_19 septembre._--Nous avons quitté Paris, mon frère, peintre militaire,
et moi, par un train bondé de voyageurs: infirmières de la Croix-Rouge,
paysannes regagnant les villages délivrés, leurs enfants avec des
paniers sur les genoux et demandant, anxieuses, s'il est bien vrai
qu'ils sont partis.
A Nanteuil-le-Haudouin, première vision de guerre: paysage désert et
désolé, de vastes réservoirs éclatés. Arrivé en vue de Crépy-en-Valois,
terminus provisoire de la ligne, le train ralentit sa marche. La nuit
est venue. Presque toutes les vitres de la gare sont brisées. Les
petits fours et le chocolat des distributeurs automatiques ont tenté
les Allemands, qui ont enfoncé les appareils à coups de crosse.
La petite ville est sans lumières; tous les volets sont clos. Pas
de chambre disponible dans l'unique hôtel. Enfin, avec l'aide d'un
maquignon, venu pour acheter des chevaux blessés, nous découvrons deux
sommiers, par terre. Mais quelle abominable odeur s'en dégage! Les
Allemands ont couché là-dessus... Tout habillés, nous dormons mal... Au
matin, de très bonne heure, un bruit lointain, sourd, répété... C'est
le canon.
_20 septembre._--Jour gris, pluie fine, paysage triste. La route de
Villers-Cotterets file, droite, à perte de vue, boueuse, sillonnée par
les larges traces des convois.
Des pierres calcinées indiquent çà et là les feux de bivouacs; beaucoup
de bouteilles brisées; dans le fossé, un fourgon de munitions, un côté
de l'essieu sans roue, comme amputé. A droite et à gauche, des champs
de betteraves piétinés alternent avec des champs de blé en chaume. Les
voitures brisées ne se comptent plus; partout, des lambeaux d'uniformes
souillés de boue, des débris de harnachement et cent autres vestiges
des récents combats.
[Illustration: Un poste militaire ambulant de télégraphie sans fil.]
Mais voici de petits monticules de terre fraîchement remuée: ce sont
des tombes de soldats. Quelques branches de feuillage, déjà roussi,
sont piquées sur ces tumulus; c'est tout, mais cela évoque le spectacle
tragique et poignant d'hier, et les larmes nous viennent aux yeux.
Au delà, par un chemin de traverse, avance lentement un long convoi
d'approvisionnements; tout ce cortège est de couleurs sombres; les
voitures et les hommes se détachent, dans le gris, sur un fond de
collines d'où s'échappe la fumée des batteries d'artillerie. Les
fantassins, courbés sous la pluie persistante, ont eu l'ingénieuse idée
de se couvrir la tête de vulgaires sacs, en guise de capuchons, et
ressemblent ainsi à des Bédouins. Le tableau est digne du crayon d'un
Raffet.
A Villers-Cotterets, nous reconnaissons nos autobus de Paris, en
longues files, de chaque côté de la rue, mais dans quel état! Enduits
de boue, repeints en gris terne, les glaces remplacées par des toiles
métalliques. A l'intérieur, sont accrochés de gros quartiers de viande;
ce sont les boucheries ambulantes. D'autres sont transformés en cuisine
et rappellent les roulottes de nos forains.
[Illustration: Distribution de trophées]
Dans la grande rue, quelle ruche bourdonnante! Tout un va-et-vient
affairé d'officiers d'état-major, de voitures d'ambulance,
d'estafettes, de fantassins en corvée, de soldats anglais aux costumes
seyants, de couleur neutre. Beaucoup de grandes voitures à foin
passent, bondées de défroques, de selles, de manteaux allemands; un
homme, juché sur ces trophées, distribue aux uns et aux autres un
casque, un manteau ou quelque autre souvenir de la bataille.
