle est la

valeur, la valeur réelle de cet engagement?

Je tiens pour évident, messieurs, d'après les faits que j'ai eu

l'honneur de mettre sous les yeux de la Chambre, que les cabinets

antérieurs n'ont jamais, comme le disait hier M. le président du

conseil, abandonné l'affaire des institutions de la Romagne, et qu'ils

n'ont point hésité à se servir de l'occupation d'Ancône pour faire

réussir ce grand dessein.

Je viens à l'engagement.

Je l'avoue pleinement: la France a promis d'évacuer Ancône, quand les

Autrichiens évacueraient.

Je dois faire remarquer que cet engagement est de même nature et

conçu dans les mêmes formes que celui qui se rapporte aux institutions

à concéder par le saint-siége à la Romagne, et dont j'ai parlé tout à

l'heure.

Les puissances ont adressé au saint-siége un _memorandum_, sorte de

note, pour demander ces institutions. Le saint-siége a répondu par une

promesse de satisfaction: voilà l'engagement. Je n'ai pas les pièces

sous les yeux, je n'en parle que d'après mes souvenirs, et j'y suis

forcé. (_Mouvement._)

Voyons maintenant quel est notre engagement, quant à l'évacuation

d'Ancône.

Une note, adressée par le cardinal Bernetti à notre ambassadeur à

Rome, contenait des propositions d'arrangement pour l'occupation et

l'évacuation d'Ancône; une note en réponse fut adressée par notre

ambassadeur au cardinal Bernetti. L'engagement résulte de l'échange

des deux notes contenant des propositions et des acceptations. C'est

là, je le répète, un engagement semblable, sinon dans son objet, du

moins dans sa forme, à celui qui se rapportait aux institutions à

concéder par le saint-siége.

Quelle est la valeur de cet engagement? excluait-il pour la France le

droit, lorsque l'évacuation serait proposée ou réclamée, d'en examiner

l'opportunité? excluait-il le droit de réclamer, en cas d'évacuation,

des précautions pour l'avenir, pour le retour de circonstances

semblables et d'une nouvelle occupation? Cela est impossible à

supposer...

_Voix à gauche._--Ce serait absurde.

M. GUIZOT.--Comment? Nous aurions été dans Ancône une force purement

matérielle, à la complète disposition du cabinet autrichien ou du

saint-siége, contraints de nous retirer sans aucune observation, sans

avoir le moindre mot à dire, la moindre objection à élever, quand on

nous en sommerait, comme une sentinelle qu'on relève de son poste?

(_Sensation._) Cela n'est pas concevable, cela n'eût été acceptable

pour personne.

Croyez-vous que d'autres se soient soumis à une pareille condition?

Croyez-vous, par exemple, que l'Autriche, quand elle est entrée dans

les Légations, ait accepté la nécessité de s'en aller sur une

sommation du saint-siége, sans examiner elle-même l'opportunité de

l'évacuation? Voici ce que vous disait avant-hier M. le président du

conseil:

«M. de Metternich, dit en 1835, dans une conversation avec notre

ambassadeur à Vienne: «Les circonstances ne nous permettent pas de

songer à évacuer les Légations en ce moment.» (_Bruits divers_).

M. de Metternich s'était donc réservé d'examiner l'opportunité de

l'évacuation, d'avoir un avis à ce sujet. Apparemment nous avions bien

le même droit que lui; apparemment la France était dans la même

situation que l'Autriche; elle pouvait aussi, si on parlait

d'évacuation, examiner l'opportunité. Et je suppose que le cabinet

français eût entrevu une évacuation, que dirais-je? je ne veux pas me

servir d'un mot offensant, mais enfin une évacuation qui n'eût pas été

bien réelle, bien définitive; je suppose que vous eussiez entrevu

qu'il y avait un concert pour que les Autrichiens se retirassent des

Légations, en vous sommant d'exécuter votre engagement, pour y rentrer

plus à l'aise. Est-ce que vous vous seriez crus obligés de ne pas

examiner si l'évacuation était sérieuse, si elle serait définitive?

est-ce que vous vous seriez crus obligés d'obéir à la première

injonction? Encore une fois, cela n'est pas supposable. Vous aviez

plein droit d'examiner l'opportunité de l'évacuation, et en même temps

un second droit, celui de demander des garanties, de prendre des

précautions pour les éventualités de l'avenir, dans le cas où une

seconde occupation pourrait avoir lieu.

