Discussion du projet de loi présenté par le cabinet présidé par le
comte Molé, pour demander 1,500,000 francs de fonds secrets.
--Chambre des députés.--Séance du 14 mars 1838.--
Un long et vif débat s'éleva sur les fonds secrets demandés par M. le
comte Molé. J'y pris la parole après M. Odilon Barrot et M. Barthe,
alors garde des sceaux.
M. GUIZOT.--Messieurs, je monte à cette tribune avec un sentiment
très-combattu; je me proposais d'y monter hier et de porter la
question sur un terrain un peu différent de celui où elle était
placée: sur un terrain où j'aurais rencontré les choses plutôt que les
personnes; sur un terrain étranger aussi à nos anciens débats, autant,
du moins, que cela est possible quand on ne veut rien renier de son
passé. Je voulais me renfermer strictement dans notre situation
présente, dans la situation de notre gouvernement, de nos
institutions, surtout de cette Chambre elle-même.
La question vient d'être replacée et sur le terrain des personnes et
sur celui de nos anciens débats: je ne m'en étonne point; les
personnes tiennent une grande place dans la politique, et il n'y a
guère moyen, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. Odilon
Barrot, il n'y a guère moyen de parler du présent sans le rattacher au
passé.
Je demande cependant à la Chambre la permission d'essayer aujourd'hui
ce que je voulais faire hier, de parler peu, très-peu des personnes et
des questions personnelles; non que je désavoue ce qui en a été dit à
cette tribune par mes honorables amis (_Mouvement prolongé_)..., non
que je trouve qu'ils aient eu tort de voir et d'aborder la question
sur ce terrain; elle est là aussi, et elle doit être vue et traitée là
comme sous tous ses autres aspects.
Je ne désavoue non plus, j'avais l'honneur de le dire tout à l'heure à
la Chambre, je ne désavoue rien de mon passé, ni des grandes mesures
auxquelles j'ai eu l'honneur de prendre part, ni du langage que j'ai
tenu, ni du but que j'ai voulu atteindre depuis sept ans.
On s'est quelquefois efforcé de rejeter sur mes amis, et qu'on me
permette de le dire, sur moi, la principale responsabilité de ce
passé. Je me ferais gloire de l'adopter, si je ne craignais d'être
taxé de présomption. Non, messieurs, je n'ai point la fatuité de
croire que cette résistance énergique et heureuse à l'anarchie, cette
résistance constitutionnelle et légale m'appartienne plus qu'à tant
d'autres, plus qu'aux nobles collaborateurs qui y ont concouru avec
moi. J'en ai eu ma part, je n'en réclame que ma part; mais si la
responsabilité en paraissait trop pesante à quelqu'un, je suis prêt à
accepter aussi toute la part dont d'autres ne voudraient pas.
(_Très-bien! très-bien!_)
Cela dit, messieurs, je me renfermerai dans la question des choses et
dans notre situation actuelle.
La question reste encore bien assez grande et ma situation assez
délicate. (_Sensation._)
Dans les situations délicates, et qui semblent embarrassantes, j'ai
toujours vu qu'il y avait un moyen presque assuré de surmonter les
difficultés, c'est de dire exactement ce qu'on pense, ni plus ni
moins; c'est ce que j'essayerai de faire.
Depuis 1830, messieurs, une seule pensée, un seul voeu me préoccupe,
la fondation de notre gouvernement: fonder un gouvernement, un vrai
gouvernement, la monarchie constitutionnelle, régulière, stable, c'est
là la grande promesse de 1830. C'est au nom, c'est sous les auspices
de cette promesse que la révolution de Juillet a été promptement et
généralement acceptée en France et en Europe. Elle s'est engagée à
mettre un terme à tant d'essais orageux et infructueux; elle s'est
engagée à nous garantir nos conquêtes sociales en nous donnant le
gouvernement qui leur convient.
Il y va de notre honneur, messieurs, de tenir cette promesse, autant
que de notre premier intérêt.
Toute ma conduite politique a été subordonnée à cette pensée.
Tout ce qui pourrait affaiblir, compromettre, retarder dans sa marche
ascendante notre gouvernement, je me le suis toujours interdit, je me
l'interdirai toujours.
J'ai traversé, depuis 1830, bien des situations diverses; j'ai soutenu
des administrations dont je ne faisais point partie; je n'ai pas
attaqué des administrations dont la politique, à mon avis, laissait
beaucoup à désirer; j'ai souvent désapprouvé, déploré; je n'ai jamais
fait d'opposition. (_Mouvement._) Je me trompe, j'en ai fait une seule
fois, un seul jour, quand la nécessité me semblait évidente et le
péril imminent; j'en ai fait au mois de mars 1831, contre
l'administration de l'honorable M. Laffitte.
