M. ISAMBERT.--C'est avant le traité.

_M. le ministre de l'instruction publique._--J'ai dit la date en

commençant. J'en viendrai au traité. On a voulu tirer notre engagement

non-seulement du traité, mais des premières paroles données au

gouvernement de la reine après la mort de Ferdinand VII. J'établirai

que, soit dans ce premier moment, soit après les traités, nous n'avons

pris aucun engagement de ce genre, que nous nous sommes toujours

considérés comme libres. J'en donnerai des preuves qui se rapportent

aux différentes époques. Je reprends.

«Nous avons positivement établi que nous entendions demeurer libres

d'examiner, de discuter ou de refuser ce qui pourrait nous être

demandé par l'Espagne; et c'est dans ce but que vos instructions

devaient ne rien spécifier relativement à la nature de l'appui que

vous serez chargé d'offrir à Sa Majesté Catholique.»

Voici, après le traité, une première dépêche de M. le comte de Rigny,

en date du 16 juillet 1834:

«Il importe que, de votre côté, vous vous attachiez à prévenir, dans

l'esprit du cabinet de Madrid, des espérances qu'il ne dépendrait pas

de nous de réaliser. J'ajouterai que vous ne sauriez mettre trop de

soin, non-seulement à décliner toute demande qu'on viendrait à vous

faire d'une intervention effective de notre part, mais encore à

empêcher, s'il est possible, que l'idée même ne s'en présente au

ministère espagnol.»

Voici une seconde dépêche du 12 décembre 1834; elle est encore de M.

le comte de Rigny:

«Si, pour nous contester le droit de discuter l'opportunité d'une

pareille demande, on voulait se prévaloir des promesses que nous avons

faites au moment de la mort de Ferdinand VII, notre réponse serait

facile. Le traité du 22 avril, la convention du 18 août, tant d'autres

actes qui les ont précédés ou suivis sont certes plus que suffisants

pour attester que notre parole n'a pas été vaine. Il serait d'ailleurs

absurde de supposer que le gouvernement français, en offrant

spontanément son appui à l'Espagne, sans lui demander aucun retour,

eût abdiqué à jamais le droit d'examiner, lorsque cet appui lui serait

demandé, par quels moyens, dans quelles formes il devrait être

accordé, pour concilier les intérêts des deux pays. Une telle

abnégation serait certainement sans exemple.» (_Sensation._)

Voici, messieurs, une dernière dépêche du 23 janvier 1836; c'est l'un

des derniers actes de M. le duc de Broglie dans son second ministère:

«Intervention armée et secours pécuniaires, ce sont là deux points à

l'égard desquels le cabinet de Madrid, je le dis franchement, ne doit

rien attendre du gouvernement du roi. Il y aurait impossibilité pour

nous.....» M. le duc de Broglie parle dans le présent, comme un

gouvernement parle toujours; un gouvernement ne parle jamais dans

l'avenir; il n'engage point à tout jamais sa conduite ni ses actes; il

s'occupe du présent, pour les circonstances présentes, et il serait

insensé de se conduire autrement. (_Très-bien!_)

_Une voix à gauche._--Mais en pensant à l'avenir.

_M. le président._--N'interrompez pas!

_M. le ministre de l'instruction publique._--Je continue:

«Il y aurait impossibilité pour nous à accueillir l'une ou l'autre de

ces demandes. Nous sommes loin de nous dissimuler combien la situation

de l'Espagne est grave; il n'y a ni optimisme ni indifférence dans

notre attitude envers elle; mais nous avons nos nécessités comme elle

a les siennes, et nous ne saurions l'aider en dehors des voies où,

bien des fois déjà, nous lui avons déclaré vouloir nous maintenir.»

Je crois, messieurs, qu'il est impossible de produire des textes plus

formels, des textes qui prouvent plus clairement que, non-seulement le

gouvernement français ne s'est pas considéré comme engagé, mais qu'il

n'a pas voulu qu'on s'y trompât, qu'il s'est conduit dès l'origine et

dans tout le cours de cette affaire avec une complète loyauté, donnant

toujours l'appui qu'il croyait pouvoir donner dans l'intérêt de la

France, mais ne voulant pas s'engager, et avertissant bien jusqu'à

quel point on pouvait compter sur lui et non pas au delà.

Voilà, messieurs, par les actes, par notre conduite même, voilà le

sens des traités; voilà comment nous les avons entendus, appliqués et

fait entendre.

L'honorable M. Thiers a soutenu que, si les traités ne nous

engageaient pas à une coopération armée ou à une intervention

effective au profit de l'Espagne, quand elle nous le demanderait, les

traités n'étaient rien, notre promesse était vaine; il a même été

jusqu'à dire que c'eût été une moquerie, une tromperie envers

l'Espagne et l'Europe.

