Sur la proposition de M. Passy, pour l'abolition de l'esclavage.
--Chambre des députés.--Séance du 15 février 1838.--
M. Passy avait fait, le 10 février, une proposition pour l'abolition
graduelle de l'esclavage dans les colonies françaises. Il la développa
le 15 février, et j'appuyai sa proposition qui fut prise en
considération par la Chambre.
M. GUIZOT.--Messieurs, je n'ai pas pour la question d'opportunité
autant de mépris que l'un des honorables préopinants. Je crois qu'en
pareille matière elle a une grande importance, et si je pensais que la
proposition de l'honorable M. Passy dût entraîner une mise à exécution
immédiate ou seulement prochaine, j'aurais des doutes, de grands
doutes sur son opportunité.
Il se pourrait en effet qu'alors on vînt dire avec raison que nos
colonies ne sont pas suffisamment préparées, que les esclaves manquent
trop de moralité, d'instruction, que l'état de tel ou tel pays voisin
est un obstacle à leur prompte émancipation.
Dans l'hypothèse d'une exécution immédiate, je conçois toutes ces
raisons et leur valeur; mais il ne s'agit aujourd'hui de rien de
semblable.
Voyons les choses comme elles sont. La proposition de l'honorable M.
Passy, bien qu'elle soit rédigée en termes précis, bien qu'elle vous
propose des mesures déterminées, n'est, au vrai, que la mise à l'ordre
du jour, dans la Chambre, de la question de l'esclavage.
_Voix nombreuses._--C'est cela.
M. GUIZOT.--Ce n'est pas autre chose qu'une invitation adressée à la
Chambre de s'occuper sérieusement de la question, de l'examiner avec
soin, et non pas de décréter, mais de préparer l'émancipation des
esclaves de nos colonies.
En la considérant sous ce point de vue, l'argument qui s'adresse à
l'opportunité de la proposition tombe. J'hésiterais moi-même, je le
répète, s'il s'agissait de l'exécution immédiate; mais il ne s'agit
que d'une étude sérieuse, d'une préparation véritable; et la Chambre,
à mon avis, ne doit pas se refuser à la prise en considération.
Je prie la Chambre de remarquer la situation dans laquelle nous nous
trouvons placés. Cette question se reproduit tous les ans à cette
tribune; elle se reproduira tous les ans; il n'est au pouvoir de
personne de l'étouffer; ce que nous disons aujourd'hui sera redit,
redit longtemps. Les esprits les moins bien disposés seront obligés de
l'écouter.
Je vais plus loin, tandis que nous parlons ici, des faits
s'accomplissent ailleurs; l'émancipation préparée s'opère réellement:
dans deux ans, elle sera consommée dans les colonies anglaises.
Eh bien, messieurs, au milieu de tels faits, en présence d'une
discussion annuelle dans cette Chambre, en présence d'une émancipation
effective dans les colonies qui entourent les nôtres, je vous le
demande, la Chambre, le gouvernement ne feraient rien? Cela se
peut-il, messieurs? que tout homme de bon sens en juge.
Et c'est à dessein que je dis _rien_; car ne vous y trompez pas,
messieurs; en pareille matière, ce qui se prépare en silence ne se
prépare pas; il n'est au pouvoir de personne, d'aucun ministère, de
résoudre sans bruit une telle question. En présence de telles
difficultés, il faut une impulsion extérieure énergique et puissante;
la volonté la plus sincère de l'administration n'y suffit pas. Comment
croyez-vous que les choses se soient passées en Angleterre?
Croyez-vous que l'émancipation, à laquelle on est arrivé après tant
d'années, se serait accomplie si on n'avait pas ranimé tous les ans la
question dans les Chambres, si on n'avait donné par là la force de
mener à bien les mesures qui devaient entraîner enfin l'exécution?
Les adversaires mêmes de la proposition demandent qu'on envoie dans
nos colonies des prêtres, qu'on moralise les nègres; et ils ajoutent
que, lorsqu'on fait de telles tentatives, on ne rencontre que des
obstacles; que, même pour des mesures dont personne ne conteste la
légitimité, il y a de grands obstacles à surmonter. Donnez donc au
gouvernement la force de les surmonter, communiquez-lui cette
impulsion dont il a besoin. Soyez-en certains, messieurs, il faut
qu'on parle de la mesure, il faut qu'on l'étudie sérieusement, il faut
qu'on la prépare réellement; sans quoi rien ne se fera jamais.
Ce que l'honorable M. Passy demande à la Chambre, ce n'est pas
d'atteindre le but demain, c'est seulement de se mettre en route pour
y arriver. On examinera, on discutera sa proposition. Je n'en pense
pas, à beaucoup près, aussi mal que quelques-uns des honorables
préopinants: on peut sans doute y ajouter, y retrancher; mais il y a
beaucoup de vrai, beaucoup de bon dans l'idée de l'émancipation des
enfants à naître. Et l'honorable M. Odilon Barrot le faisait très-bien
ressortir tout à l'heure, lorsqu'il disait qu'après avoir tari la
première source de reproduction de l'esclavage, la traite des noirs,
il fallait tarir aussi la seconde, la naissance des esclaves: après
quoi on verrait, toujours en respectant les droits acquis, et
moyennant une juste indemnité, ce qu'il y aurait à faire de la
génération d'esclaves que vous auriez encore sous la main.
Je conjure la Chambre de ne pas se laisser aller à une tentation trop
commune de nos jours, à la tentation d'éluder les difficultés, de
croire qu'il suffit de ne rien dire et de ne rien faire pour que rien
n'arrive. Il n'en est pas ainsi, messieurs; pendant qu'on se tait et
qu'on se croise ainsi les bras, les difficultés marchent, les
questions se compliquent. Sans doute il faut de la prudence, de la
patience, du temps; mais la prudence même veut qu'on sache regarder en
face les difficultés et les questions qu'on est appelé à résoudre. Un
gouvernement sage ne va pas au-devant des questions, mais Il ne les
fuit pas non plus quand elles viennent au-devant de lui. La question
de l'abolition progressive de l'esclavage vient à vous, vous ne
l'éviterez pas. Méditez-la, messieurs; méditez-la sérieusement, et
préparez-en la solution. (_Très-bien! très-bien!--Aux voix! aux
voix!_)
_M. le ministre des finances._--L'éloquent orateur qui descend de
cette tribune me semble avoir complétement changé la question.