M. LAFFITTE.--Vous avez raison de dire votre façon de penser, parlez!

M. GUIZOT.--Je regarde donc toutes les mesures de vigueur qui ont été

employées depuis six ans quand l'occasion l'a exigé, toutes les lois

qui ont été rendues, je les regarde comme des armes salutaires,

nécessaires, que le gouvernement ne doit jamais hésiter, pas plus

aujourd'hui qu'hier, qu'il y a deux ans, qu'il y a trois ans, à

employer quand le besoin s'en fait sentir. Il est vrai que le besoin

ne se fait pas sentir toujours de la même manière; ce serait nous

supposer atteints de folie que de croire que nous ayons l'intention de

nous défendre quand on ne nous attaque pas; ce serait nous supposer

atteints de folie que de croire que nous ayons l'intention d'employer

des armes contre ceux qui ne dressent pas leurs armes contre nous et

de nous servir de lois répressives quand la répression n'est pas

nécessaire. Il n'y a pas un homme du pouvoir, il n'y a pas un ami de

l'ordre qui aille gratuitement, et pour son seul plaisir, au-devant de

pareilles nécessités.

Et d'ailleurs, messieurs, ce ne sont pas là les seuls moyens de lutter

contre le désordre, contre l'esprit d'anarchie, contre les tentatives

révolutionnaires; ce ne sont pas là les seuls moyens que le

gouvernement possède pour soutenir cette lutte; ce ne sont pas les

seules mesures par lesquelles il puisse déployer sa fermeté et son

activité. Un gouvernement obligé de faire de la lutte contre l'esprit

révolutionnaire son état permanent et général n'en est pas réduit, je

le répète, à n'employer contre ce mal que des mesures de rigueur ou

des lois répressives; il a, selon les temps, selon l'opportunité,

d'autres armes qui ont aussi leur valeur, et dont il faut qu'il sache

se servir. Permettez-moi de les indiquer en peu de mots.

La première, messieurs, c'est la forte organisation du pouvoir

lui-même, soit dans les Chambres, soit dans l'administration.

Qu'est-ce qui a fait notre principale force depuis six ans?

Croyez-vous que ce soient les lois répressives? Elles ont servi, mais

elles n'ont pas fait notre principale force. Croyez-vous que ce soient

les mesures de rigueur, la résistance à main armée contre les émeutes?

Elles étaient indispensables, mais là n'a pas été notre première

force. Notre première force, c'est la présence d'une majorité dans les

deux Chambres, fortement constituée, bien décidée, sachant ce qu'elle

pense, ce qu'elle veut, et adhérant fermement au gouvernement qui en

même temps adhérait fermement à elle.

Voilà ce qui a fait, pendant six ans, notre première et notre

véritable force dans les épreuves que nous avons été appelés à

traverser. Eh bien, quand les coups de fusil ne sont plus

nécessaires, quand les lois répressives, quand du moins leur

application immédiate et fréquente n'est plus nécessaire, croyez-vous

que cette forte constitution du pouvoir, cette ferme et intime union

de la majorité avec l'administration et de l'administration avec la

majorité ne soient plus nécessaires? Croyez-vous que cela aussi puisse

se relâcher avec le reste? Non, non, messieurs. Quand vous ne voulez

pas user des moyens matériels, l'autorité morale du pouvoir vous est

d'autant plus nécessaire. Quand vous ne voulez pas réprimer par la

force, il faut que vous réprimiez par votre autorité sur les esprits.

L'énergique constitution de la majorité dans les Chambres, l'intime

union de la majorité et de l'administration sont plus nécessaires, je

le répète, quand on ne se bat pas dans les rues que quand on s'y bat.

(_Très-bien! très-bien!_)

J'en dirai autant d'une autre force dont on n'a pas tiré, depuis six

ans, tout le parti qu'on peut en tirer, et qui est, sinon le premier, du

moins un des premiers éléments de gouvernement parmi nous: c'est la

bonne constitution de l'administration locale. Nous ne savons pas

encore, messieurs, nous ne nous doutons pas de tout ce que le

gouvernement puiserait de sécurité et de force, et le pays de repos,

dans une administration homogène, dirigée par le même esprit, empreinte

de cette unité, de cette harmonie avec le centre de l'État, avec la

majorité parlementaire et l'administration générale, que nous avons si

souvent vainement désirée. C'est là encore une oeuvre des temps

pacifiques, des temps où l'on ne se bat point. On peut y arriver sans

trouble, par des moyens réguliers; et ne vous y trompez pas, c'est une

des principales forces, un des plus grands moyens dont vous soyez armés

dans la lutte contre l'esprit d'anarchie, contre les tendances

désorganisatrices de la société. Il faut que l'administration locale

soit une, homogène, animée d'un même esprit, conduite dans le même sens,

que les mêmes influences qui dirigent ici le gouvernement dirigent

l'administration dans les localités. À ce prix vous obtiendrez, pour

vous, gouvernement central et pour le pays, la sécurité et l'ordre

après lesquels vous courez. (_Assentiment._)

