M. DE BRICQUEVILLE.--C'est de la taquinerie. (_Rires et nouvelles
exclamations._)
_M. le ministre de l'instruction publique._--Je demande à la Chambre
la permission de ne pas répondre à cette taquinerie par une autre.
(_On rit._)
_M. le ministre de l'instruction publique._--On dit que c'est sa
propre cause que la France doit aller soutenir en Espagne. Il y a du
vrai dans cette assertion, beaucoup de vrai, messieurs, et c'est à
cause de cela que nous avons fait, depuis trois ans, pour l'Espagne,
tout ce que nous avons fait; c'est à cause de cela que nous avons
prêté à la reine, soit de prime abord, soit par des traités, l'appui
que nous lui avons prêté, que nous sommes loin de ne vouloir plus lui
prêter, que nous lui prêterions aujourd'hui comme alors, que nous nous
glorifions de lui avoir prêté. Mais enfin il faut savoir quelle est la
mesure de cette vérité, quelle part elle doit occuper dans les
intérêts et dans la conduite de la France: là est toute la question.
La France, messieurs, depuis six ans, a suivi une politique qui lui a
réussi en Europe, il est impossible de le contester; elle a maintenu
la paix et en même temps son influence et sa considération se sont
accrues.
Pourquoi?
D'abord parce que nous nous sommes dit constamment depuis six ans:
notre sûreté et notre puissance au dehors dépendent surtout de notre
tranquillité et de notre force au dedans, parce que nous avons fait
de notre politique intérieure notre grande affaire, parce que nous
nous sommes soigneusement abstenus de nous engager dans des affaires
étrangères et lointaines. Nous nous sommes appliqués à consolider
notre gouvernement, à raffermir l'ordre, à ressaisir tous les
principes de l'ordre social, à développer l'intelligence et la
prospérité nationales. Voilà notre première cause de succès.
Nous nous sommes de plus soigneusement abstenus de tout esprit de
propagande; nous avons évité tout ce qui pouvait nous engager dans une
lutte ardente; nous avons pratiqué, au dehors comme au dedans, la
politique du juste-milieu; nous avons toujours agi dans un intérêt de
modération, de transaction; nous ne nous sommes jamais mis à la suite
ni de l'un ni de l'autre des deux principes qui sont toujours prêts à
se combattre en Europe, du principe absolutiste ni du principe
révolutionnaire. Notre politique intérieure comme extérieure a été, je
le répète, une politique de juste-milieu.
Nous avons fait plus encore; nous n'avons pas voulu faire, d'une
manière aveugle et indistincte, de la propagande, même au profit du
juste-milieu; nous avons soigneusement distingué les lieux, les
situations; nous avons compris que notre intérêt dans le succès du
juste-milieu n'était pas le même à Turin ou à Naples, à Bruxelles ou à
Lisbonne, qu'il y avait là des différences dans les situations dont il
fallait tenir compte; en sorte que la politique même du juste-milieu
ne nous a pas trouvés aveugles et serviles, et ne nous a pas entraînés
partout à sa suite, sans mesure ni discernement.
Cette conduite nous a réussi au delà, je ne dirai pas de nos voeux,
mais au delà de l'attente générale de l'Europe et de la France.
Certainement, quand le gouvernement de Juillet a été fondé, quand il a
commencé à marcher décidément avec fermeté dans sa politique, personne
ne croyait qu'il réussit à ce point.
Deux grands faits se révèlent là, messieurs, deux faits trop
longtemps méconnus et trop souvent oubliés. Je prie la Chambre de me
permettre de les signaler bien clairement à son attention.
Le premier, c'est que l'Europe continentale elle-même n'est plus
aveuglément entraînée par l'esprit absolutiste et contre-révolutionnaire;
le second, c'est que la France n'est plus dominée par l'esprit
révolutionnaire. Ce sont là les deux faits que notre succès a mis en
lumière.
Représentez-vous ce qu'était l'Europe continentale en 1791, quelles
idées, quels sentiments, quels projets dirigeaient sa politique, et
comparez-la à ce qu'elle est aujourd'hui. Évidemment l'Europe
continentale a acquis beaucoup d'intelligence et d'expérience. Elle
sait comprendre, elle sait accepter les faits nécessaires; c'est là la
sagesse des gouvernements.
