M. GUIZOT.--Vous me permettrez de faire la rectification moi-même; je
ne la demande à personne, je vous prie de me laisser continuer.
L'honorable préopinant, dis-je, a paru croire que l'allocation
s'appliquait à une seule année; c'est ce qui résulte des termes dont
il s'est servi, quand il a dit qu'à peu près la totalité du crédit
annuel de 134,000 fr. était absorbée par cette allocation. Il n'en est
rien. Elle est répartie non pas sur cinq, mais, si je ne me trompe,
sur sept années; oui, c'est sur sept années, de sorte que c'est 15,000
fr. par an et non pas 100,000 fr. Il y a, messieurs, un grand nombre
d'ouvrages dont la publicité doit durer plusieurs années, et qui
absorbent près, et quelquefois plus, de 15,000 fr. par an. Tels sont
l'ouvrage sur la Morée, le voyage de Jacquemont dans l'Inde, le voyage
de d'Orbigny dans l'Amérique méridionale, etc. Il n'y a donc, dans la
souscription à laquelle on a fait allusion, rien d'extraordinaire.
L'unique question est de savoir si la publication est utile et la
souscription profitable. J'ai toujours pensé, messieurs, que les fonds
affectés aux souscriptions littéraires avaient une double destination:
d'abord d'encourager la publication des grands ouvrages qui ne se
publieraient pas sans ce moyen; ensuite de répandre, de mettre à
portée des bibliothèques des départements et des établissements
publics, les collections qui contiennent des ouvrages utiles, de bonne
lecture générale, et qui ne parviendraient pas sans cela à la
connaissance d'un grand nombre de lecteurs.
_Voix à gauche._--Ils y sont déjà.
M. GUIZOT.--Je puis assurer les honorables membres qui m'interrompent
que, dans les ouvrages dont je parle, il y en a un grand nombre qui ne
sont point sous la main des lecteurs départementaux auxquels vous
portez tous intérêt, et je les citerai si la Chambre le désire. (_Non,
non!_)
Je suis bien aise d'avoir cette occasion d'établir ici les véritables
principes en cette matière. Je dis que les fonds destinés aux
souscriptions littéraires ont une double destination: l'encouragement
des grands ouvrages scientifiques et littéraires qui ne se
multiplieraient pas sans ce moyen et la propagation des bons ouvrages
dans les établissements publics où ils arriveraient difficilement sans
cet encouragement.
J'ajoute que cela a toujours été pratiqué ainsi, et que les fonds
employés aux souscriptions ont toujours reçu cette double destination;
par exemple, quand on a réimprimé (dirai-je ici les noms propres?)
quand M. Petitot a réimprimé la collection des Mémoires sur
l'_Histoire de France_, c'étaient de pures réimpressions qu'il
faisait. Ces Mémoires existaient déjà dans beaucoup de bibliothèques
publiques; cependant personne n'a trouvé extraordinaire que le
ministre de l'instruction publique souscrivît pour un certain nombre
d'exemplaires de cette collection et les envoyât dans les
bibliothèques où ils ne se trouvaient pas, pour qu'ils fussent mis à
la portée d'un grand nombre de lecteurs. Cela s'est fait pour bien
d'autres ouvrages où il ne s'agissait que de pures réimpressions.
Citerai-je des ouvrages d'_histoire naturelle_? On a souscrit, par
exemple, pour une réimpression des _Oeuvres de Buffon_; ces oeuvres
sont connues du monde entier, mais il y a une foule de bibliothèques,
d'établissements publics, dans lesquels elles n'existent pas, ou bien
qui n'ont pas de bonnes éditions. On a cru faire et on a fait une
chose utile pour beaucoup de lecteurs, en mettant à leur portée de
bons livres qu'ils n'auraient pas trouvés sans cela.
La souscription spéciale et récente à laquelle on fait allusion a
précisément ce résultat; elle propage, elle fait lire de bons et beaux
ouvrages qui n'existent pas, quoi qu'on en dise, dans la plupart des
bibliothèques publiques; je citerai les oeuvres de Bacon; on les
cherche en vain dans la plupart des bibliothèques des établissements
publics. On a parlé de la _Somme_ de saint Thomas d'Aquin; il est aisé
de railler sur saint Thomas d'Aquin, surtout quand on ne l'a pas lu.
L'honorable M. Lacrosse ignore peut-être qu'aujourd'hui un grand
nombre de personnes, dans les départements comme à Paris, se portent
avec zèle vers l'étude des idées religieuses; or dans l'histoire des
idées religieuses au moyen âge, saint Thomas d'Aquin est un des hommes
qui ont joué le plus grand rôle. L'honorable préopinant serait
peut-être étonné si je lui disais que le volume de la collection dont
il s'agit, qui contient d'anciens écrits religieux, est l'un de ceux
qui se sont vendus au plus grand nombre d'exemplaires, l'un de ceux
que le public a recherchés avec le plus d'empressement.
J'affirme donc, sans hésiter, que le _Panthéon littéraire_ est au
nombre de ces collections qu'il est bon de répandre et de mettre à la
portée d'un grand nombre de lecteurs, et que l'administration a pu,
sans déroger le moins du monde à l'emploi légitime des fonds consacrés
aux souscriptions publiques, affecter non pas 100,000 fr., mais 15,000
fr. par an à cet emploi.
