LXXXVI

Discussion de l'Adresse.--Renouvellement du débat sur la question de

l'intervention française en Espagne.

--Chambre des députés.--Séance du 11 janvier 1838.--

MM. Thiers, Passy, Mauguin, Dufaure et Odilon Barrot attaquèrent la

politique du cabinet envers l'Espagne et ranimèrent la question de

l'intervention française sous des formes plus ou moins nettes et

efficaces; j'étais alors étranger au cabinet, mais je défendis, en

répondant à M. Odilon Barrot, la politique de non-intervention adoptée

par les cabinets précédents auxquels j'avais appartenu.

M. GUIZOT.--Messieurs, je remercie l'honorable préopinant d'avoir

ramené la question à sa vérité. Hier, l'honorable M. Thiers avait

demandé que tout le monde apportât à cette tribune toute franchise; je

crois que jamais question, jamais situation n'en ont eu plus besoin.

Je prie seulement la Chambre de remarquer que, sinon la franchise, du

moins la liberté de langage ne m'est pas aussi facile qu'à mes

adversaires. Je désire autant que qui que ce soit l'affermissement de

la monarchie constitutionnelle espagnole; je veux autant de bien que

qui que ce soit à ce gouvernement; et pourtant, une de mes raisons, de

mes raisons les plus fortes contre l'intervention, c'est l'état

intérieur de l'Espagne et les difficultés sans nombre qui en résultent

pour une intervention utile et efficace. Comment se mêler, à ce point,

des affaires d'un pays déchiré par des factions qui se renversent et

se succèdent avec une si déplorable facilité? un pays sans armée, sans

argent, sans crédit, sans administration, un pays où tout manque, où

tout est à faire, où il faut tout apporter, tout créer, même le

gouvernement, pour avoir ensuite à le soutenir? Si je tirais toutes

les conséquences d'un tel état de choses, si j'apportais à cette

tribune tous les faits qui le prouvent, comme l'honorable général

Jacqueminot vous le disait tout à l'heure, le seul fait d'une telle

discussion ferait à l'Espagne un mal énorme.

J'ai donc bien raison de dire que nous, qui voulons au gouvernement de

l'Espagne autant de bien que vous, nous sommes dans un grand embarras

quand il faut en parler; car nous voulons avant tout le bien de la

France, nous pensons à la France avant tout. Il faut donc que, si

l'intérêt de l'Espagne doit être sacrifié à celui de la France, nous

apportions des faits en preuve, et cela nous coûte beaucoup; et nous

nous imposons beaucoup de ménagements dans le langage.

Soyez-en sûrs, messieurs, mes raisons contre l'intervention sont plus

fortes que je ne le dirai, et je ne dirai pas toutes les raisons que

j'ai; car, encore une fois, je respecte le gouvernement de l'Espagne,

et je voudrais le servir et non pas lui nuire. (_Mouvement._)

Je prie l'honorable préopinant d'être également convaincu que

j'apporte le même dévouement (j'ose dire qu'il le sait bien), le même

dévouement que lui à la cause de notre gouvernement de Juillet. C'est

dans l'intérêt de sa durée, dans l'intérêt de sa force que j'examine

la question. Si je croyais, comme l'honorable préopinant, qu'il fût

dans l'intérêt du gouvernement de Juillet de poser dès aujourd'hui et

d'une manière générale, en principe, que l'intervention vaut mieux que

de laisser arriver en Espagne tout ce qui pourra y arriver, si j'étais

convaincu de cela, je n'hésiterais pas à le proclamer; car je suis

convaincu que le premier intérêt de la France, l'intérêt pour lequel

la France devrait véritablement donner son dernier homme et son

dernier écu, c'est la durée et la force du gouvernement de Juillet.

(_Vive approbation._)

Je n'ai donc à cet égard, quant au but, aucune hésitation. C'est parce

que je ne pense pas que la question doive être posée comme vient de la

poser l'honorable M. Barrot, c'est parce que je ne crois pas que, dans

l'intérêt de la durée et de la force de notre gouvernement, nous

devions décider aujourd'hui, par avance et d'une manière générale, que

l'intervention doit être acceptée à tout prix, plutôt que de laisser

les événements suivre leur cours en Espagne, en y opposant d'ailleurs

tous les autres moyens qui sont en notre pouvoir, c'est parce que je

ne crois pas cela que je repousse l'intervention.

Je prie encore l'honorable préopinant de remarquer que la question

n'est pas nouvelle; il a dit lui-même que, dans la politique

extérieure, la question qui nous occupe depuis plusieurs années, c'est

la question de savoir dans quelles limites et jusqu'à quel point, dans

son propre intérêt, la France est tenue d'aller soutenir son principe

partout où ce principe se trouve engagé dans une lutte contre le

principe opposé.

Je dis dans quelles limites; car l'honorable M. Barrot lui-même vient

de dire qu'il ne pensait pas, qu'il n'avait jamais eu la pensée que la

France fût obligée d'aller soutenir cette lutte en Pologne.

Mais remarquez qu'après nous avoir fait pour la Pologne cette

concession, qu'on ne nous a pas toujours faite depuis sept ans, M.

Barrot ne l'a pas faite quant à l'Italie: selon lui, nous avons eu

tort de ne pas aller soutenir notre principe en Italie quand il a été

proclamé; nous avons eu tort de souffrir l'intervention autrichienne

dans telle ou telle partie de l'Italie.

Je pense, moi, que nous n'avons pas eu tort; je pense que la France

n'avait pas, dans le débat des deux principes en Italie, un intérêt

tellement pressant, tellement dominant qu'elle dût courir tous les

risques qu'une pareille lutte pouvait susciter.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 40 / 219 题