Une auberge est remplie de soldats de toutes armes; ils sont gais en
dépit des souffrances endurées. Leurs uniformes, neufs il y a quelques
semaines, sont déjà fripés. Des sous-officiers, bonnet de police au
vent, se font la barbe en plein air. Ils deviennent loquaces devant
le café bien chaud. Ecoutons leurs récits de guerre. Un dragon parle
du dernier engagement; un artilleur raconte comment il a échappé à la
mort; mais un petit sergent interrompt ces histoires: «L'autre jour,
dit-il, je me trouvais avec une cinquantaine d'hommes, sur une grande
diablesse de route, entourée de champs plats comme la main. Tout d'un
coup, à un tournant, les _Boches_, bien abrités dans leurs tranchées,
nous reçoivent avec un feu d'enfer! Nous ripostons, mais les camarades
tombent comme des mouches. Ce n'était pas tout ça, il fallait se tirer
de là! Un fossé longeait la route, pour aboutir, 100 mètres plus loin,
à un remblai couronné d'une haie. Pas bien profond, ce fossé, et plein
de cadavres d'hommes et de chevaux! N'importe, je crie: «Tout le monde
là dedans, à la file!» Les premiers ne se baissaient pas assez; ils
sont vite ratissés, et nous sommes obligés de passer sur leurs corps
tout chauds pour avancer. Lorsque le restant put arriver vers l'abri,
nous étions couverts de sang et de boue, et tellement affreux que nous
n'osions plus nous regarder...»
En route pour Compiègne... La belle forêt n'a pas souffert. Les
grands hêtres aux majestueuses frondaisons abritent des fougères d'un
magnifique brun rouge; mais les réalités brutales détournent vite notre
attention de ce spectacle harmonieux. Des chevaux aux plaies horribles
nous croisent; des cavaliers démontés regagnent d'un pas lourd leur
casernement. Voici un long convoi de prisonniers, encadré de gendarmes.
A Taillefontaine, le bruit du canon se rapproche; les panaches des
obus, au loin, tachent de ronds blancs le ciel gris. La campagne, très
découverte ici, semble abandonnée; seuls des chevaux échappés de la
bataille paissent dans les champs; les nuages, lourds de pluie, sont
échancrés au bas de l'horizon par une barre de pourpre sanglante.
[Illustration: Comment les Allemands avaient transformé en
retranchements les soubassements des grilles du parc de Compiègne.]
Voici l'imposant château de Pierrefonds. Ses hautes tours se dressent
dans le ciel. Au pied des murailles, défile interminablement de
l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie. Quel étrange
contraste que cet appareil de guerre moderne devant ce château féodal!
_21 septembre._--Compiègne, pendant l'occupation allemande, n'a presque
pas souffert, grâce au sang-froid et au courage de M. Martin, adjoint
au maire, et de M. Gabriel Mourey, conservateur du palais.
Lorsque, brusquement, les Allemands pénétrèrent dans la ville, M.
Mourey se trouva séparé du palais par une troupe compacte d'ennemis
envahissant la place. Malgré les menaces, il put se frayer un passage
et arriva assez à temps pour recevoir l'état-major. Il se nomma et dit
simplement: «Je mets ce palais et les richesses qu'il contient sous la
sauvegarde de l'armée allemande.»
Néanmoins des officiers, en visitant le château, emportèrent quelques
«souvenirs»; mais aucun objet de grande valeur ne fut soustrait.
L'aimable conservateur nous accompagna dans le grand parc. La
télégraphie sans fil y est installée avec ses appareils compliqués. Le
sergent de service nous apprend qu'il lui arrive parfois d'enregistrer
des dépêches allemandes. Tout au bout de la grande allée, les Prussiens
avaient établi des retranchements en utilisant les murs de soubassement
des grilles, renforcés par des mottes de terre et de gazon; plus loin,
ils ont entassé, les unes sur les autres, des tables d'écoliers, afin
de pouvoir tirer par-dessus le mur d'enceinte.
Dans la ville, seul l'hôtel des Postes a été saccagé. A coups de
pioche, on a brisé tous les appareils télégraphiques et téléphoniques,
alors que la rupture d'un câble suffisait pour les immobiliser.
On nous conseille d'aller visiter Ch...-au-B..., naguère charmante
localité des bords de l'Oise. Là, c'est la dévastation; les trois
quarts du village ne sont plus que ruines calcinées. Ces ravages ont
été commis, dit-on, pour punir un boulanger de la localité qui avait
refusé de faire du pain pour l'ennemi. Cependant, au milieu de ce
chaos, on remarque quelques maisons restées intactes et on lit sur
leurs portes ces mots, en allemand, tracés à la craie: «Braves gens;
ont tout donné; épargnez leurs demeures.»