Et, messieurs, vous avez encore ici l'exemple de l'Autriche,

non-seulement de ce qu'elle a dit, mais de ce qu'elle a fait; elle

vous a ouvert la voie, elle vous a indiqué ce que vous aviez à faire.

En 1831, lors de la première occupation, le cabinet autrichien avait

promis de se retirer à jour fixe; il y avait engagement de sa part.

Avant que le jour arrivât, comme il trouvait qu'il n'y avait pas

opportunité, que le moment d'évacuer n'était pas arrivé, il éleva des

objections, il dit, quoiqu'il eût promis d'évacuer à jour fixe, qu'il

avait besoin que son ambassadeur à Rome se concertât avec le nôtre, et

qu'il attendait qu'ils se fussent mis d'accord sur l'opportunité de

l'évacuation.

Il fit plus, il éleva une seconde difficulté. (_Mouvement au banc des

ministres._)

Je ne dis rien là, monsieur le président du conseil, que mon honorable

ami, M. le duc de Broglie n'ait déjà mis en lumière à la Chambre des

pairs.

Il éleva cette seconde difficulté: «Mais je ne puis évacuer si nous ne

sommes pas convenus de quelque chose pour les éventualités de

l'avenir, si nous n'avons pas réglé ce que nous ferons ensemble dans

le cas où il y aurait lieu de rentrer dans les Légations.»

Voilà, messieurs, ce qu'a fait l'Autriche en 1831, voilà sa conduite;

c'était vous indiquer ce que, dans une situation pareille, vous aviez

à faire. Je ne demande aucune préférence pour la France, je ne demande

rien de spécial pour elle, je ne demande que l'égalité entre la France

et l'Autriche. Est-ce au cabinet à la refuser? (_Mouvement

d'approbation aux extrémités._)

J'ai établi que les cabinets antérieurs n'avaient jamais eu la pensée

d'évacuer Ancône sans avoir stipulé quelques garanties pour l'avenir.

J'ai établi que notre engagement même nous laissait pleinement le

droit de prendre à cet égard, de réclamer du moins les précautions

nécessaires, et de lier ensemble les deux questions: j'ajoute que

l'intérêt français le commandait évidemment.

Permettez-moi de rappeler quelques paroles que j'ai eu l'honneur de

prononcer dans cette enceinte, très-peu de temps après que

l'occupation d'Ancône venait d'avoir lieu.

Le 7 mars 1832, j'avais l'honneur de dire à la Chambre:

«Le malaise de l'Italie est un fait qu'on ne peut supprimer, et dont

il faut bien tenir compte. L'Autriche a grande envie d'en profiter,

non pour conquérir, mais pour maintenir ou étendre sa prépondérance

dans la péninsule; l'Autriche veut que l'Italie lui appartienne, sinon

directement, du moins par voie d'influence. La France, de son côté, ne

peut le souffrir. La collision violente des deux États n'aura pas

lieu; mais il y aura entre eux des difficultés, des tiraillements, des

négociations épineuses. Chacun s'efforcera de prendre ses positions.

L'Autriche a pris les siennes. Eh bien, nous prendrons les nôtres;

nous lutterons pied à pied contre l'influence autrichienne en Italie:

nous éviterons soigneusement toute idée de conquête, toute cause de

collision générale; mais nous ne souffrirons pas que l'Italie tout

entière tombe décidément et complétement sous la prépondérance

autrichienne.»

Je persiste aujourd'hui dans cette politique. Ce n'est pas la

politique de la guerre, comme on nous en menaçait avant-hier; c'est la

politique de la paix, mais de la paix vigilante et active; c'est la

politique qui repousse la propagande, mais qui recherche partout

l'influence.

Je ne puis m'étonner assez de l'attitude qu'on veut nous faire prendre

dans ce débat. Comment! on n'est pas content d'être sorti d'Ancône, on

veut que nous ayons eu tort d'y entrer! (_Mouvement divers._)

_À gauche._--C'est vrai! c'est vrai!

_Voix à droite._--Qui a dit cela?

M. GUIZOT.--Il ne suffit pas que cette position soit perdue, on veut

qu'elle n'ait jamais mérité d'être prise! Messieurs, à chacun ses

oeuvres. À M. Casimir Périer, l'occupation d'Ancône; aux ministères

qui lui ont succédé, le maintien de cette position; à vous,

l'évacuation.

