M. Havin monte à la tribune; il en descend pour la céder à M. le
président du conseil qui, à son tour, quitte la tribune.
La séance demeure suspendue pendant quelque temps.
M. le comte MOLÉ, _président du conseil_.--Messieurs, quelque
désavantage qu'il y ait à succéder à la tribune à un orateur tel que
celui que vous venez d'entendre, je me félicite cependant d'avoir à
continuer des explications données avec tant de gravité et de
convenance.
L'honorable M. de Sade nous a demandé des explications sur la crise
ministérielle. Messieurs, il est de mon devoir d'en donner, et depuis
longtemps je désirais l'occasion de m'expliquera mon tour; je le ferai
en très-peu de mots.
Je ne pense pas, comme l'honorable M. Guizot, que l'homogénéité
parfaite d'un cabinet soit appropriée à nos circonstances. On vous a
beaucoup parlé du fractionnement des opinions dans cette Chambre; un
orateur de ce côté a semblé même vous le reprocher. Messieurs, ce
fractionnement n'est pas votre faute, il existe dans le pays, et pour
en bien apprécier les causes il faudrait remonter bien haut: il est le
résultat de cinquante années de révolution; il est le résultat de
cette indépendance des esprits qui rend tous les jours, il faut le
dire, les majorités et par conséquent le gouvernement plus difficiles.
Les cabinets, pour avoir des chances de durée, doivent se
proportionner à cet état de choses, et représenter en quelque sorte,
dans leurs éléments, les principaux éléments de la majorité.
(_Sensation._) Ce furent les idées générales que j'apportai à la
formation du cabinet du 6 septembre.
Je dus aussi prendre en considération quelques circonstances spéciales
qui devaient aussi avoir leur part dans la formation du cabinet. La
dissolution du cabinet précédent avait été amenée par une question de
politique étrangère. La prérogative royale s'était exercée de manière
à prouver qu'elle avait adopté l'opinion de la minorité du conseil. Un
autre cabinet était appelé sur cette question de politique extérieure.
Il me semblait conforme au mécanisme de notre gouvernement de
conserver, dans le nouveau cabinet, les membres du dernier qui avaient
précisément fait triompher le principe sur lequel le nouveau cabinet
allait se former. Ce fut dans cette pensée que je présentai une
combinaison qui ne fut pas acceptée. Après une grande instance de ma
part et de longs délais, le cabinet du 6 septembre s'établit tel que
vous l'avez vu.
Je déclare que jamais, dans toutes ces combinaisons de noms propres,
je n'ai eu une autre pensée que la durée de l'administration dont je
devais avoir l'honneur d'être le chef et les chances de majorité
qu'elle pouvait avoir dans les Chambres; jamais je n'ai eu un autre
but, une autre prétention, et jamais je n'ai cherché un autre
résultat.
La combinaison que le cours des choses me fit accepter me parut
renfermer dès son origine quelques germes de destruction pour
l'avenir. Un événement parlementaire ne tarda pas à nous révéler que
le cabinet ne répondait pas parfaitement à ces conditions de majorité
que j'avais cherchées. C'est surtout ici, messieurs, que je diffère en
quelque chose de l'honorable orateur auquel je réponds. Il vous a dit
que d'accord dans les intentions, et marchant vers le même but, on
avait différé dans l'action. Je crois que je rapporte bien ses
paroles... (_Oui! oui!_) Et pour preuve, il a cité ce qui s'était
passé à l'occasion de la loi de disjonction. Il vous a dit: En entrant
dans le cabinet on était convenu de ne pas s'ébranler au moindre choc,
et de ne pas faire légèrement des questions de cabinet...
(_Rumeurs._)
Je demande un peu de silence, je suis encore très-fatigué.
Messieurs, lorsque la loi de disjonction fut rejetée par la Chambre
(je ne sais si ma mémoire me trompe, mais j'oserais jurer ici qu'elle
ne me trompe pas), personne n'eut moins que moi l'idée de la retraite;
et si quelques membres du cabinet en reçurent quelque découragement et
crurent que ce rejet était, en effet, une manifestation contre le
ministère, ce n'est pas moi. Je dirai seulement que, pour ma part, je
vis dans ce rejet de la loi de disjonction (que je regrette aussi,
messieurs, et que je regrette, parce que j'étais convaincu, comme je
le suis encore, qu'il était nécessaire qu'une manifestation
législative quelconque protestât contre les événements de
Strasbourg)... (_Au centre_: Très-bien!) Je vis, je le répète, dans le
rejet de la loi de disjonction, un certain affaiblissement pour le
cabinet, et la confirmation des idées que j'avais essayé de faire
prévaloir au 6 septembre dans la composition du cabinet. Maintenant,
comment la crise commença-t-elle? Assurément pas par aucune
démonstration qui me fût personnelle; je ne dirai pas même par la
retraite de celui de nos collègues qu'il s'agit bientôt de remplacer,
car il ne se retira pas, mais par je ne sais quelle rumeur qui s'éleva
sur certains bancs de cette Chambre, et qui pressait cette retraite et
la nomination d'un successeur. Pour moi, messieurs, qui désirais
sincèrement le maintien de l'administration dont j'avais l'honneur
d'être le chef, je vis ce mouvement commencer avec d'autant plus de
regret que j'en prévoyais les conséquences.