Si des circonstances analogues se renouvelaient, si je croyais
l'intérêt du pays engagé dans une opposition pareille, je n'hésiterais
pas plus aujourd'hui qu'en 1831; je ne m'inquiéterais pas de savoir si
le cabinet porte le nom de M. Laffitte ou de M. le comte Molé. Je
ferais de l'opposition; j'en ferais ouvertement, hautement, à cette
tribune, par les seuls moyens publics et constitutionnels.
Il n'y a pas lieu aujourd'hui, à mon avis, de faire une opposition
semblable; il n'y a pas lieu de presser, par toutes les voies
constitutionnelles, le renversement du ministère. Est-ce à dire,
messieurs, qu'il n'y ait rien à faire? Est-ce à dire que je ne puisse
venir ici exprimer tel ou tel dissentiment entre l'administration et
moi, signaler le mal de notre situation et en chercher le remède? Non,
messieurs, non, je ne refuserai pas à l'administration le moyen dont
elle croit avoir besoin; je voterai pour les fonds secrets; mais je
garde la liberté d'indiquer ce qui me paraît grave dans notre
situation; j'en userai avec mesure et sincérité.
À mon avis, messieurs, cette situation n'est pas bonne; au lieu de se
fortifier, le pouvoir s'affaiblit; au lieu de s'élever, il s'abaisse;
au lieu de s'organiser, la société tâtonne et se disperse. La cause à
laquelle je suis dévoué, la cause de notre gouvernement, de sa
consolidation, de sa force, ne me paraît pas en progrès; nous perdons
du terrain au lieu d'en gagner.
Comment cela arrive-t-il après le triomphe de l'ordre, au milieu d'une
tranquillité profonde, quand tout semble prospérité et succès?
Je répète que je ne reviendrai pas sur le passé, que je ne ranimerai
pas nos anciens débats; je n'en tirerai qu'un avertissement que tout
le monde en tirera, d'accord avec moi.
Tout le monde conviendra que, pendant sept ans, surtout de 1830 à
1836, notre gouvernement a rencontré bien des périls, bien des
épreuves, et qu'il les a surmontés. Il a duré, il a rétabli l'ordre,
il s'est affermi.
Parmi les causes de son succès, l'une des plus décisives a été la
formation, au sein des Chambres, de cette majorité gouvernementale,
ferme et permanente, qui a voulu et su soutenir une administration
ferme et décidée comme elle.
La formation d'une telle majorité était peu probable; elle
rencontrait, en 1831, de bien grands obstacles; nos longues habitudes
de révolution, nos longues habitudes d'opposition, une révolution
toute récente qui laissait tous les esprits, les uns ébranlés, les
autres intimidés en présence du pouvoir populaire, enfin notre
situation à nous tous, députés, électeurs, gardes nationaux, à toute
cette France nouvelle qui venait de remporter sur l'ancien régime une
victoire nouvelle et ardente. Nous luttions depuis longtemps pour la
conquête de nos droits et de nos libertés; nous étions pleins de
méfiance pour une portion de la société, habituellement l'alliée et
l'appui du pouvoir. De là l'affaiblissement du parti naturel de
l'ordre et des idées de gouvernement. Nous nous sommes trouvés obligés
de suffire tout à coup, nous-mêmes et nous seuls, à cette grande cause
de l'ordre, obligés de nous organiser soudainement pour la défense de
l'ordre, nous, encore tout émus de nos combats pour la liberté.
Certes, messieurs, c'était un résultat peu probable que la formation
d'une majorité gouvernementale dans de telles circonstances; cependant
elle s'est formée; elle a fait non-seulement notre salut, mais la
dignité de notre gouvernement et de notre situation depuis 1830. La
juste influence, l'influence régulière de cette Chambre dans les
affaires et sur le pouvoir a commencé là. Ce n'est que par la
formation et l'action d'une majorité gouvernementale que cette
influence peut se fonder. Le pouvoir va à qui le comprend et le
soutient, non à qui le méconnaît et l'attaque. Trois mois d'une
majorité gouvernementale font plus grandir la Chambre que des années
de l'opposition la plus brillante.