Messieurs, je demande à l'honorable M. Thiers la permission de lui

rappeler des paroles qu'il a prononcées, il y a un an, comme président

du conseil du 22 février, le 2 juin 1836, à cette tribune; et ici je

le prie d'être bien convaincu que ce n'est pas de ma part une malice;

une malice en pareille matière serait indigne de lui comme de moi. Je

vais lire ses propres paroles.

Le 2 juin 1836, comme président du conseil, l'honorable M. Thiers

disait, en répondant, si je ne me trompe, à M. Mauguin:

«On a dit: Vous avez fait un acte énergique, c'est celui de

reconnaître la reine; mais vous vous êtes arrêtés, et depuis vous

n'avez rien fait. Je répondrai: Si, nous avons beaucoup fait. Nous

avons d'abord donné à l'Espagne l'appui moral de la France et de

l'Angleterre, et c'était beaucoup. Et si vous connaissiez aussi bien

que nous, ce qui est difficile, quelque bien renseigné que vous soyez,

puisque vous n'êtes pas aux affaires, si vous connaissiez le mouvement

général des choses en Europe, vous sauriez que c'était beaucoup que

cet appui moral de la France et de l'Angleterre.»

Il est donc bien reconnu, bien établi, messieurs, qu'un appui moral a

été donné, et que l'appui moral était beaucoup. Je continue:

«Mais les Anglais ont donné un corps auxiliaire. La France a également

donné un corps auxiliaire, non pas obscurément, mais ostensiblement.

Enfin nous avons établi le long des Pyrénées un blocus très-rigoureux

qui, sans doute, n'a pas empêché la contrebande de se faire, puisqu'il

n'y a pas de lignes de douanes au monde qui puissent l'empêcher

absolument, mais qui a empêché les grandes expéditions qu'on n'aurait

pas manqué de faire passer par la frontière française. Sans ce blocus,

vous auriez vu, non pas seulement des infiltrations, mais un second

Coblentz espagnol sur la frontière de France. Tous les carlistes de

l'Europe auraient envoyé par là des secours considérables qui auraient

rendu la guerre civile plus redoutable qu'elle ne l'est.

«Enfin, après avoir signé ce traité de la quadruple alliance, après

avoir donné à l'Espagne l'appui moral, le blocus et la légion

étrangère, que restait-il à lui donner? Vous prononcez tous le mot

pour moi, messieurs. Il restait à lui donner une armée française. Eh

bien, permettez-moi de le dire, c'est là une question immense; c'est à

cette question seule que le gouvernement s'est arrêté; et s'il ne s'y

était pas arrêté, il serait en ce moment accusé devant vous de la

hardiesse avec laquelle il l'aurait résolue. Il ne l'a pas résolue; et

dans une aussi grande affaire, s'il était jamais amené à s'en occuper,

ce que rien n'annonce aujourd'hui, il ne ferait que ce que lui

conseilleraient la dignité, l'intérêt de la France, l'intérêt même de

l'Europe, et j'ajouterai, le voeu bien connu, bien constaté, du pays.»

(_Sensation prolongée._)

Eh bien, messieurs, c'est là ce que nous faisons aujourd'hui. Nous

recherchons ce voeu du pays; nous travaillons à le constater. Mais

avant d'entrer dans l'examen de la question même, il faut qu'il soit

bien reconnu, reconnu par nos adversaires comme par nous-mêmes, que le

cabinet français ne s'est jamais considéré comme engagé, que

non-seulement il ne s'est pas considéré comme engagé, mais qu'il l'a

dit, qu'il l'a répété dans toutes les occasions; que ni l'Espagne, ni

l'Europe n'ont pu s'y tromper; et, de plus, que ce qu'il a fait était

beaucoup, qu'il n'est point exact de dire qu'il n'ait rien fait, qu'il

n'ait pas tenu sa promesse, et qu'il a été au contraire établi par M.

le président du conseil du 22 février, comme par tous les ministres

des affaires étrangères qui se sont succédé, que nous avons fait

beaucoup de choses, et des choses qui ont empêché jusqu'à présent le

progrès des carlistes en Espagne.

