M. LIADIÈRES.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

M. GUIZOT.--Ce n'est pas moi qui suis venu ressusciter la discussion

générale; mais puisqu'on l'a rouverte, il m'est bien permis de

justifier, du premier mot au dernier, une adresse que je tiendrais à

honneur d'avoir faite seul. (_À gauche_: Très-bien! _Agitation._) Pour

que la responsabilité soit réelle il faut autre chose qu'un mot, une

forme. Il faut, pour couvrir réellement le trône de sa responsabilité,

une administration suffisante; je ne veux pas me servir d'une autre

expression; il faut une administration suffisante. Ce n'est qu'à cette

condition que le trône est réellement couvert. C'est là, messieurs,

c'est là la pensée de la commission; c'est là ce que nous avons voulu

dire; il n'y a rien de moins factieux, il n'y a rien de moins

révolutionnaire que d'invoquer une administration assez ferme, assez

habile, assez appuyée sur les sentiments généreux, assez forte, assez

grande pour être devant la royauté une véritable cuirasse et la

couvrir vraiment de sa responsabilité. Ce sont les amis sincères de la

royauté qui veulent qu'elle soit ainsi défendue. (_Très-bien!_) Ils

veulent que, lorsqu'un acte politique est consommé, lorsqu'une parole

est prononcée, personne en France ne puisse supposer que

l'administration n'est pas suffisante, que ce n'est pas

l'administration elle-même qui agit ou parle. (_Agitation._) Voilà la

doctrine constitutionnelle, voilà la doctrine vraiment royaliste. Je

sais, messieurs, qu'elle ne correspond pas à certains préjugés qui ont

encore vigueur dans quelques esprits. Je sais que l'idée du droit

arbitraire, absolu, existe encore dans des esprits qui se croient

d'ailleurs... (_Vives dénégations._)

Messieurs, quand nous aurons vécu longtemps sous le régime

représentatif, quand nous l'aurons pratiqué réellement, pas une de ces

discussions ne pourra s'élever à cette tribune, (_Très-bien!_) et les

paroles que j'ai tant de peine à y faire entendre et pour lesquelles

il faut que j'épuise le peu de force qu'il a plu à Dieu de me donner,

ces paroles n'y retentiront plus jamais.

Voilà le véritable esprit de l'adresse, messieurs. Non, elle est

loyale et constitutionnelle; elle a été dictée par l'amour sincère de

la royauté, par le sentiment vrai de ses besoins et de l'état des

esprits. Si j'avais eu l'honneur, honneur que je n'ai pas, de la faire

à moi seul, j'en serais fier, et je croirais avoir rendu service à la

couronne et à mon pays. (_Marques d'adhésion à gauche._)

* * * * *

--Séance du 14 janvier 1839.--

Je répondis à M. Baude, qui avait soutenu le cabinet au sujet des

affaires d'Italie et de l'évacuation d'Ancône:

M. GUIZOT.--La Chambre prête, avec raison, toute son attention à ce

débat. De bien graves considérations y sont alléguées; la foi des

traités et notre influence politique au dehors, notre loyauté d'une

part et notre dignité de l'autre. La conduite du cabinet a-t-elle

ménagé tous ces intérêts? a-t-elle réussi à les concilier? Je ne le

pense pas, et je viens soutenir le projet de la commission.

M. le président du conseil, dans son habile et lucide argumentation de

votre dernière séance, s'est fondé sur deux grandes raisons: la

tradition des cabinets antérieurs et la valeur de l'engagement que la

France a contracté. Je les examinerai successivement.

Quant à la tradition des cabinets antérieurs, je demande à la Chambre

la permission de lui soumettre deux observations préliminaires.

Non-seulement aucun de ces cabinets n'a évacué Ancône, mais aucun n'a

même été appelé à exprimer, au sujet de l'évacuation, une opinion

positive, à annoncer une résolution. (_Bruit au centre._)

Je ne parle pas du cabinet du 22 février; M. Thiers saura bien

expliquer sa propre dépêche. Aucun des cabinets antérieurs n'a été

appelé, je le répète, à prendre, sur Ancône, une résolution. On est

obligé d'induire ce qu'ils auraient fait de leurs dépêches, et ces

dépêches sont incomplétement connues. Quant au cabinet du 11 octobre

et à la dépêche que M. le président du conseil a apportée à cette

tribune, et dont je parlerai tout à l'heure, évidemment, lorsque M. le

président du conseil a pris le parti de l'évacuation d'Ancône, ce

n'est pas sur cette dépêche qu'il s'est fondé, car il ne la

connaissait pas alors. (_Mouvement à gauche._) Il vous a dit lui-même

qu'il y avait quelques jours seulement qu'elle lui était connue. (_À

gauche_: Très-bien! très-bien!) C'est pourtant la seule dans laquelle

il ait trouvé l'opinion, du moins telle qu'il l'entend, du cabinet du

11 octobre sur la question.

La résolution de M. le président du conseil a donc été complétement

indépendante de ce qu'il savait des traditions et des résolutions du

cabinet du 11 octobre. (_À gauche_: Très-bien!)