_Sur les bancs de l'opposition._--Très-bien! très-bien!

M. GUIZOT.--Laissez-nous notre part dans cet incident de notre

histoire, nous ne vous contestons pas la vôtre. (_Même mouvement._)

Je n'ajoute qu'un mot. Ce que les cabinets précédents ont toujours

cherché, ce que les engagements permettaient, ce que l'intérêt

français commandait, un autre intérêt qui mérite aussi d'être pris en

grande considération, l'intérêt européen le conseillait.

Messieurs, l'Europe se croit, se sent toujours aux prises avec des

révolutions possibles. Il ne faut pas qu'elle se trompe; pour les

prévenir, pour les maîtriser, elle a besoin du concours de la France

(_Très-bien!_), de la France sage en même temps que libre, monarchique

en même temps que constitutionnelle; cette influence est nécessaire au

repos de l'Europe. (_Approbation._)

Savez-vous quel était le résultat de la présence de ces quelques

soldats français et de ces quelques pièces de canon sur ce point si

reculé, dites-vous, de l'Italie? C'est que dans toute l'Italie les

esprits sensés, éclairés, les bons esprits avaient une satisfaction et

une espérance (_Mouvement_); les mauvais esprits au contraire, les

esprits désordonnés se sentaient contenus, non par une force

absolument ennemie, mais par la même force qui donnait satisfaction et

espérance aux bons esprits. Cela était, messieurs, pour nous un grand

honneur, et pour l'Europe un bien immense.

Je ne sais si l'on a agi prudemment en se privant de ce concours.

À une autre tribune, il y a quelques années, un grand ministre, M.

Canning, s'est plu à présenter son pays, l'Angleterre, comme maître de

déchaîner sur l'Europe toutes les tempêtes. Ce n'est pas là ce que je

réclamerai jamais pour mon pays; mais le droit de comprendre mieux que

d'autres d'où peuvent venir les tempêtes, le droit de les prévenir et

d'empêcher qu'elles n'éclatent sur la tête de l'Europe, c'est là

aujourd'hui le droit de la France; c'est là l'immense service qu'elle

est appelée à rendre à l'Europe tout entière. Ancône était un des

points où elle s'était établie pour protéger, de sa sagesse

bienveillante, la sécurité de l'Italie et de l'Europe. C'est un

malheur qu'elle en soit sortie. (_Sensation._)

Vous avez oublié tout cela, vous avez oublié toutes les précautions

qui pouvaient conserver à la France cette force salutaire pour

l'Europe entière. L'intérêt français le commandait, l'intérêt européen

le conseillait, les engagements le permettaient. Vous n'en avez tenu

compte (_Légère agitation_); vous êtes sortis d'Ancône sans examiner

l'opportunité, sans prendre aucune précaution pour l'avenir; vous avez

été au delà des engagements qui pesaient sur nous en négligeant de

réclamer ceux qu'on avait pris envers nous. Ce n'est pas là une bonne

politique; ce n'est pas une politique que la Chambre puisse approuver.

Je vote pour le paragraphe de l'adresse.

_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!

L'agitation qui succède à ce discours amène un instant de suspension

dans la séance.

* * * * *

--Séance du 15 janvier 1839.--

M. d'Angeville, député de l'Ain, ayant attaqué le paragraphe de

l'adresse relatif aux affaires de Suisse, je lui répondis:

M. GUIZOT.--La commission ne peut certainement être accusée d'avoir

cherché à dissimuler ou à atténuer sa pensée.

Quand elle a cru devoir insérer dans son adresse un blâme positif de

la conduite du cabinet, elle n'a pas hésité.

En ce qui regarde la Suisse, elle a apporté une extrême réserve: non

qu'elle approuvât la conduite qui avait été tenue, non qu'elle n'y

trouvât beaucoup à reprendre; mais elle s'est appliquée uniquement à

fermer une plaie, à réparer un mal; elle n'a pas voulu envenimer le

passé, mais en prévenir les fâcheuses conséquences.

Telle est l'intention de son paragraphe: non pas, je le répète,

qu'elle ait cherché à dissimuler sa pensée, mais parce que cette

réserve lui a paru commandée par l'intérêt du pays.

Le paragraphe exprime le désir que les rapports de bonne amitié entre

les deux peuples ne soient pas altérés par ce qui s'est passé

récemment. Il ne dit rien de plus.