Nous sommes donc libres, messieurs; la France est libre, la Chambre

est libre, le gouvernement du roi est libre; nous pouvons examiner en

toute liberté la question de la coopération armée ou de

l'intervention, comme vous voudrez l'appeler; nous ne sommes pas liés

par des paroles, par des traités; il s'agit seulement de savoir si

cette mesure est conforme à l'intérêt de la France, si l'intérêt de

la France le permet ou l'exige aujourd'hui. (_Au centre: Très-bien!_)

Je répète à la Chambre que c'est pour aujourd'hui que je parle, pour

le présent et non pour un avenir inconnu, pour un temps indéterminé,

dont ni vous ni moi nous ne disposons. (_Voix à gauche:_ C'est une

nouvelle édition.) Je prie la Chambre et les honorables députés qui

siégent sur ces bancs (_l'orateur désigne la section de gauche_) de

prendre mes paroles au pied de la lettre; je les dis toutes

sérieusement, avec une conviction profonde, et je n'entends en retirer

aucune.

J'aborde maintenant la question en elle-même; et ici je remercie

l'honorable M. Thiers d'avoir attaché, comme il le faisait avant-hier,

peu d'importance à la distinction, sur laquelle on a tant disserté,

entre la coopération et l'intervention. M. Thiers, avec la fermeté de

son esprit, s'est prononcé nettement pour l'intervention; il a dit

qu'il préférait l'intervention et ne croyait la coopération bonne

qu'autant qu'elle suppléait à l'intervention et pouvait en tenir lieu.

Il faut donc se rendre un compte exact, précis, complet, dans

l'intérêt de la France d'abord, de l'Espagne après (_Très-bien!_), il

faut, dis-je, se rendre compte de ce que c'est que la coopération

armée et de ses conséquences.

Eh bien, pour moi, l'intervention, la coopération armée, c'est la

France engagée dans les affaires intérieures de l'Espagne, la France

attachant sa responsabilité aux destinées intérieures de l'Espagne, la

France s'obligeant à une occupation plus ou moins prolongée de telle

ou telle partie du territoire espagnol, à une influence plus ou moins

cachée, mais prépondérante, sur le gouvernement espagnol, et acceptant

la responsabilité qui s'attache partout à l'influence prépondérante.

Voilà ce qu'est pour moi l'intervention ou la coopération armée.

On a dit que tous nos ambassadeurs, tous les hommes considérables et

éclairés qui avaient été en Espagne, avaient regardé l'intervention,

non-seulement comme bonne, comme nécessaire pour l'Espagne, mais comme

facile, comme devant amener des résultats prompts et décisifs. Je

demande à la Chambre la permission de mettre encore sous ses yeux pour

rectifier les faits, pour qu'ils soient bien connus d'elle, et qu'en

examinant la question elle ne soit dominée par aucune illusion, de

mettre, dis-je, sous ses yeux l'opinion de l'ambassadeur que nous

avons eu pendant plusieurs années en Espagne, et qui, en effet, était

favorable à l'intervention. Voici quelle était son opinion sur ce

point. Il examinait les différentes hypothèses, les divers modes

d'après lesquels l'intervention pourrait avoir lieu, et, laissant de

côté la question purement militaire pour s'occuper de la question

politique, il ajoutait:

«Les passions que la lutte des partis et la guerre civile ont excitées

ne peuvent être calmées en un instant; il paraît nécessaire que

l'armée française, pour consolider son ouvrage, occupe, pendant un

espace de temps plus ou moins long, le pays qu'elle aura pacifié. Le

feu se rallumerait indubitablement, ou dans les provinces du nord ou

sur quelques autres points de l'Espagne. Il faut convenir d'avance du

temps que durera l'occupation, et de plus stipuler d'une manière bien

positive que les troupes françaises ne quitteront le territoire

espagnol, même après l'expiration de ce terme, que par suite d'une

délibération prise en commun par les deux gouvernements, et non sur la

simple demande du gouvernement espagnol. Il est résulté beaucoup

d'embarras pour nous et beaucoup de mal pour l'Espagne de la faculté

laissée, en 1823, au roi Ferdinand de faire cesser à son gré

l'occupation du pays par nos troupes. Il ne faut pas que la même faute

se renouvelle. N'oublions jamais qu'on doit s'attendre à des caprices

perpétuels de la part d'une administration espagnole, et à des

caprices capables de renverser en un instant tout ce que nous aurons

fait pour assurer la tranquillité de la péninsule. Nous devons prendre

nos mesures en conséquence.

«Ceci me conduit naturellement à parler de la conduite que nous devons

nous prescrire à l'égard du gouvernement espagnol. Il ne peut

évidemment, du moins jusqu'à la majorité de la reine, surmonter les

difficultés inhérentes à sa nature et à sa situation qu'en s'appuyant

sur nous. Notre coopération actuelle ne doit pas être un fait isolé,

mais le premier pas que nous ferons dans un système nouveau...

«Tout en traitant l'Espagne en pays parfaitement indépendant, il est

de toute nécessité de la tenir plusieurs années sous notre tutelle.