Ce n'est assurément pas moi, je l'affirme, qui ai donné le signal de
la retraite à personne; mais quand l'ébranlement eut commencé, je
n'eus pas un autre système que celui que j'avais eu au 6 septembre. Ce
qui m'avait paru indiqué au 6 septembre, comme condition de la
majorité, me parut beaucoup plus fortement indiqué alors, et je le
proposai de nouveau et de toutes mes forces. Je rends justice entière
aux intentions de chacun, mais je m'empresse de reconnaître avec
l'honorable orateur que nous n'envisageons pas la situation de la
même manière: il voulait le cabinet le plus homogène possible, et moi
le cabinet le plus en harmonie avec les éléments dont la majorité des
Chambres se compose. Cependant il vous a présenté, comme le modèle des
cabinets qui ont existé depuis sept ans, le ministère du 11 octobre.
Or, était-ce un cabinet homogène que celui du 11 octobre? Son mérite à
mes yeux était précisément de représenter ce que j'aurais désiré
reproduire dans celui du 6 septembre, l'alliance de certaines opinions
qui, marchant vers le même but, mais variant parfois sur les moyens,
composent certainement la véritable majorité politique du pays.
Ce système, messieurs, était le mien, imperturbablement le mien, et je
ne crois pas qu'il y en ait un autre. Tout ministère homogène, dans la
division, dans la dissémination actuelle des esprits, serait un
ministère sans durée; tandis qu'un ministère composé d'hommes marchant
d'un pas ferme vers le même but, quoique ayant des caractères divers
et des opinions différentes, transigeant entre eux comme il est
nécessaire que vous transigiez entre vous, comme le pays transige
aussi lui-même, un tel ministère est à mon avis le seul possible, le
seul approprié aux circonstances, le seul qui puisse faire un bien
durable, et qui lui-même puisse durer longtemps. (_Très-bien!_)
D'ailleurs, permettez-moi de l'observer, ce ministère du 11 octobre a
été soumis à cette condition d'instabilité qui affligera tous les
cabinets, parce qu'elle est inhérente à la nature des circonstances.
Ce cabinet a été remanié cinq fois.
L'honorable orateur a donné un second exemple de cette divergence dans
l'action à laquelle il a attribué en partie la chute du cabinet. Ce
second exemple, il l'a pris dans le retrait de la loi d'apanage.
Il me permettra de lui représenter que ce n'est pas là ce qui a
concouru apparemment à diviser le cabinet, car il n'a jamais été
question, dans son sein, du retrait de la loi d'apanage. Il
désapprouve aujourd'hui ce retrait, et il a dit qu'il fallait au moins
affronter la discussion. Eh! messieurs, nous ne craignons pas
d'affronter les discussions ni les luttes, et je crois que nous le
prouvons tous les jours. Ce que nous avons voulu éviter touche à des
intérêts plus graves; ce que nous avons craint d'affronter, c'était la
chance d'un rejet. (_Rumeurs diverses._)
Je ne suivrai pas non plus l'honorable et éloquent orateur dans
l'exposition de son système; je dirai seulement que nous croyons vous
avoir fait connaître suffisamment le nôtre. Je viens de le faire
encore en vous donnant mes idées sur la composition du cabinet. Je ne
crains pas de vous le répéter, messieurs, notre système, en deux mots,
est de considérer aujourd'hui la France comme fatiguée de ses
agitations passées. Les vieux partis s'agitent encore; mais tous les
jours, messieurs, leurs rangs sont plus désertés, tous les jours un
plus grand nombre d'hommes égarés tendent au repos et à rentrer dans
les voies de l'ordre, et, comme je le disais l'autre jour, des
intérêts privés. Quelques-uns s'agitent encore, et nous vous demandons
les moyens de les surveiller. Partout où ils oseront tenter
l'exécution de leurs coupables desseins, ils rencontreront la plus
imperturbable exécution des lois.
Voilà, messieurs, quel est notre système: nous ne faisons à personne
la guerre pour la guerre; au contraire, nous tendons la main à tous
ceux qui viennent à nous sincèrement et de bonne foi, qui nous
acceptent, nous, nos opinions, notre manière de gouverner, notre
système; nous n'acceptons que ceux-là. Nous aimons mieux calmer les
passions que d'avoir à les vaincre; mais si le mal relevait
audacieusement la tête, nous saurions prouver que le monopole de
l'énergie n'appartient à personne: armés alors des lois que vous avez
faites, et que le pays vous doit, nous saurions le réprimer et le
confondre. (_Très-bien! très-bien!_)
_Quelques membres._--La clôture! Aux voix!
(M. Havin et M. de Laboulie se dirigent en même temps vers la
tribune.)