Pour mon compte, je vais discuter la conduite du cabinet et montrer,

ce que la commission n'a pas voulu insérer formellement dans son

paragraphe comme elle l'a fait dans l'affaire d'Ancône, montrer,

dis-je, que c'est cette conduite qui a fait courir à la France le

risque de voir ses rapports de bonne amitié avec la Suisse

effectivement altérés.

Je ne contesterai à M. le président du conseil aucune des choses qu'on

lui a souvent contestées.

J'accorde que la présence de Louis-Napoléon en Suisse était un danger

réel, un danger qu'il fallait écarter.

J'accorde qu'il y avait moins d'inconvénient à grandir momentanément

un prétendant qu'à le laisser sur notre frontière en mesure de se

livrer à des intrigues criminelles et dangereuses pour cette frontière

même.

Mais je dis que le but pouvait être atteint par d'autres moyens, par

des moyens qui ne compromissent pas la sûreté du pays et ses bons

rapports avec une puissance voisine.

Quand on a, messieurs, quelque chose à demander à un État voisin, il y

a bien des circonstances auxquelles il faut faire une sérieuse

attention: il faut penser à la nature de ce qu'on demande, à l'état de

la puissance à laquelle on s'adresse, à ce qu'elle peut faire pour

accorder ou refuser.

Il faut penser aussi à la situation générale dans laquelle on se

trouve envers cette puissance, à la politique générale qui préside à

nos rapports avec elle.

Dans mon opinion, le cabinet n'a fait attention à aucune de ces

circonstances; il n'a tenu compte d'aucun de ces éléments essentiels

de la question.

Que demandait-on à la Suisse?

M. le président du conseil parlait tout à l'heure avec raison de la

nécessité de prendre les affaires au sérieux et d'y porter une entière

bonne foi.

Eh bien, je suis convaincu, moi, que Louis-Napoléon se considérait

toujours comme Français, et que c'était bien à ce titre qu'il

entendait vivre et agir. Cependant, légalement parlant, extérieurement

parlant, il était investi d'un titre de citoyen suisse. Il y avait là,

quoi qu'on en dise, une question à décider, une question légale pour

la Suisse; question grave, car si on avait demandé à la Suisse

d'éloigner, de bannir de son territoire un de ses citoyens, c'est un

coup d'État qu'on lui demandait. C'est vraiment un coup d'État pour un

peuple que le bannissement de l'un de ses citoyens.

Et à qui le demandait-on? Rappelez-vous ce que vient de vous dire

notre honorable collègue M. d'Angeville du gouvernement de la Suisse,

de la nature de ses institutions. On demandait cet acte si grave à un

des gouvernements les moins armés, les moins pourvus des moyens

nécessaires pour une difficulté de ce genre.

Permettez-moi une hypothèse. Vous avez à demander l'expulsion d'un

étranger. Vous la demandez à un État absolu, la Sardaigne, par

exemple. Il n'y a pas la moindre difficulté, on vous l'accorde; la

Sardaigne peut le faire à une première réquisition.

Je suppose qu'on demande la même chose à la France. Il y a déjà un peu

plus de difficulté, parce que la France est un État constitutionnel

dans lequel tout se discute.

Cependant le gouvernement français est armé du droit d'éloigner de son

territoire les étrangers. Quoiqu'il puisse être appelé dans la suite à

rendre compte de cet acte, la mesure est immédiatement possible.

Je poursuis, et je suppose que vous demandez à l'Angleterre

l'expulsion d'un étranger. Tant que la loi qui s'appelle en Angleterre

l'_alien bill_ n'existe pas, le gouvernement anglais vous répond: «Je

ne puis vous accorder ce que vous me demandez; je n'ai pas le droit

d'éloigner un étranger de mon territoire.»

Si vous mettez une grande importance à obtenir ce que vous demandez,

vous lui direz: «Mettez l'_alien bill_ en vigueur, demandez-le à votre

parlement, votre parlement l'accordera.»

Vous avez ainsi ce dernier moyen d'insister près du gouvernement

anglais.

Mais en Suisse rien de semblable. Le gouvernement suisse n'est armé

d'aucun moyen pour pourvoir à de pareilles nécessités.

Et Louis-Napoléon en Suisse n'était pas un étranger. Il se donnait

pour Suisse.

Je ne dis pas, messieurs, que ce fût une raison de ne pas demander

l'expulsion de Louis-Napoléon; je dis que ce sont là des difficultés

graves qu'il faut prévoir, dont il faut tenir compte quand on veut

vivre en bons rapports avec ses voisins.