C'est ainsi seulement qu'elle pourra entreprendre la réforme réelle de

ses lois et de ses moeurs, calmer les passions violentes qui

fermentent dans son sein, et se préparer un avenir de paix et de

prospérité.»

Je n'entends pas examiner, quant à présent, le fond de la question; je

n'ai voulu que vous faire connaître l'opinion de notre ambassadeur en

Espagne, qui jugea qu'il était de son devoir d'en bien instruire le

gouvernement du roi au moment où il croyait l'intervention possible.

La question n'est donc pas si simple, ni l'entreprise si facile qu'on

voudrait vous le persuader. Je sais qu'on peut dire que tout ceci

n'est qu'une conjecture, que l'intervention n'ayant pas eu lieu, on

n'en saurait connaître les pesantes conséquences. Je ferai la même

réponse à nos adversaires; je leur dirai que l'intervention n'ayant

pas eu lieu, ils ne peuvent savoir non plus si elle aurait produit les

résultats prompts et faciles qu'ils en attendent. Nous sommes à deux

de jeu sur cette question. Mais la partie étant ainsi égale, il y a

quelque chose à consulter; il y a des faits qui se sont passés en

Espagne depuis quatre années; elle a une histoire qu'il faut examiner.

Eh bien, je vous demande en grâce de vous rappeler tout ce qui s'est

passé depuis la mort de Ferdinand VII.

Jamais gouvernement nouveau ne s'est établi et n'a passé les premiers

moments de sa vie sous des auspices plus favorables ni entouré de

meilleures circonstances.

Il s'est établi légalement, en vertu du droit, au nom du principe

monarchique, si puissant en Espagne; au moment où il s'est établi, il

n'a été contesté sérieusement par personne. Dans tout le pays,

non-seulement il a été sur-le-champ le gouvernement légal, le

gouvernement de droit, comme il l'est strictement et toujours; mais il

a été reconnu, immédiatement reconnu par tous ses voisins, par les

puissances qui pouvaient influer directement et efficacement sur ses

destinées. Et non-seulement il a été reconnu, mais il a été soutenu

moralement, comme je vous le montrais tout à l'heure, par la

reconnaissance et par l'appui qui lui a été offert. Il a été soutenu

matériellement par des envois d'armes, de munitions, de troupes, la

légion étrangère française et la légion anglaise. En fait, je le

répète, jamais gouvernement nouveau n'a été mieux soutenu en naissant

ni entouré de circonstances plus favorables que celui de l'Espagne.

Rappelez-vous ce qui s'est passé parmi nous au moment où le

gouvernement de Juillet a été fondé. Est-ce que les circonstances lui

ont été aussi favorables? Est-ce qu'il a été vu d'aussi bon oeil par

tous ses voisins? Est-ce qu'il n'avait pas les embarras intérieurs qui

naissent d'une grande commotion, d'un grand emploi de la force

nationale? Ces difficultés, messieurs, qui nous ont tant frappés, qui

ont tant pesé sur nous, que nous avons en tant de peine à surmonter,

le gouvernement de la reine ne les a pas rencontrées en Espagne.

Et cependant est-il parvenu aujourd'hui au même degré de fermeté,

d'autorité, d'influence que le gouvernement français? Non,

certainement non. Pourquoi? Il y a ici une cause intérieure, une cause

que l'honorable M. Thiers signalait lui-même avant-hier: c'est la

difficulté, l'extrême difficulté d'établir en Espagne un gouvernement

régulier, efficace, qui s'empare de la population, qui la possède et

la mène à son but. M. Thiers vous disait avant-hier, en vous parlant

du juste-milieu espagnol, que ce qui lui manquait, c'était un

gouvernement capable de le rallier et de le conduire. C'est là,

messieurs, en effet, c'est là qu'est la véritable difficulté pour

l'Espagne; c'est là le mal qu'il faut guérir, l'obstacle qu'il faut

surmonter si l'on veut donner réellement à l'Espagne ce qui lui

manque.

Eh bien, messieurs, ce que vous demandent, ce que vous proposent les

partisans de l'intervention, c'est de vous charger de cette

entreprise, c'est de donner au juste-milieu espagnol le gouvernement

qui lui manque, de lui donner le temps et la force de l'acquérir.