J'aborde le fond de la question, et j'interroge les cabinets

antérieurs.

Pour celui du 13 mars, je demande à la Chambre la permission de mettre

sous ses yeux le langage que tenait M. Casimir Périer lui-même

lorsqu'il vint parler dans cette enceinte de l'occupation d'Ancône, et

des motifs qui l'avaient déterminée. C'est la meilleure réponse, je

crois, à toutes les allégations que vous venez d'entendre encore à ce

sujet.

Dans la séance du 7 mars 1831, M. Périer disait:

«Fidèle à sa politique telle que nous venons de la définir, le

gouvernement, dans son intérêt comme dans celui du saint-siége, et

toujours dans l'intérêt de la paix dont le maintien exige qu'on écarte

avec un soin religieux toutes les causes de collision et d'ombrage, le

gouvernement, conservant la pensée dominante de fonder la sécurité du

saint-siége sur des moyens plus stables que ceux d'une répression

périodique, le gouvernement crut de son devoir de prendre une

détermination qui, loin d'être un obstacle à la solution des

difficultés qu'il s'agit de résoudre, lui semble au contraire devoir

la rendre plus prompte.

«C'est dans ce but que nos troupes ont débarqué à Ancône le 23

février...

«Comme notre expédition de Belgique, notre expédition à Ancône,

conçue dans l'intérêt général de la paix aussi bien que dans l'intérêt

politique de la France, aura pour effet de donner une activité

nouvelle à des négociations auxquelles concourent toutes les

puissances, pour assurer à la fois la sécurité du gouvernement

pontifical et la tranquillité de ses États par des moyens efficaces et

durables.»

_À gauche._--C'était très-bien cela!

M. GUIZOT, _continuant la lecture_.--«Ainsi, messieurs, la présence de

nos soldats en Italie aura pour effet, nous n'en pouvons douter, de

contribuer à garantir de toute collision cette partie de l'Europe, en

affermissant le saint-siége, en procurant aux populations italiennes

des avantages réels et certains, et en mettant un terme à des

interventions périodiques, fatigantes pour les puissances qui les

exercent, et qui pourraient être un sujet continuel d'inquiétude pour

le repos de l'Europe.»

_À gauche._--Tout cela était fort bien.

M. GUIZOT.--Il est bien évident, messieurs, que la pacification

intérieure de l'Italie et des Légations en particulier, par des

institutions obtenues du saint-siége, et sollicitées par toutes les

puissances, était, sinon le but unique, du moins l'un des buts

essentiels de cette occupation.

Maintenant qu'on vienne apporter à cette tribune des preuves que M.

Casimir Périer n'avait jamais songé à rendre notre occupation

permanente ni indépendante de l'occupation autrichienne, qui le

conteste? Ce que nous soutenons, c'est que, dès l'origine, elle a eu,

sinon pour but unique, du moins pour but essentiel, de garantir, par

des institutions obtenues du saint-siége, la sécurité de l'Italie en

même temps que celle de l'Europe.

Le cabinet du 11 octobre est entré dans la même voie. M. le président

du conseil disait, dans la dernière séance:

«Vous prétendez en vain qu'il y a eu de la part du saint-siége

engagement synallagmatique, pris avec la France, d'accorder des

institutions à la Romagne. Je déclare que je n'en ai trouvé de traces

nulle part. On en était resté là-dessus aux simples conseils, et le

saint-siége a commencé à dire, après le mauvais accueil fait à ses

premières concessions: Vous voyez si cela me réussit. Et depuis, on ne

lui en a pas demandé de nouvelles.»

Messieurs, je ne puis parler de documents que je n'ai pas entre les

mains; mais comment M. le président du conseil considère-t-il donc le

_memorandum_ du 21 mai 1831, et la réponse qui y a été faite par le

saint-siége?

Je demanderai la communication de ces documents et leur dépôt sur le

bureau de la Chambre. Vous y verrez, si on nous l'accorde, que le

_memorandum_, signé de toutes les puissances, contient formellement la

demande de la sécularisation de l'administration dans les Légations,

la demande d'assemblées municipales, de conseils provinciaux, et

d'autres améliorations de ce genre formellement énoncées. Vous verrez,

de plus, dans les notes adressées par le cardinal Bernetti, les unes à

la France, les autres en réponse au _memorandum_, que le saint-siége

s'est engagé, comme on s'engage en pareille matière où il ne s'agit

pas d'un contrat civil, à donner aux puissances satisfaction et les

garanties de sécurité qu'elles demandaient.

Est-ce que ce n'est pas là un engagement? Peut-on dire que ce soient

de purs conseils après lesquels il n'y ait rien à attendre?

Permettez-moi, messieurs, de m'étonner de la facilité avec laquelle on

renonce aux engagements lorsqu'ils sont au profit de notre cause.

(_Approbation à gauche._)

Comment! voilà des demandes claires adressées au saint-siége, des

réponses formelles, des notes dont je ne puis pas citer les termes,

mais que je me rappelle parfaitement! Et cela n'avait aucune valeur!

et nous ne pouvions insister!