M. le président du conseil parlait hier avec grande raison du respect

que l'on doit aux petits États. Croyez-vous que ce soit avoir donné

une grande marque de respect à un petit État que de n'avoir tenu aucun

compte de ses institutions, des pouvoirs dont il n'était pas revêtu,

des difficultés que la nature de ses institutions lui opposait pour

faire droit à votre demande?

Certes, messieurs, ce n'est pas là une marque de respect envers un

petit État; ce n'est pas là de la bonne conduite, ce n'est pas là une

affaire bien gouvernée. Il y avait, je le répète, une question légale

à résoudre, la question de savoir si Louis-Napoléon était Français ou

Suisse. En honneur, ce n'était pas vous, Français, qui pouviez vous

charger de la résoudre; cette question ne vous appartenait pas; vous

ne pouviez décider si Louis-Napoléon était Français ou Suisse: c'était

à la Suisse à en décider. Vous n'en avez pas tenu compte; vous vous

êtes adressés à la Suisse, permettez-moi de le dire, confusément,

légèrement, dans une note qui regarde la question de savoir si

Louis-Napoléon est Français ou Suisse comme tranchée. C'est là une des

choses qui ont le plus choqué la fierté nationale. (_Dénégations au

centre._)

Vous n'avez qu'à ouvrir les délibérations de la diète; vous n'avez

qu'à lire les discours des orateurs suisses; vous verrez que ce qui

les a offensés, ce n'est pas tant la demande d'expulsion en elle-même

que la manière dont vous avez paru intervenir dans leurs affaires

intérieures, et décider une question qui n'appartenait qu'à eux seuls.

Relisez les discours des députés des cantons de Vaud, de Lucerne, de

Zurich, de Genève; vous trouverez que c'est surtout de cela qu'ils se

sont choqués; ils se sont choqués de ce qu'ils ont appelé de votre

part une usurpation de pouvoir, de ce que vous prétendiez juger

vous-même une question qui n'appartenait qu'à eux seuls, une question

que la Suisse seule pouvait résoudre.

Que serait-il arrivé si vous aviez suivi une autre marche, si, au lieu

d'adresser à la Suisse cette note dans laquelle confusément,

péremptoirement, sans tenir compte de sa législation et des

difficultés particulières de son gouvernement, vous lui avez demandé

l'expulsion de Louis-Bonaparte comme Français, vous lui aviez d'abord

adressé publiquement une autre question? Je dis publiquement, car je

ne puis parler ici des actes qui ont précédé les actes publics. Je ne

doute pas que toutes les tentatives officieuses n'aient été faites, et

faites avec beaucoup de convenance et de mesure; mais vous savez que,

pour les gouvernements, pour les rapports des peuples entre eux, ce

sont les actes publics qui décident de tout, c'est des actes publics

qu'un peuple a à se louer ou à se plaindre. C'est contre vos actes

publics, contre la manière dont vous avez publiquement élevé la

question et suivi la négociation que la Suisse, à mon avis, a eu de

justes plaintes à exprimer.

J'en reviens à ce que je disais tout à l'heure. Je suppose que vous

vous fussiez adressés à la Suisse et que vous lui eussiez dit:

«Louis-Napoléon trouble notre territoire; il dit qu'il est Suisse.

C'est à vous à résoudre cette question; selon que vous l'aurez

résolue, nous nous conduirons. S'il est Français, c'est-à-dire s'il

est étranger en Suisse, la question devient infiniment plus simple,

car vous ne pouvez nous refuser l'expulsion d'un étranger qui troubla

notre territoire. S'il est Suisse, nous verrons ce que nous avons à

faire.»

Si vous aviez ainsi mis à la charge de la Suisse cet embarras de

résoudre préalablement cette question, savez-vous ce qui serait

arrivé? Très-probablement vous auriez mis de votre bord tous les

hommes sensés qui savent très-bien le fond des choses, en Suisse comme

ailleurs, et qui auraient très-bien vu que Louis-Napoléon se servait

de sa qualité de Suisse pour les compromettre et nuire à la France.