Voilà, messieurs, je n'hésite pas à le dire, le fait décisif qui,
pendant six ans, au milieu de nos crises, a fait notre force et notre
salut. Aujourd'hui, je le sais, la situation est changée, nous n'avons
plus d'émeute à réprimer, plus de périls immédiats et pressants à
déjouer. Est-ce à dire, messieurs, que tout soit fini, qu'une majorité
bien organisée, une majorité gouvernementale ne soit pas encore
aujourd'hui nécessaire, également nécessaire, quoique par d'autres
causes et pour d'autres effets? Je ne le pense pas. Permettez-moi de
regarder d'un peu près à notre situation.
À tous nos efforts, à tous nos combats pour le rétablissement de
l'ordre et le salut de notre gouvernement, a succédé cette disposition
dont vous parlait hier mon honorable ami M. Fulchiron, un relâchement
général, une certaine détente des esprits et des coeurs. Le péril ne
rallie plus, la nécessité ne contient plus. On ne sent plus le besoin
de s'imposer des sacrifices, des gênes, des contraintes; chacun se
laisse aller à sa pente et se passe ses fantaisies. Savez-vous ce qui
en résulte? Deux maux très-graves.
D'abord, l'affaiblissement du pouvoir. Le pouvoir, aujourd'hui a grand
besoin d'être encouragé, soutenu, poussé; le pouvoir n'a plus
confiance en lui-même, dans sa cause, dans sa force. Après les revers
qu'il a essuyés depuis cinquante ans, après les coups qu'il a reçus,
et dans les esprits et les institutions, le pouvoir n'ose plus guère
prendre l'initiative ni compter sur le succès. Il cherche et attend du
dehors, du public, un appui, une impulsion. Il a souvent tort; il
pourrait souvent trouver sa force en lui-même, et donner ce qu'il
attend. Mais enfin le fait est incontestable; le pouvoir se sent, se
croit affaibli, et a besoin qu'on lui apprenne à compter sur lui-même.
L'affaiblissement de la Chambre est aussi le résultat de l'absence
d'une majorité forte et organisée; n'est-ce pas là ce qui rend la
Chambre accessible à toutes les prétentions, à toutes les manoeuvres,
soit des pouvoirs rivaux, soit des moindres partis qui s'agitent dans
son sein? On se plaint de ce mal, on s'en prend aux ambitions, aux
rivalités personnelles. L'honorable M. Barrot le disait tout à
l'heure: ce n'est point à de si petites causes, c'est à l'état même de
la Chambre, à l'absence d'une majorité organisée, au sein de laquelle
tout le monde soit contraint de se classer, de se discipliner, de
suivre ou de commander, qu'il faut imputer cet affaiblissement de la
Chambre qui affaiblit le régime représentatif tout entier.
Ces maux sont réels, messieurs, et ils en préparent de plus grands;
ils ouvrent la porte à de vrais dangers. Par suite de ce relâchement,
de ces affaiblissements du pouvoir et de la Chambre, nous courons
risque d'être livrés de plus en plus à l'esprit d'opposition.
Je ne veux me servir d'aucun terme offensant. Je ne veux revenir, je
le répète, sur aucune de nos anciennes querelles; mais enfin,
messieurs, l'esprit d'opposition domine dans une partie de cette
Chambre, cet esprit qui consiste, et je ne le présenterai pas sous un
mauvais aspect, qui consiste, d'une part, dans la critique continuelle
du pouvoir, dans l'habitude de ne lui rien passer, de le condamner à
une lutte incessante; d'autre part, dans l'extension continuelle du
pouvoir populaire, c'est-à-dire des droits politiques et des libertés
individuelles. C'est là ce qui caractérise l'esprit d'opposition,
esprit qui a sa place dans notre gouvernement, messieurs, qui rend de
grands services, qui éclaire et contient le pouvoir, mais qui n'est
pas l'esprit de gouvernement et ne saurait aucunement le remplacer;
esprit dangereux surtout après une longue anarchie, quand les maximes,
les habitudes, les préjugés révolutionnaires sont encore flagrants.
À côté de l'esprit d'opposition, messieurs, nous rencontrons un autre
danger: l'esprit d'hésitation, d'incertitude dans les idées et de
mollesse dans les volontés.
Recueillez vos souvenirs; quel est l'un des plus grands embarras
auxquels nous soyons en proie depuis 1789? N'est-ce pas l'incertitude
d'esprit de beaucoup d'honnêtes gens qui veulent l'ordre, un
gouvernement régulier, et qui n'en acceptent pas ou n'en savent pas
les conditions? N'est-ce pas la faiblesse de coeur de beaucoup
d'honnêtes gens, amis de l'ordre et du pouvoir régulier, mais qui
n'osent pas résister aux préjugés et aux passions populaires?