On a insisté, messieurs, on a continué d'insister; car il est inexact

de dire, comme l'a prétendu M. le président du conseil, qu'on ait

cessé de réclamer du saint-siége les garanties promises. Le cabinet du

11 octobre, dès sa formation et pendant tout le cours de sa durée, a

persisté à demander ces garanties; et la correspondance, les dépêches

que M. le président du conseil a dans les mains en sont la preuve

irrécusable. Je lui demanderai entre autres la communication d'une

dépêche du 3 mars 1833, qui a pour objet précisément de presser

l'exécution des promesses du saint-siége.

Voici, messieurs, quelle était à cette époque la situation dans

laquelle notre cabinet se trouvait à Rome. Le cabinet autrichien

s'était mis à la tête de l'insistance auprès du saint-siége; il avait

envoyé à Rome un conseiller chargé de presser la concession des

institutions, de débattre avec le saint-siége quelles étaient celles

qu'il convenait de donner. L'Autriche insistant ainsi fortement, il

était d'une bonne politique pour la France, il était du devoir du

ministre des affaires étrangères de ne pas gêner l'action de

l'Autriche, de ne pas mettre en avant celle de la France, beaucoup

plus suspecte au saint-siége que l'Autriche. C'est ce que fit le

ministre des affaires étrangères de cette époque. Étranger à toute

vanité, à toute charlatanerie, désireux surtout d'atteindre le but que

nous poursuivions, il déclara hautement que l'insistance de l'Autriche

étant le meilleur moyen de réussir, bien loin de l'entraver, il la

seconderait, et qu'il effacerait momentanément la France pour ne pas

nuire au succès commun.

La dépêche du 3 mars 1833, dont je demande communication, contient à

ce sujet les éclaircissements les plus positifs. Je ne puis la lire

textuellement, mais j'en donnerai le sens, et je persiste à en

demander la communication officielle.

Voici le sens:

Il s'agissait d'un projet d'organisation du gouvernement papal dans

les Légations, présenté par le conseiller autrichien dont j'avais

l'honneur de parler tout à l'heure à la Chambre. «Bien que ce projet

ait une origine autrichienne, bien que le cabinet impérial, en

agissant isolément pour le faire prévaloir, ait probablement voulu se

réserver le mérite et la popularité d'une semblable innovation, nous

ne saurions nous refuser à reconnaître que cette innovation était dans

l'intérêt du saint-siége; et loin d'éprouver le moindre ombrage de

l'influence exercée par l'Autriche en cette circonstance, nous

eussions franchement applaudi au succès de ses démarches; car ce que

nous souhaitons avant tout, c'est l'affermissement de la tranquillité

des États romains; c'est de voir effacer jusqu'au dernier germe des

troubles qui n'ont déjà que trop ébranlé l'Italie; et ce double but,

nous continuons d'avoir l'intime conviction qu'il ne saurait être

atteint qu'en améliorant par d'utiles réformes le gouvernement et

l'administration des domaines de l'Église. La cour de Vienne nous

retrouvera donc toujours aussi sincèrement empressés que nous l'avons

été à nous unir à elle pour faire entrer le saint-siége dans des voies

si salutaires; et si, comme il l'avait annoncé au cardinal Bernetti,

M. de Metternich a réellement le désir de _s'associer à notre

politique_, il peut compter sur la loyauté de notre concours en tout

ce qui pourra tendre à préserver le repos de l'Italie.» (_Très-bien!

très-bien!_)

Certes, messieurs, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une politique

meilleure et plus honorable; une politique plus sincèrement dévouée au

but qu'elle avait publiquement annoncé. Celle-ci a mis de côté toute

vanité personnelle, tout amour-propre national; elle ne s'est

inquiétée que du but lui-même.

Mais quand elle a vu que le but n'était pas atteint, quand elle a vu

que l'Autriche abandonnait l'insistance qu'elle avait mise d'abord,

alors notre politique s'est modifiée; alors elle a agi elle-même, elle

n'a pas craint de se mettre en avant. Et qu'a-t-elle fait? Elle a fait

ce qu'il n'avait pas été nécessaire de faire jusque-là; elle a

rapproché les deux questions, la question de l'occupation et la

question des institutions. M. le président du conseil n'a rien répondu

avant-hier aux arguments de mon honorable ami M. Duchâtel. Qu'a établi

M. Duchâtel? Que des questions qui n'étaient pas nécessairement liées

pouvaient et devaient cependant l'être par une bonne politique, qu'il

n'y avait point d'arbitres, point de juges au-dessus des États, qu'ils

étaient entre eux dans des rapports de droit naturel, et obligés de

se faire justice eux-mêmes, n'ayant personne pour rendre justice entre

eux. Les États n'ont que la persuasion ou la force, et quand la

persuasion ne réussit pas, reste la force. Certainement un des

meilleurs, un des plus simples, des plus légitimes moyens de force,

c'est, quand on a un gage entre les mains, de s'en servir pour obtenir

ce qui vous est dû d'ailleurs. Cela est élémentaire en matière de

droit public. (_Assentiment aux extrémités._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 74 / 219 题