Non-seulement l'Europe est devenue modérée, mais l'esprit de réforme,
d'amélioration, de progrès s'est introduit dans tous les pays, dans
tous les gouvernements. Je n'hésite pas à le dire et je demande à la
Chambre la permission de lui exprimer complétement ma pensée à ce
sujet. L'esprit fanatique d'absolutisme est en déclin dans toute
l'Europe, l'esprit de réforme et de progrès pénètre partout. Dans les
monarchies absolues même, la situation des choses a changé; le besoin
de la justice envers tous, le besoin du bien-être général, ces deux
idées, ces deux sentiments ont pénétré dans tous les gouvernements, à
des degrés sans doute très-divers, très-inégaux, et qui sont loin,
pour mon compte, de me satisfaire partout également, mais qu'il faut
reconnaître partout.
J'admets les exceptions, les inégalités, les variétés; je signale
seulement un fait général, le progrès d'intelligence et de modération
de l'Europe entière.
C'est là un fait immense et dont il faut tenir grand compte. En même
temps, et à côté de ce fait, vous avez le fait correspondant: la
France a reçu de sa révolution les biens qu'elle lui demandait; elle
en a éprouvé les maux, reconnu les erreurs, elle est à la fois
expérimentée et satisfaite. L'esprit conservateur est en progrès parmi
nous, en progrès légitime, n'abandonnant rien de ce qui a été
justement conquis, ne renonçant à rien de ce qui a été justement
pensé, mais revenu aux idées conservatrices de l'ordre social.
(_Adhésion aux centres._) Cela est visible dans les institutions, dans
les idées, dans le langage, partout; cela est visible surtout depuis
la révolution de Juillet. C'était un des plus grands malheurs, un des
plus grands vices de la Restauration, que par la méfiance qu'elle
inspirait, par quelques-unes de ses tendances, elle réchauffait sans
cesse l'esprit, les passions, les préjugés révolutionnaires parmi
nous. La France lui doit beaucoup en ce sens que, précisément parce
qu'à cette époque elle se méfiait de son gouvernement, elle a voulu
être libre; la France a voulu, sous la Restauration, ce qu'elle
oubliait sous l'Empire; elle a voulu être libre; elle a eu besoin des
garanties de la liberté sous un gouvernement dont elle se méfiait.
Mais en même temps que la France a appris à être libre, qui de nous
peut méconnaître que les passions, les idées, les préjugés
révolutionnaires ont repris, à cette époque, un empire qu'ils
n'avaient plus?
Eh bien, messieurs, un des grands bienfaits de la révolution de
Juillet, c'est d'avoir affranchi l'esprit de la France, de l'avoir
délivrée de ces fantômes qui l'obsédaient; elle lui a permis, sous un
pouvoir en qui la France se confie, de se dégager de ces routines, de
ces habitudes, de ces passions, de ces préjugés révolutionnaires; elle
lui a permis de revenir avec sécurité à sa pente naturelle, à l'esprit
conservateur, à l'esprit d'ordre, aux idées morales et religieuses, et
à toutes les habitudes qui s'y rattachent. (_Très-bien! très-bien!_)
Il en résulte pour la France un fait bien simple et bien éclatant,
c'est qu'elle peut parler à tout le monde; c'est qu'elle a des idées,
des sentiments, des intérêts communs avec les deux grandes forces, les
deux esprits puissants qui se balancent aujourd'hui en Europe, avec
les réformateurs et les conservateurs; la France sait les comprendre
et se faire comprendre des uns et des autres; la France peut les
aider et se faire aider des uns et des autres; la France peut entrer
en intelligence, en relation avec les peuples et avec les
gouvernements, avec les amis du progrès et les amis de la liberté,
avec les amis de l'ordre et les amis de la conservation. C'est là une
situation admirable, une situation pleine d'indépendance et de force,
une situation de vrai juste-milieu, de juste-milieu fondé, non sur la
lassitude et la crainte, mais sur la raison éprouvée, sur le courage
éprouvé; c'est là le juste-milieu qui fait la force des nations comme
des gouvernements. (_Mouvement._)