Cette incertitude, cette faiblesse nous ont fait, depuis 1789, presque
autant de mal que les mauvaises intentions et les mauvaises passions.
Et pourtant c'est là l'inévitable effet de l'absence d'une majorité
constituée dans les Chambres, et de l'affaiblissement qui en résulte
soit pour le système représentatif, soit pour le pouvoir lui-même. Le
pays est livré, de plus, soit à l'esprit d'opposition, soit à l'esprit
d'hésitation.
Et l'un et l'autre de ces esprits nous replacent sur la pente qui
mène aux grands dangers, aux dangers matériels et pressants que nous
avons surmontés une fois.
Et l'un et l'autre sont également nuisibles à ce qui est aujourd'hui
notre premier intérêt, à la fondation de notre gouvernement.
Tous les hommes que préoccupe surtout cet intérêt doivent donc
s'efforcer de rétablir une majorité bien constituée, une majorité
gouvernementale qui se décide et décide le gouvernement avec elle.
Je sais, messieurs, et ceci est grave, je sais qu'on dit que nous
voulons pousser ainsi cette Chambre hors des limites de son action
utile et sage; je sais qu'on dit qu'une Chambre ainsi constituée, une
majorité ainsi formée porterait atteinte à l'indépendance de la
couronne.
_M. le président du conseil._--Qui a dit cela?
M. GUIZOT.--Je n'impute cette idée à aucun des membres du cabinet; je
dis que depuis quelque temps elle circule et qu'on la présente comme
une objection grave contre l'organisation d'une vraie majorité dans la
Chambre, et contre son influence sur le gouvernement. On dit que, si
elle existait, elle porterait atteinte à l'indépendance de la couronne
et lui imposerait ses ministres, que sa politique envahirait le
gouvernement.
En fait, messieurs, pendant quelques années, une majorité semblable
existait; ce qu'on redoute là est-il arrivé? La couronne a-t-elle été
opprimée? le gouvernement a-t-il été envahi? Non certes; la couronne a
exercé, dans leur plénitude et avec leurs excellents effets, toutes
ses prérogatives.
Je vais plus loin: au mois de mars 1831, dans l'un des plus pressants
périls, dans l'un des plus grands affaiblissements du pouvoir que nous
ayons traversés depuis sept ans, quand la nécessité de remonter les
ressorts de la machine était évidente, la couronne attendait, et,
avant de se résoudre, cherchait un point d'appui pour résister au mal:
la Chambre le lui donna; ce fut la Chambre qui, la première, signala
le danger et imprima l'impulsion qui devait amener le remède. Ce
furent les paroles, les résolutions de la Chambre qui montreront à la
couronne qu'elle pouvait appeler Casimir Périer et former le ministère
du 13 mars.
À d'autres époques, dans des circonstances analogues, il a fallu
pareillement l'initiative indirecte, l'action préalable de la Chambre
pour déterminer, en la soutenant, l'action de la couronne. Je suis
loin d'en faire à la couronne un reproche: elle agissait ainsi par
prudence, et elle avait raison; j'en tire seulement cette conséquence
que les manifestations énergiques et préalables d'une Chambre bien
constituée ne nuisent pas nécessairement aux prérogatives de la
couronne, à l'action du gouvernement, et l'ont servie bien des fois,
au lieu de lui nuire.
En tout, messieurs, si on considère ce qui s'est passé en France
depuis quelques années, on s'apercevra que c'est non-seulement à
l'harmonie des grands pouvoirs constitutionnels, mais à l'énergie avec
laquelle chacun d'eux s'est déployé dans sa sphère, que nous avons dû
notre succès, notre salut. Croyez-vous que quelqu'un de ces grands
pouvoirs, isolé, livré à lui-même, eût surmonté les difficultés que
nous avons eues à traverser? Croyez-vous que la couronne seule, qu'un
gouvernement absolu nous eût sauvés de l'anarchie, nous eût retenus
sur la pente révolutionnaire sur laquelle nous étions placés? Non,
messieurs, non; ni le pouvoir absolu, ni le pouvoir démocratique
n'aurait suffi seul à une pareille oeuvre: il a fallu le concours de
la couronne et des Chambres donnant et recevant tour à tour, selon le
besoin du moment, l'impulsion et l'appui.