Vous auriez en même temps rallié les hommes timides qui auraient voulu

éviter une affaire dangereuse avec la France; et le résultat de cela

aurait probablement été que la diète aurait pesé sur le canton de

Thurgovie pour amener la reconnaissance que Louis-Napoléon n'était pas

Suisse, mais Français. Et s'il y avait eu nécessité de recourir à la

diète elle-même pour prononcer sur cette question, la diète aurait pu

le faire en vertu de pouvoirs spéciaux. Ouvrez les notes, messieurs,

rappelez-vous ce qui s'est passé. La question s'est agitée dans la

diète de savoir si Louis-Napoléon était Suisse ou Français. Huit

cantons ont voté que Louis-Napoléon n'était pas Suisse, qu'il était

Français; huit cantons ont donné des pouvoirs à leurs députés à la

diète pour le déclarer formellement.

Si cette marche avait été suivie, si tous les cantons, ou seulement la

majorité des cantons avaient donné des pouvoirs à leurs députés à la

diète pour venir déclarer que Louis-Napoléon n'était pas Suisse,

toutes les difficultés auraient été levées; l'expulsion serait devenue

alors un fait simple; l'orgueil national n'aurait point été blessé, et

vous n'auriez rencontré aucune de ces susceptibilités, aucune de ces

difficultés de gouvernement qui ont fait votre embarras et qui font

aujourd'hui que dans le coeur d'une partie des Suisses, je ne veux pas

me servir de mots trop graves, il est resté des sentiments tristes et

amers à l'égard de la France.

Je ne répéterai pas ce que mon honorable collègue, M. Passy, nous a

dit sur l'état des partis en Suisse. Évidemment, la France a un grand

intérêt à ménager en Suisse un parti qui s'y est formé depuis 1830, le

parti d'une politique modérée, qui s'est constamment opposé au parti

radical et l'a réprimé efficacement en plusieurs occasions. Ce parti,

c'est le parti français; par votre conduite, par la marche que vous

avez suivie dans cette circonstance, vous l'avez aliéné; vous l'avez

réduit à l'impuissance; vous l'avez obligé à se replier sur le parti

radical; vous avez obligé les hommes qui jusque-là avaient tenu le

langage le plus modéré, le plus français, vous les avez obligés à

tenir un langage violent et contraire à la France. C'est là, selon

votre commission, la plus fâcheuse conséquence de l'affaire; et c'est

pour remédier à ce mal, c'est pour adresser à la Suisse des paroles

bienveillantes qu'elle a inséré ce paragraphe dans l'adresse. Ne dites

pas que ce paragraphe est inutile; sans aucun doute, la commission a

blâmé la marche imprimée à l'affaire, elle ne l'a trouvée ni bonne ni

habile; mais elle n'a pas voulu exprimer formellement ce blâme dans

son paragraphe; elle n'y a mis que des paroles propres à prévenir les

conséquences du mal que vous avez fait. (_Très-bien! Aux voix! aux

voix!_)

* * * * *

--Séance du 16 janvier 1839.--

M. le comte Molé, répondant à un discours de M. Berryer, combattit

l'adresse et se défendit en soutenant qu'il n'avait fait que pratiquer

la politique des cabinets précédents, de M. Casimir Périer et du

cabinet du 11 octobre 1832, la politique de la paix. Je lui répondis:

M. GUIZOT.--Ma fatigue est extrême, ma voix est éteinte (_Légère

rumeur_); mais il m'est impossible de ne pas porter à cette tribune,

contre la politique du cabinet..... (_Écoutez! écoutez!_), le nouveau

grief qui vient de naître pour moi, à l'instant même, dans cette

discussion; et ce grief, c'est le discours que vous venez d'entendre.

Oui, messieurs, le discours de l'honorable M. Berryer, et les

prétextes, les apparences de raison dont ce discours a pu être revêtu,

voilà mon nouveau grief. (_Mouvements divers._)

Savez-vous à quoi vous devez ce discours et ces apparences de raison?

À la politique du cabinet. (_Mouvements au centre._)

Il y a huit ans, messieurs, la France et son gouvernement se sont

engagés dans la politique de la paix; ils ont eu raison: j'ai soutenu

cette politique, je l'ai soutenue ministre et non ministre, sur tous

les bancs de cette Chambre. Je suis convaincu, convaincu aujourd'hui

comme alors, que la moralité comme la prospérité de notre révolution

la conseillait, la commandait. Je lui suis et lui serai éternellement

fidèle.

Mais croyez-vous donc que la politique de la paix, que nous avons

soutenue de 1830 à 1837, soit la politique qui prévaut aujourd'hui?