Eh bien, messieurs, c'est de cette belle et forte situation qu'on nous
propose de sortir pour rentrer, à la suite d'un autre peuple, dans
l'arène révolutionnaire, pour nous rengager dans la lutte violente,
aveugle, de l'esprit révolutionnaire et de l'esprit absolutiste. La
France peut tenir, tient réellement le sceptre en Europe entre les
deux esprits; on lui demande de l'abdiquer et de redescendre parmi les
combattants: est-ce que cela est dans l'intérêt de la France,
messieurs? Est-ce que cela est dans l'intérêt de sa politique? est-ce
conforme à ce qu'elle a fait depuis la révolution de Juillet? est-ce
là ce que nous sommes allés faire à Anvers? est-ce là ce que nous
avons voulu faire quand nous avons protégé la Suisse? Non, messieurs;
ce que nous avons protégé partout, c'est l'esprit de modération et de
transaction. Nous avons voulu prévenir partout la lutte violente entre
le principe absolutiste et le principe révolutionnaire. Après notre
révolution consommée, nous avons travaillé, du haut de la position que
nous avons acquise, à faire prévaloir en Europe le double esprit de
conservation et de progrès qui était le nôtre. Croyez-moi, en quittant
cette position, en rentrant dans les luttes révolutionnaires, en
mettant la révolution de Juillet à la suite... je ne voudrais pas dire
de la révolution...
_Voix à gauche._--Dites! dites!
_M. le ministre de l'instruction publique._--Eh bien, puisqu'on veut
que je le dise, en mettant la révolution de Juillet à la suite de
l'insurrection de la Granja, on compromettrait et on abaisserait en
même temps la France; on lui ferait courir le risque de se replonger
dans les luttes d'où elle est si heureusement sortie. (_Très-bien!
très-bien!_)
_Une voix._--Vous isolerez la France.
_M. le ministre de l'instruction publique._--La France changerait
ainsi de position, la France abdiquerait à la fois sa sécurité et sa
vraie grandeur; elle ne le fera pas.
On dit qu'il s'agit de la cause générale de l'humanité; on dit que la
France ne peut pas ne pas la soutenir.
Voulez-vous, messieurs, que je dise quel est, dans ma pensée, le plus
grand service que la France puisse rendre à cette cause, à la cause
des gouvernements constitutionnels, de la liberté régulière, du
progrès de la civilisation? C'est de réussir complétement chez elle,
(_Aux centres.--Très-bien! très-bien!_) de donner partout l'exemple
d'une nation réformée, d'une nation qui a fait une révolution et qui
se gouverne paisiblement, qui rentre dans les voies régulières et
conservatrices des sociétés: voilà le plus grand service que vous
puissiez rendre à la grande et bonne cause. Soyez sûrs qu'un tel
succès et un tel exemple valent bien des coopérations et des
interventions. C'est une idée très-fausse, à mon avis, que de croire
qu'on est appelé à aller jouer partout sa vie pour soutenir partout sa
cause. Non! non! soutenir son droit chez soi, assurer son succès chez
soi, donner ainsi aux autres l'exemple, et, en même temps, prêter au
dehors son influence, son appui, son autorité, dans les limites de
l'intérêt national, voilà le rôle qui convient à un pays qui a réussi
comme la France. Croyez-moi, l'intérêt national est ici parfaitement
d'accord avec l'intérêt général de l'humanité, et la France rendra de
plus grands services en montrant la révolution de Juillet forte et
heureuse, qu'en allant la compromettre à la suite d'une révolution
pareille. Je demande pardon à la Chambre, je retire l'expression
_pareille_; il n'y a rien de pareil entre la révolution de Juillet et
l'insurrection de la Granja.
J'ai entendu faire ici cette comparaison; on n'a oublié qu'une chose,
les ordonnances de juillet. (_Vive adhésion au centre._)
On a semblé croire et dire que ce qui avait été parfaitement légitime
le lendemain des ordonnances l'eût été également la veille. Pour mon
compte, je ne le pense pas; je pense que la légitimité de la
révolution de Juillet a commencé avec les ordonnances. (_Nouvelles
marques d'adhésion aux centres._)