[Illustration: Le bureau téléphonique de Compiègne après le passage des
Allemands.]
M. Mourey nous avait priés de voir en passant si la villa de l'éditeur
Ollendorff, son ami, était encore debout. Cachée dans les arbres,
la villa est intacte. Le jardinier accourt à notre appel: «Ah!
messieurs, les Prussiens ont pillé tout le linge et les confitures!...
Heureusement qu'ils n'ont presque rien cassé!... A peine revenu de ces
émotions, je jardinais, lorsque surgit tout à coup devant moi un grand
diable d'Allemand, un déserteur sans doute, qui me met son revolver
sous le nez en criant: «Brot, wein!» (pain, vin), tout en me palpant
pour s'assurer que je n'avais pas d'armes. Sans quitter son revolver,
il but et mangea ce que je lui présentais. Ce ne fut pas tout: il prit
un bain dans la baignoire de madame, puis changea de linge en enfilant
une chemise de monsieur. J'en tremble encore!...»
Pour revenir vers Compiègne, nous empruntons une autre route sillonnée
de convois de blessés: charrettes de paysans réquisitionnées, voitures
de livraison, etc. Deux grands bœufs traînent un tombereau rempli de
paille sur laquelle gisent des turcos blessés.
_22 septembre._--Ce matin, par un temps délicieux, nous allons, par
la route de Soissons, assister, des hauteurs de la forêt, au duel
d'artillerie. Le chemin est encombré de réfugiés, femmes, enfants,
vieillards, portant chacun de pauvres hardes soustraites au pillage.
Leur regard reflète encore l'épouvante, et ils se hâtent vers le lieu
où ils pourront enfin se reposer.
[Illustration: On apporte un turco à l'ambulance.]
[Illustration: Le pansement des blessés arrivant de la ligne de feu.]
Nous quittons la route pour gravir, à droite, le mont Saint-Marc, du
haut duquel nous apercevons, au loin, les batteries françaises. A
l'horizon, à 15 kilomètres à peine, l'ennemi est posté, depuis dix
jours, retranché formidablement dans d'immenses carrières. Les canons
font rage; les flocons de fumée blanche apparaissent constamment,
indiquant l'endroit où l'obus éclate. La fumée des obus allemands
est plus volumineuse et plus grise, mais leurs projectiles explosent
généralement trop haut et font beaucoup moins de mal que ceux de notre
75.
Au loin, on distingue nettement la cathédrale et la ville de Noyon,
encore aux mains de l'ennemi.
A la descente, arrêt devant l'ambulance nº 1 du ... corps, installée
dans une clairière, près d'un talus de la voie ferrée. Deux grandes
tentes abritent les blessés les plus atteints; les autres, chasseurs
d'Afrique, zouaves, turcos, sont au dehors, étendus ou assis sur la
paille, fumant et dormant. La soupe chauffe en plein vent; les chevaux
des cantines broutent l'herbe grasse.
Une voiture s'arrête; on en descend avec précaution un turco affaissé;
les brancardiers le déposent sur une civière, aussitôt placée sur
un tréteau. Le major, en blouse blanche, défait le pansement tout
sanglant; le mollet apparaît à demi arraché par un éclat d'obus. Un
badigeon de teinture d'iode sur cette affreuse plaie, et vite à un
autre, car il en arrive d'autres de la proche ligne de feu.
Un lieutenant tient sa main blessée dans l'entre-bâillement de sa
vareuse; on accourt... «Non, pas encore, quand mes hommes seront
pansés.» Et il continue sa promenade de long en large, en serrant les
dents.
[Illustration: Une ambulance dans une clairière.--_Dessin de LOUIS
TINAYRE._]
_23 septembre._--Nous allons essayer de gagner le front. De bon matin
nous longeons les bords du canal de l'Oise, où sont amarrées des
péniches aux couleurs gaies; l'air est ensoleillé et doux; le spectacle
serait délicieux si le bruit du canon ne se faisait entendre.
A la tête d'un pont obstrué par une barricade en planches, un officier
de chasseurs nous arrête: interdiction absolue d'aller à bicyclette,
la zone étant dangereuse. Nous poursuivons à pied notre chemin, à nos
risques et périls.