Et, ne vous y trompez pas, ce n'est pas seulement des fonctionnaires

que je parle ici. Les fonctionnaires ne sont pas les seuls hommes que

vous ayez à organiser avec cette unité. Ces classes aisées dont nous

parlions tout à l'heure, et où dominent les intérêts conservateurs,

elles ont besoin d'être ralliées; elles sont éparses, elles manquent

d'expérience; elles ne vous apportent pas à vous, gouvernement, toutes

les forces qu'elles ont en elles-mêmes et qu'elles pourraient vous

donner. Il faut évidemment que votre administration locale, vos

fonctionnaires, vos lois, vous servent à rallier ces classes

conservatrices, à les organiser; il faut qu'elles se pressent partout

autour de votre administration, qu'elles l'entourent, qu'elles la

soutiennent, qu'elles lui apportent leur force et leur influence.

Alors seulement votre société sortira de l'état de faiblesse et

d'anarchie dans lequel vous vous plaignez de la voir. Voilà,

messieurs, de quoi occuper le pouvoir quand l'émeute ne gronde pas

dans la rue, quand les lois répressives ne doivent pas être

immédiatement appliquées. Voilà par quels moyens il peut, à de telles

époques, soutenir, sous une autre forme, cette lutte continuelle,

inévitable, contre l'esprit révolutionnaire, dans laquelle je vous

disais en ce moment qu'il est engagé.

Car je vous demande, messieurs, de ne pas oublier que le mal est au

milieu de vous; le mal ne s'arrête pas: si les pouvoirs armés pour la

défense ne sont pas toujours dans un état de vigilance, l'action

continuelle du mal fait des progrès après lesquels on est bien

embarrassé à regagner le terrain perdu. Eh! messieurs, n'avez-vous pas

vu avec quelle facilité on pouvait perdre du terrain dans la bonne

cause, et avec quelles difficultés on le regagnait? Vous l'avez déjà

vu, prenez garde de le voir encore. (_Au centre._--Très-bien!

très-bien!)

Je me résume, messieurs, je dis que cet état de lutte, de lutte

politique contre l'esprit d'anarchie, étant le fait dominant de notre

société actuelle, le fait auquel nul cabinet ne peut échapper, s'il

arrivait quelque jour qu'en ne déployant pas la force matérielle, en

laissant dormir les lois répressives, on laissât aussi pénétrer le

doute et le trouble dans les grands pouvoirs publics, dans les

majorités parlementaires, dans l'administration, s'il arrivait que la

force matérielle et l'autorité morale du pouvoir s'énervassent à la

fois, s'il arrivait qu'on le vît désarmer et s'abaisser du même coup,

si, au même moment où il cesserait d'intimider ses ennemis, il perdait

son ascendant sur ses amis, que voudriez-vous qu'il advînt alors de la

société?

Est-ce que vous croyez que la mission du pouvoir serait accomplie?

Est-ce que vous croyez qu'il suffirait à sa tâche? Messieurs, la

mission des gouvernements n'est pas laissée à leur choix, elle est

réglée en haut... (_Bruits à gauche._) en haut! Il n'est au pouvoir de

personne de l'abaisser, de la rétrécir, de la réduire. C'est la

Providence qui détermine à quelle hauteur et dans quelle étendue se

passent les affaires d'un grand peuple. Il faut absolument monter à

cette hauteur et embrasser toute cette étendue pour y suffire.

Aujourd'hui plus que jamais il n'est pas permis, il n'est pas possible

aux gouvernements de se faire petits. (_À gauche._--Ah! ah!) La

grandeur intellectuelle et morale est particulièrement nécessaire à

notre gouvernement; c'est là la seule grandeur qu'il lui convienne de

chercher; c'est la seule à laquelle il soit naturellement appelé.

(_Bruit. Interruption.--Écoutez! Écoutez!_)

D'autres ont pu rechercher la grandeur des bouleversements intérieurs

du pays; d'autres la grandeur des conquêtes extérieures; pour nous,

pour le gouvernement de Juillet, nous n'avons et ne voulons avoir que

la grandeur des idées et des devoirs. (_Mouvement._) C'est notre

impérieuse mission d'y suffire; ne pas y suffire, pour nous, c'est

abdiquer.

Il y aurait à cela, messieurs, peu d'honneur et beaucoup de danger pour

la société; la Chambre, j'en suis sûr, ne se laissera jamais entraîner

dans cette voie. (_Aux centres._--Très-bien! très-bien!--_Longue

adhésion._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 23 / 219 题