Messieurs, je ne veux pas affirmer que l'entreprise est impossible;

mais certainement elle est bien grande et bien difficile. Ce n'est pas

la première fois que des gouvernements étrangers, que la France

elle-même essayent d'influer sur l'Espagne, de la réformer, de diriger

son gouvernement. Louis XIV l'a essayé, Napoléon l'a essayé, Louis

XVIII l'a essayé. Il ne se fera jamais une intervention plus facile,

qui ait rencontré moins d'obstacles, qui ait été plus promptement

accomplie que celle de 1823. Elle a marché des Pyrénées à Cadix sans

obstacle; elle a pris en peu de temps Cadix qui avait résisté à la

toute-puissance de Napoléon, et tout cela accompli, quand la France a

voulu influer efficacement sur le gouvernement espagnol, quand elle a

voulu introduire dans ses conseils, dans ses actes, l'ordre, la

modération, la sagesse, l'efficacité, ce qui fait les gouvernements

enfin, elle a échoué.

Louis XVIII s'est conduit envers l'Espagne, à cette époque, d'une

façon prudente et modérée; il lui a donné de bons et sages conseils;

ils ont été à peu près sans vertu, et, trois ans après, il était sur

le point de se brouiller avec l'Espagne et de rappeler son

ambassadeur.

Est-ce donc là, messieurs, une entreprise facile? Est-ce là une chose

que l'on puisse faire en quelques mois, en se jouant, sans y engager

toute la force, toute l'autorité, toute la destinée de la nation? Non,

messieurs; il est clair que c'est une affaire immense, une de ces

affaires dont on ne se charge pas pour le compte d'autrui.

Et, pensez-y bien, messieurs, quel est le gouvernement que vous iriez

aujourd'hui vous charger, je ne dis pas d'établir, mais de faire

réussir en Espagne, d'assurer et de garantir? Louis XVIII avait

affaire à Ferdinand VII, à un roi absolu, à une forme de gouvernement

plus simple, plus expéditive que les formes constitutionnelles. Ce que

vous iriez vous charger de faire réussir en Espagne, et avec grande

raison, car vous n'en devez protéger aucun autre, c'est le

gouvernement constitutionnel, un gouvernement libre, un gouvernement

de publicité et de discussion, un gouvernement où l'élection joue un

rôle immense. Connaissez-vous rien de plus difficile et de plus beau à

la fois?

On vous parle, messieurs, de la fatigue et de la faiblesse comme des

seules causes de l'existence du _juste-milieu_ et de son empire.

Messieurs, pour fonder un gouvernement de juste-milieu, il faut plus

de courage, il faut plus de persévérance et de dévouement que pour

aucune autre forme de gouvernement et aucune autre entreprise.

(_Très-bien! très-bien!_)

Non certes, il n'est pas vrai que le juste-milieu et son empire soient

l'effet de la fatigue et de la faiblesse. Sans aucun doute, le

désabusement général y concourt. Je ne me fais pas plus illusion que

vous sur ce qu'il peut y avoir aujourd'hui d'erreur et de mal dans

l'état moral de mon pays; je sais qu'il y a dans ce désabusement

général, dans ce scepticisme général, de la fatigue et de la

faiblesse, j'en conviens; mais si nous n'avions trouvé que cela parmi

nous, jamais vous ne seriez venus à bout de faire ce que vous avez

fait; jamais le gouvernement, jamais le juste-milieu, jamais la

révolution de Juillet n'auraient réussi. Ce n'est pas à nos défauts,

ce n'est pas à ce qui nous manque, c'est à nos qualités, à notre

expérience, à notre intelligence, à notre fermeté, à notre

persévérance que le succès du juste-milieu a été dû en France; il vous

faudrait rencontrer en Espagne les mêmes éléments pour réussir; et

pour réussir, comment? par la main de l'étranger! (_Très-bien!

très-bien! Mouvement prolongé._)

Je conjure la Chambre, comme je le disais tout à l'heure, de prendre

toutes mes paroles à la lettre, et de ne leur donner ni plus ni moins

d'étendue que je ne leur en attribue moi-même. Ce que je conclus de

tout ceci, c'est uniquement que l'entreprise est très-difficile,

qu'elle exige les plus grands efforts, qu'elle lie la responsabilité

et le sort de la France aux affaires intérieures et aux destinées de

l'Espagne. Il faut donc, pour que la France s'y engage, un intérêt

immense, un de ces intérêts dominants, prépondérants, auxquels les

nations doivent quelquefois tout sacrifier. Cet intérêt existe-t-il?

Je pense que non, et je demande à la Chambre la permission de lui en

dire les raisons.

On a apporté, pour prouver tout l'intérêt que doit porter la France

aux destinées actuelles de l'Espagne, des considérations de divers

genres, les unes puisées dans la politique générale et permanente de

la France, les autres dans sa politique actuelle et spéciale, dans

l'intérêt du gouvernement de Juillet.

Je parcourrai rapidement les unes et les autres.