En opérant ainsi, messieurs, on a mis en pratique les vrais principes
de la Charte, les vrais principes du gouvernement représentatif. Ce
gouvernement réside dans l'amalgame continuel, dans le tempérament
continuel, l'un par l'autre, des trois grands pouvoirs publics;
amalgame qui s'accomplit dans le cabinet, ou les chefs avoués de la
majorité parlementaire, devenus les conseillers de la couronne,
représentants des Chambres auprès de la couronne et de la couronne
auprès des Chambres, délibèrent et agissent toujours en présence et
sous la surveillance des grands pouvoirs publics qu'ils représentent
légalement.
Voilà notre gouvernement, messieurs; voilà ce que veut la Charte;
voilà ce qui nous a sauvés depuis 1830; voilà ce qu'il ne faut jamais
laisser affaiblir.
Je vous le demande, regardez à notre situation actuelle, aujourd'hui
que cette majorité gouvernementale nous manque; voyez ce qui se passe;
voyez dans quels inconvénients nous tombons de jour en jour.
Je vous signalais tout à l'heure les progrès de l'esprit d'opposition,
visibles dans les deux dernières élections, visibles dans les
minorités mêmes. Croyez-vous que l'esprit d'hésitation n'ait pas fait
des progrès semblables? Consultons-nous nous-mêmes; que chacun de nous
descende en lui-même; n'y a-t-il pas une grande incertitude répandue
sur nos idées, sur nos résolutions, sur nos actions? Sommes-nous aussi
décidés, agissons-nous avec autant de fermeté, autant de résolution
que nous l'avons fait à d'autres époques? Non, nous sommes nous-mêmes
plus ou moins irrésolus, incertains; nous sommes presque tous atteints
du mal dont nous nous plaignons.
Regardez le gouvernement, regardez ses relations avec les Chambres. Je
ne veux pas entrer dans les questions personnelles; je ne veux
adresser à tel ou tel acte spécial aucun reproche; mais n'est-il pas
évident qu'il y a peu d'union intime, peu d'action réciproque entre le
gouvernement et les Chambres?
Et en portant nos regards hors des Chambres, n'est-il pas évident que
l'administration manque d'unité et d'énergie? qu'elle n'est pas plus
efficace dans ses relations avec ses agents que dans ses relations
avec cette Chambre?
Et le public ne laisse-t-il pas percer quelque découragement, quelques
doutes sur les mérites de nos institutions et sur leur avenir? N'y
a-t-il pas quelque affaiblissement moral de l'esprit public à côté de
la mollesse politique du pouvoir?
Messieurs, ce qui m'afflige, ce que je redoute surtout de ces faits,
c'est le retard qu'ils apportent à l'accomplissement de notre première
mission, à l'affermissement complet et définitif de notre
gouvernement. Je reviens à mon point de départ. Fonder notre
gouvernement est, sous le point de vue matériel, comme sous le point
de vue moral, notre grande affaire, la vraie tâche de notre époque. Ne
vous y trompez pas, messieurs; une grande question est encore en
suspens dans le monde auprès de beaucoup de bons esprits, la question
de savoir si, des idées de 1789 et de l'état social qu'elles ont
amené, il peut sortir un gouvernement stable et régulier. Nous sommes
appelés à résoudre cette question par le plus éclatant des arguments,
par l'expérience. Pour y réussir, deux conditions nous sont absolument
imposées. La première, c'est de purger les principes de 1789 de tout
alliage anarchique: cet alliage a été naturel, inévitable; il était la
conséquence de la première situation, du premier emploi des idées de
1789. Ces idées ont servi à détruire ce qui existait alors,
gouvernement et société, elles ont contracté dans ce travail un
caractère révolutionnaire. Le moment est venu de les en dégager et de
les ramener à leur sens vrai et pur. C'est le plus sûr moyen
d'accomplir cette conciliation si désirable dont on parle tant depuis
quelque temps. D'un côté, par leur beauté, leur équité, les principes
de 1789, mis en pratique, devenant la base d'un gouvernement régulier,
réaliseront les voeux des amis sensés et honnêtes de la liberté et du
progrès, et ne laisseront en dehors que les esprits chimériques et les
passions déréglées. D'autre part, ces mêmes principes, quand ils
seront bien séparés de toute idée anarchique, quand il sera bien
évident qu'ils ne menacent ni la moralité individuelle, ni l'ordre
public, ni la religion, ni aucun des grands intérêts, des intérêts
éternels sur lesquels la société se fonde, rallieront beaucoup
d'hommes honorables. (_Mouvement._)