Croyez-vous que ce soit une seule et même politique? croyez-vous qu'il

n'y ait pas de différence entre ce qui se passe maintenant et ce qui

s'est passé en 1831, en 1832?

Messieurs, quand nous défendions alors, au milieu des plus violents

orages, la politique de la paix contre les passions nationales, contre

des passions légitimes dans leur principe, mais dangereuses,

déplorables dans leurs conséquences (_Rumeurs au centre_); quand nous

avons contribué, autant que tout autre, à faire prévaloir cette

politique de la paix, nous l'avons regardée comme essentiellement

liée, non-seulement à la dignité du langage, à la dignité des

apparences, mais à la dignité des actions, et à l'influence, au

progrès de l'influence de notre pays en Europe.

Rappelez-vous quels ont été les résultats de cette politique;

rappelez-vous le royaume de Belgique fondé et garanti à nos portes;

rappelez-vous la révolution des cantons suisses acceptée, garantie,

consolidée; rappelez-vous l'occupation d'Ancône, entreprise à la fois

et comme un gage contre la prédominance exclusive de l'Autriche en

Italie, et comme un gage d'amélioration dans la condition sociale

d'une portion de l'Italie... Voilà, messieurs, quelles ont été les

conséquences de la politique de la paix, telle que nous l'avons

soutenue et pratiquée.

Et pour soutenir cette politique, nous ne nous sommes pas confinés

dans cette tribune; nous ne nous sommes pas bornés à des paroles; nous

avons été à Anvers, nous avons été à Ancône; nous avons joint les

actes au discours; nous avons prouvé que nous n'hésitions pas à nous

porter forts pour l'honneur, l'influence et la dignité du pays, au

même moment où nous défendions la paix à cette tribune. (_Très-bien!_)

Sans doute, dans le cours de ces huit années, nous avons eu des

mécomptes, des douleurs. Nous n'avons pas réussi partout; nous n'avons

pas pu, nous n'avons pas dû tout entreprendre. Il est vrai que le

mouvement de la révolution de Juillet a soulevé la Pologne; nous

n'avons pas pu, nous n'avons pas dû compromettre la France dans cette

cause lointaine et si difficile, quelque émotion qu'elle nous

inspirât. Il est vrai aussi que des mouvements du même genre ont

éclaté ailleurs, et que nous n'avons pas pu, que nous n'avons pas dû

nous porter partout au secours de tous les événements plus ou moins

analogues à ceux que nous faisions triompher chez nous et près de

nous. Plus d'une fois nous en avons ressenti d'amers regrets, de vives

douleurs; mais nous avons dû les sacrifier à la raison, à l'intérêt, à

la prospérité de notre pays, à sa moralité, au respect des traités.

Mais nous n'avons pas fait des sacrifices partout, nous n'avons pas

été absents partout, nous ne nous sommes pas retirés de toutes parts.

Ce que nous avons pu défendre, selon les intérêts de la France, selon

la mesure de ses forces et de ses droits, nous l'avons défendu. Nous

l'avons défendu non-seulement avec résolution, mais avec succès; nous

l'avons fait triompher. Et vous, aujourd'hui, qu'avez-vous fait? que

venez-vous de faire? Vous venez d'abandonner des causes que nous

avions fait triompher...

_Au centre._--Non! non!

_Aux extrémités._--Oui! oui!

M. GUIZOT.--Vous n'avez pas fait plus que nous pour les causes qui

étaient hors de l'atteinte et des véritables intérêts de la France;

mais là où nous avions porté l'influence de la France, vous l'avez

fait se retirer... (_Non! non! Si! si!_)

Messieurs, je suis aussi dévoué qu'aucun membre de cette Chambre à la

politique qui a été suivie en France depuis 1830; mais je ne peux pas,

je ne veux pas, mon honneur ne me permet pas d'accepter l'assimilation

qu'on a voulu établir entre la politique du cabinet actuel et la

nôtre.

_Au centre._--Allons donc!

_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!

M. GUIZOT.--C'est au nom de l'honneur du pays, c'est au nom des

véritables intérêts du pays, et au nom de mon propre honneur, que je

proteste. (_Nouvelles réclamations des centres._)

_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!

M. GUIZOT.--Ce que vous avez fait, ce que vous faites, je ne l'aurais

pas fait; je vous blâme de l'avoir fait. (_Bruit._) Nous avions laissé

la France à Ancône, elle n'y est plus. (_Interruption._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 75 / 219 题