On a parlé de Louis XIV; c'est en effet le grand exemple et la grande

autorité. Je prie la Chambre de se demander ce que sont devenues après

Louis XIV, après ce grand acte de la fin de son règne sur l'Espagne,

ce que sont devenues, dis-je, la conduite et la situation de la France

dans les grandes affaires de l'Europe, dans tout le cours du XVIIIe

siècle. La réponse est facile et connue de tout le monde: une inertie

rare, une faiblesse évidente, peu d'influence et peu d'action dans les

affaires générales de l'Europe, telle a été l'histoire de la France

dans le XVIIIe siècle.

_Une voix._--De l'Espagne?

_M. le ministre de l'instruction publique._--De la France: c'est de la

France que je parle.

Vous n'avez qu'à vous rappeler, messieurs, les grands événements

politiques du XVIIIe siècle, la guerre de la succession germanique, la

guerre de Sept ans, le partage de la Pologne; vous savez tous quel

petit rôle la France y a joué. Pourquoi? Parce que la France était

fatiguée, épuisée, et surtout lasse moralement des longues guerres de

Louis XIV, de ces efforts si prolongés, si douloureux, de ces succès

si incomplets. C'est là la vraie cause qui a laissé, pendant tout le

XVIIIe siècle, la France inerte et peu puissante dans les événements

généraux de l'Europe. Tout le monde l'a dit, ce n'est pas moi qui

l'invente. Que serait-il arrivé, à cette époque, si le gouvernement

français, méconnaissant ce grand fait, cet état de son pays, avait

engagé la France dans de grandes et périlleuses entreprises?

Messieurs, il serait peut-être arrivé de grands revers, et

très-probablement de grandes inconséquences, des entreprises

légèrement conçues, promptement abandonnées, et ce défaut de

consistance, d'énergie qui s'attache aux actes, aux démarches, quand

l'esprit général du pays et de l'époque n'y poussent pas, n'y

soutiennent pas le gouvernement. C'est là, j'en suis convaincu, ce qui

serait arrivé à la France du XVIIIe siècle.

Les ministres français de cette époque, le cardinal de Fleury en

particulier, furent plus prudents; ils maintinrent la paix, ils firent

de la paix la tendance générale de la politique de la France. Je ne

pense pas qu'en définitive la France y ait beaucoup perdu en

considération à l'étranger ni en prospérité intérieure. Certainement

le XVIIIe siècle n'a pas été une époque de décadence pour la France.

Ce qu'elle ne faisait pas d'un côté, elle le faisait de l'autre; ce

qu'elle ne gagnait pas au dehors, elle le gagnait au dedans. Elle

agissait, non par les armes, mais par les idées, par les lettres, par

mille moyens qui lui donnaient en Europe une autorité qu'elle n'aurait

pas due aux armes..... (_Nouvelle adhésion aux centres._)

Eh bien, appliquez cet exemple simple, clair, qui repose sur de grands

faits, appliquez-le à ce qui se passe aujourd'hui parmi nous. Sans

aucun doute, la France est fatiguée des longues guerres, des

glorieuses conquêtes de la Révolution et de l'Empire. Ce n'est pas à

dire, à Dieu ne plaise! que les guerres de la Révolution et de

l'Empire aient été inutiles à la France; bien au contraire, elles lui

ont rendu des services immenses; elles l'ont sauvée, elles l'ont

fondée, elles l'ont glorifiée; mais elles ont fait leur temps, et à

la fin elles étaient excessives. Il faut le répéter à cette tribune:

l'esprit de guerre et de conquête était devenu excessif; il coûtait à

la France bien plus qu'il ne lui valait. Il a fait son temps; nous

sommes entrés dans une autre époque, dans une époque de paix, de

travail régulier, de développement intellectuel, scientifique,

industriel. C'est de ce côté aujourd'hui que la France cherche la

force et la gloire. C'est de ce côté qu'il faut la conduire, et non

pas en arrière, non pas vers des entreprises qui ont pu être bonnes et

belles dans les temps passés, mais qui ne le seraient pas pour nous.

Le premier devoir, la première science des hommes d'État, c'est de

démêler le véritable voeu de leur temps, le véritable caractère de

leur époque, ce qu'elle désire, ce qu'il lui faut, à quoi elle est

propre, à quoi elle se portera volontiers, d'elle-même, librement.

Nous parlons beaucoup de liberté; consultons donc un peu le voeu du

pays; croyons un peu à sa libre impulsion, à sa spontanéité; ne

prétendons pas lui imposer nos volontés, nos combinaisons, nos

fantaisies; ne lui faisons pas une politique à notre guise;

donnons-lui la sienne; la politique naturelle et libre est la seule

que, dans un gouvernement libre, il faille professer et suivre; c'est

la seule que, pour mon compte, je me propose de soutenir toujours.