Voilà, sur ce point, les faits exactement rétablis; je passe au second
fait dont a parlé l'honorable préopinant, aux bénédictins de Solesmes.
Il les a appelés des bénédictins; il leur plaît à eux-mêmes de
s'appeler ainsi; je n'y fais pas la moindre objection; il est bien
clair qu'il n'y a là aucune existence légale, aucun nom officiel;
c'est un nom historique que quelques personnes peuvent prendre, si
cela leur convient, mais qui n'a point de valeur officielle. Quelques
personnes ont acheté les ruines d'un bel édifice qui avait appartenu
aux anciens bénédictins; elles s'y sont établies avec l'intention de
se livrer à des pratiques et à des études religieuses. Il n'y a rien
là, à coup sûr, de dangereux ni d'illégitime.
Eh bien, messieurs, un des plus grands ouvrages que les anciens
bénédictins eussent entrepris, la _Gallia christiana_, restait
incomplet. La métropole de Tours, la métropole de Besançon et la
métropole de Vienne en Dauphiné y manquaient. Les religieux de
Solesmes étaient précisément établis dans le territoire de la
métropole de Tours; ils avaient en leur possession, dans le diocèse du
Mans, une grande partie des matériaux recueillis par les anciens
bénédictins pour l'histoire de cette métropole. Ce sont là les motifs
qui m'ont porté à leur confier ce travail. Ils étaient, je le répète,
à portée des renseignements, en possession des plus importants
documents; quelques-uns d'entre eux sont des hommes réellement
savants. Ils ont, sans aucun doute, les croyances, les opinions de
leur robe; personne ne peut le trouver étrange; mais dans l'ouvrage
dont ils ont été chargés, il s'agit uniquement de recueillir des
pièces et des documents, de les coordonner, de les publier comme cela
a déjà été fait pour la presque totalité de la _Gaule chrétienne_. Il
n'y a rien, absolument rien, dans une telle mission, qui ne convienne
aux personnes qui en ont été chargées, rien qui ne convienne à la
situation particulière dans laquelle elles se trouvent, et au but de
l'administration qui a voulu relever l'étude de notre ancienne
histoire religieuse et civile.
On a demandé pourquoi l'Académie des inscriptions n'avait pas été
chargée de ce travail. Messieurs, personne plus que moi n'honore
l'Académie des inscriptions; mais elle est chargée d'un grand nombre
de travaux de ce genre; elle a cinq ou six grands recueils à
continuer; elle y met beaucoup de temps, de science, de zèle; et
cependant ces recueils n'avancent que lentement. Quand on a le désir
véritable, non pas de faire les choses en apparence, mais de les faire
réellement, non pas de faire dire dans un journal qu'on a ressuscité
tel travail scientifique, mais de faire effectivement continuer et
achever les grands travaux, il faut en charger des hommes qui aient du
temps à y donner, qui y apportent un zèle véritable. J'ai trouvé, dans
les personnes qu'on appelle les bénédictins de Solesmes, du temps, de
la science, du zèle, des moyens que je n'aurais pas trouvés ailleurs,
et je n'ai pas hésité à leur confier cette entreprise, dont ils ont
consenti à se charger pour la modique somme de 4,000 fr. par an.
Voilà, messieurs, sur ces deux faits particuliers, des explications
que je suis bien aise d'avoir données à la Chambre. Je ne dirai qu'un
mot sur deux autres observations qui se sont produites dans le cours
de la discussion. On s'est étonné de l'augmentation de 16,000 fr. que
j'avais eu l'honneur de proposer à la Chambre. En vérité, messieurs,
supposez, je vous en prie, que vous n'ayez jamais su qu'il y avait
dans le budget de l'État, dans le budget de la France, des fonds
affectés à l'encouragement des lettres, à des souscriptions
scientifiques et littéraires, et que tout à coup on vous dise que
150,000 fr. sont consacrés à cet objet; je n'hésite pas à dire que
vous seriez tous étonnés de la modicité de la somme. Prenez de bien
petits États de l'Europe, je ne parle pas des États d'Allemagne, où
les lettres prospèrent; prenez la Toscane ou tel autre petit pays;
vous trouverez souvent des sommes bien plus considérables affectées
aux souscriptions scientifiques et littéraires. Je n'ai pas d'autre
réponse à faire. 150,000 fr. par an dans le budget de la France pour
souscriptions aux grands ouvrages littéraires et scientifiques! en
vérité, je ne comprends pas comment on refuserait la petite
augmentation qui est proposée. (_Très-bien!_)
Encore une observation à laquelle je veux répondre. Un honorable
préopinant a paru étonné que, parmi les ouvrages auxquels il avait été
souscrit, se rencontrassent quelques ouvrages de poésie légère.
L'honorable préopinant peut se rappeler que le fond du budget se
divise en deux parts: l'une est consacrée aux souscriptions, l'autre
aux encouragements personnels à accorder à des hommes de lettres
débutants ou âgés, qui ont besoin d'encouragements de ce genre. Il
arrive quelquefois qu'au lieu de donner à une femme, à un écrivain, un
encouragement direct et personnel, sur l'article consacré à ce genre
d'emploi, on souscrit pour quelques exemplaires de l'ouvrage qu'il
vient de publier; c'est un moyen de donner un secours à l'auteur de
l'ouvrage; c'est une forme d'encouragement et pas autre chose.