A T..., dans une auberge presque déserte, c'est tout juste si l'on
peut nous donner un peu de vin. Nous possédons heureusement encore une
boîte de sardines. La brave aubergiste nous sert en tremblant; on parle
d'un mouvement offensif des Allemands. Pourtant un habitant de R... va
essayer de rentrer chez lui; nous le suivons. Voici les approches de la
ligne de feu. Un prêtre ayant le brassard de la Croix-Rouge se joint à
nous.
Sur notre droite, une batterie de notre 75, dissimulée derrière des
épaulements de terre, reste silencieuse; nous la dépassons bientôt,
et nous nous arrêtons devant le double poste de B... Un officier de
dragons lit attentivement nos papiers. Soudain éclate une détonation
formidable, suivie de plusieurs autres, coup sur coup. Nous courbons
le dos et la tête, à la joie des soldats du poste. C'est notre 75 qui
entre en action.
Tandis que le lieutenant nous présente au commandant G..., un chasseur
d'Afrique arrive, suivi d'un autre à pied, sans coiffure, l'uniforme
souillé de terre, la tête ensanglantée et tuméfiée.
[Illustration: Un chasseur d'Afrique, démonté et qui vient d'être
poursuivi par un détachement ennemi, raconte comment il s'est échappé.]
«Mon commandant, dit ce dernier, nous étions tous deux en patrouille,
lorsque des _Boches_ invisibles nous envoyèrent des coups de fusil.
Mon cheval s'effondre, tué net; je roule à terre; mon camarade pique
des deux; étourdi, je me relève; les _Boches_ m'ont «coursé», mais ils
allaient moins vite que moi, à cause de leurs sacs, et me voilà.»--«Va
te faire panser, mon garçon», dit le commandant.--«Oh! ce n'est pas la
peine, réplique le brave petit chasseur, je vais me laver la figure;
mais c'est mon cheval que je regrette!»
L'autorisation nous est accordée de visiter le château de B....
L'action y fut des plus chaudes, il y a trois jours. L'allée d'honneur
est encombrée de fusils brisés, de cartouchières vides. Sur la terre,
de larges taches de sang séché. Derrière la grande grille se trouvaient
encore, il y a deux jours, des cadavres de Français et d'Allemands,
côte à côte; des chevaux éventrés obstruaient l'entrée. L'ennemi,
retranché dans le château, avait résisté; il avait fallu le prendre
entre deux feux pour en venir à bout, après une lutte acharnée.
Nous entrons, déjà fort émus par ce que nous avions vu au dehors. Dans
le grand salon, quel inoubliable spectacle! Les grandes glaces sont
étoilées par les balles; les meubles sont éventrés; par terre, des
matelas, des sommiers, inondés de sang. Sur des fauteuils Louis XIII,
des fantassins blessés sommeillent; d'autres, de leur main valide,
écrivent des lettres, sur des tables dorées. Un vrai tableau à la de
Neuville!
[Illustration: Une chambre du château de B...]
Nous montons au premier; voici la chambre de la châtelaine: un obus
a crevé le plafond et la cloison; l'armoire à glace est zébrée
de cassures; le lit est défoncé; les tiroirs ouverts des commodes
laissent échapper des lambeaux de linge fin; des dentelles déchirées,
des peignes d'écaille brisés gisent avec des cartouches au milieu des
platras. Tout cela, pêle-mêle, dans un désordre inexprimable; et, au
milieu de ce désastre, sur la cheminée, une terre cuite intacte, la
_Flore_, de Carpeaux, qui semble sourire à cette scène de dévastation.
On nous fait remarquer, dans une autre pièce, un boulet russe portant
cette inscription: «Trouvé dans le parc de Bethancourt en 1814». A côté
du boulet historique nos officiers ont placé un obus allemand avec la
date: «1914».
Dans le parc, des tranchées creusent les belles pelouses. Au détour
d'une allée, une maisonnette, grande ouverte, laisse voir des jouets
d'enfants; des poupées dorment sagement dans des lits à rideaux près
d'un minuscule ménage de porcelaine. Dehors, sur un tertre, un petit
fourneau où cuisait probablement le dîner des poupées quand les mamans
apeurées vinrent prendre les chers enfants dans leurs bras pour les
emporter loin des barbares.