(_Marques nombreuses d'assentiment._)

Permettez-moi, messieurs, après vous avoir parlé de la France, de

jeter un coup d'oeil sur l'Espagne elle-même. Je crains beaucoup que

dans cette affaire, comme il arrive souvent, nous ne tombions dans de

fréquents anachronismes, et que le souvenir des temps passés et des

faits anciens ne nous fasse oublier les temps et les faits

d'aujourd'hui.

On parle toujours de l'Espagne comme si nous étions au XVIe ou au

XVIIe siècle. Mais, messieurs, l'Espagne du XVIe et du XVIIe siècle,

l'Espagne contre laquelle François Ier, Henri IV et Louis XIV ont

lutté, n'était pas du tout l'Espagne d'aujourd'hui; elle était

étroitement liée aux rivaux de la France en Europe; elle était

non-seulement sous l'influence, mais sous la puissance, sous la

domination directe des rivaux de la France en Europe. L'Espagne

n'était pas seulement au delà des Pyrénées, elle était au delà des

Alpes, au delà du Rhin, elle était sur l'Escaut; elle était liée au

royaume de Naples, au Milanais, à l'Allemagne, aux Pays-Bas; il y

avait là une seule et même force, une seule puissance dans une même

main, et contre laquelle la France luttait par une rivalité dont elle

ne pouvait s'affranchir, qu'elle n'était pas allée chercher, mais qui

était dans le cours naturel des événements et du développement de

l'Europe.

Rien de semblable n'existe aujourd'hui: l'Espagne n'appartient plus à

aucun des rivaux de la France en Europe; l'Espagne, depuis longtemps,

est une puissance isolée, réduite à sa propre force. Quel est le degré

de cette force? Je ne l'examine pas; mais enfin l'Espagne n'a plus,

dans les luttes que la France peut être appelée à soutenir en Europe,

ni la situation, ni l'importance qu'elle avait au XVIe siècle. Il faut

bien se garder de juger par ces analogies qui reposent sur des

apparences trompeuses. Pour que la France pût être légitimement amenée

à s'engager profondément dans les destinées de l'Espagne, il faudrait

évidemment d'autres raisons, des raisons plus décisives que celles que

l'on tire de l'ancienne politique générale et permanente de la France.

On allègue une raison qui serait immense, et sur laquelle je ne

voudrais pas me taire; on a dit: Si nous n'intervenons pas, ou si nous

ne coopérons pas à main armée, l'alliance de la France et de

l'Angleterre sera prodigieusement affaiblie.

Cette raison serait puissante pour moi, messieurs, car je suis

convaincu que, par une foule de causes morales et politiques,

l'alliance de la France et de l'Angleterre est, pour toutes deux, un

immense et dominant intérêt. Mais il y a d'étranges retours, de

singuliers revirements dans les choses de ce monde et dans les

langages. En 1835, quand on nous demanda l'intervention en Espagne,

une des raisons les plus puissantes qu'on allégua contre notre

intervention, c'est que cela affaiblirait l'alliance de la France et

de l'Angleterre, que le ministère whig en serait gravement compromis,

qu'il fallait prendre garde de lui susciter cet immense embarras. Nous

consultâmes en effet l'Angleterre; l'Angleterre fut d'avis qu'il n'y

avait pas lieu à intervention, et nous nous en abstînmes en grande

partie par cette considération; non qu'il n'y en eût d'autres, et de

décisives à mon avis, mais celle-là fut d'un grand poids.

En 1835 donc, si nous intervenions, notre alliance avec l'Angleterre

était compromise; aujourd'hui, si nous n'intervenons pas, notre

alliance est également compromise et affaiblie!

Je ne pense pas, messieurs, qu'un fait aussi important que l'alliance

de la France et de l'Angleterre tienne à des considérations qui

varient ainsi d'une année à l'autre. Non, messieurs, l'alliance de la

France et de l'Angleterre tient d'une part à la sympathie naturelle

d'idées, de sentiments, d'institutions qui existent entre les deux

peuples; de l'autre, et surtout peut-être, au maintien de la paix

générale en Europe. L'alliance de la France et de l'Angleterre est la

base et la garantie de cette paix. Voilà pourquoi elle est au-dessus

de tous ces événements, de tous ces incidents particuliers dont on

voudrait la faire dépendre. Elle résisterait, soyez-en sûrs, à bien

d'autres épreuves. Nous sommes unis, intimement unis avec

l'Angleterre; mais nous conservons, dans notre union, la liberté de

notre politique, de nos démarches; nous ne subordonnons pas notre

conduite à la conduite de l'Angleterre, notre politique à la sienne

dans tous les lieux. L'Angleterre en fait autant de son côté, et je le

conçois; dans une foule d'occasions, elle suit sa politique

particulière, son intérêt particulier, et je ne crois pas que son

alliance avec la France soit compromise, ni affaiblie parce que les

intérêts des deux pays peuvent, sur tel ou tel point, dans telle ou

telle affaire, se trouver en dissidence ou en opposition.

Non, messieurs, nous ne sommes pas à ce point, ni l'Angleterre non

plus, susceptibles et jaloux; nous ne nous tenons pas pour enchaînés

les uns aux autres parce que nous sommes alliés; nous conservons, je

le répète, et il importe que la France le sache bien, dans notre

alliance avec l'Angleterre, la liberté de nos actions, la liberté de

considérer dans tous les temps, dans tous les lieux, quel est

l'intérêt de la France. Votre alliance avec l'Angleterre ne sera

compromise ni dans l'une ni dans l'autre des deux hypothèses qui nous

occupent. (_Très-bien! très-bien!_)

Je demande pardon à la Chambre de l'étendue de cette discussion; mais

la question est si grave (_Oui! oui!_) et ma conviction si profonde,

que je ne voudrais laisser ignorer aucune des raisons qui déterminent

le cabinet et dirigent sa conduite. (_Parlez! parlez!_)

On dit que du moins, si l'alliance anglaise n'est pas compromise ni

affaiblie, nous laisserons prendre à l'Angleterre en Espagne une

influence immense, que celle de la France n'y sera plus rien. Parce

que l'Angleterre a permis ou ordonné, comme on voudra, à quelques

marins, à quelques artilleurs, de rendre à la cause de la reine un

utile service, un service dont nous nous félicitons, auquel nous

applaudissons, il en résultera pour elle une complète prépondérance en

Espagne, et la France en sera exclue.

Messieurs, l'Angleterre, permettez-moi de vous le rappeler, a rendu à

l'Espagne de bien autres services. De 1808 à 1814, l'Angleterre a

soutenu l'Espagne par de bien autres moyens, avec des démonstrations

bien autrement éclatantes, elle devait avoir acquis dans ce pays une

bien autre prépondérance; et cependant vous avez vu, sous la

Restauration, l'Espagne revenir naturellement, d'elle-même, se placer

sous l'influence de la France. (_Bruit à gauche._) C'est qu'il y a là

un empire des situations, une force des choses que rien ne peut

détruire; c'est que l'Espagne est naturellement dans la sphère de la

France beaucoup plutôt que dans celle de l'Angleterre. Et croyez-moi,

lorsqu'un tel fait a résisté à des services aussi considérables, aussi

éclatants que ceux que l'Angleterre avait rendus à l'Espagne en 1812,

il résistera aussi, après de légères oscillations, après des

variations dont il ne faut pas trop se préoccuper, aux services

nouveaux qu'elle pourrait lui rendre encore.

Mais on s'occupe surtout des intérêts commerciaux, on craint surtout

pour les intérêts commerciaux de la France en Espagne.

Messieurs, je ne puis entrer à ce sujet dans aucun détail; ce qui

importe et ce que je puis dire à la Chambre, c'est que le gouvernement

du roi n'a pas perdu un seul instant de vue les intérêts commerciaux

de la France en Espagne, et que, lorsqu'ils lui ont paru compromis ou

pouvant être compromis par tel ou tel arrangement particulier entre

l'Espagne et l'Angleterre, il a sur-le-champ pris ses mesures pour que

ces projets ne fussent pas réalisés. Des précautions ont été prises

sous le ministère de M. le duc de Broglie, et tout récemment encore

par le cabinet actuel, et par les soins de M. le président du conseil.

La Chambre peut être sûre que les intérêts commerciaux de la France en

Espagne, comme ailleurs, seront toujours l'objet particulier des soins

et de la vigilance du cabinet. (_Très-bien!_)

Je demande à la Chambre la permission de prendre un peu de repos.

Après une interruption de cinq minutes, M. le ministre reprend en ces

termes:

Messieurs, j'arrive à la dernière question posée dans ce grand débat,

et je me demande: ce à quoi nous ne sommes point engagés par les

traités, ce qui serait très-difficile, ce que la politique générale et

permanente de la France, ne nous commande point, la politique

spéciale, la politique actuelle, l'intérêt du moment, l'intérêt du

gouvernement de Juillet nous le prescrivent-ils? C'est la dernière, et

certainement la plus importante de toutes les questions.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 11 / 219 题