La mitraille a respecté ces petits riens, tandis qu'à vingt mètres
de là un obus allemand tombait sur un kiosque où s'abritait un poste
de dix hommes qui tous furent tués ou blessés mortellement. L'aspect
est terrifiant: les morts ont été pieusement enterrés, mais on voit
encore des débris informes de sacs, de gamelles, des képis lacérés,
des lambeaux sanglants d'uniforme. Je ramasse un fragment de canon de
fusil tordu en arc. Tous ces vestiges sont recouverts de cendre grise
produite par la déflagration des gaz de l'obus.
A ce moment, l'officier qui nous guidait nous quitta pour interroger
deux prisonniers. Ils avaient l'air placide et rassuré et se montraient
pleins de déférence pour ce chef qui les questionnait en allemand, avec
douceur.
[Illustration: Interrogatoire de prisonniers.]
Un aide-major partait avec ses infirmiers, pour rejoindre son poste,
sur la ligne de feu; nous le suivîmes. En passant dans un chemin
creux ravagé par la bataille il nous montra à droite la carcasse d'un
aéroplane allemand à demi calciné. Descendu par nos balles entre
nos lignes et celles de l'ennemi, il s'accrocha à un petit pommier,
amortissant ainsi la chute de l'aviateur qui sauta au moment où son
appareil s'enflammait; l'Allemand s'enfuit alors vers ses lignes et put
s'échapper, malgré nos coups de feu.
[Illustration: La carcasse d'un aéroplane allemand, descendu par nos
balles dans nos lignes.]
Nous pénétrons dans le petit village de C... par un passage étroit,
entre des charrettes culbutées et formant barricade. Les moindres
issues sont gardées, les Allemands étant proches. Après avoir gravi les
flancs rocheux d'une colline, nous découvrons brusquement l'emplacement
du dernier combat. Le sol est couvert de cartouches; les rochers sont
fendus, écornés par les obus et les balles; des branches d'arbres
pendent lamentablement. Mais voici des cadavres allongés, raidis dans
leurs uniformes souillés de terre et de sang. La lutte a dû être
sauvage, car les nôtres sont presque côte à côte avec les Allemands.
Nous nous découvrons en silence devant nos morts glorieux. Le soleil,
très bas, projette ses derniers rayons. Une fosse a été creusée par
une équipe de paysans réquisitionnés. On entasse les cadavres, sans
les dévêtir, après avoir retiré de leurs poches de menus objets et des
lettres qu'on place dans leur mouchoir noué et qu'on déposera à la
mairie.
[Illustration: La recherche des morts, au sommet d'une colline où se
livra un violent combat.]
Nous nous disposions à prendre quelques croquis quand des balles
passent au-dessus de nos têtes. L'aide-major nous invite à nous
retirer, en nous assurant qu'il ne tient pas à nous reconduire sur
un brancard. Il faut regagner le château; la nuit est proche. Nous
prenons congé des officiers, mais nos adieux sont interrompus par des
détonations formidables... «Ça, c'est pour nous, disent ces braves,
c'est l'heure des obus allemands; dépêchez-vous!»
A partir de 6 heures, il est interdit de circuler sur les routes. Un
lieutenant nous accompagne à 3 kilomètres de là, vers M.... Nuit noire.
Nous suivons une patrouille encadrant, baïonnette au canon, une troupe
de suspects. Après des «Qui vive!» impressionnants, un officier vient
reconnaître notre groupe. Il nous interroge fort poliment, mais à la
lecture de nos papiers sa figure devient grave. Nous ne devions pas
franchir les lignes, il doit exécuter les ordres qu'il a reçus. A son
grand regret, il nous retient donc prisonniers et s'en va rédiger son
rapport pour le quartier général.
Deux gendarmes, qui nous surveillent, consentent à nous mener
à l'auberge où nous ne trouvons d'ailleurs plus rien à manger.
Nous sommes transis, non de peur, mais de froid. A la demande de
nos gardiens, un reste de soupe nous est servi, au milieu des
chuchotements... des «espions, sans doute!» Il nous faut monter dans
un grenier, au-dessus du corps de garde. On nous a gratifiés de deux
matelas nus. Les gendarmes s'apprêtent à se coucher sur la paille, mais
nous les engageons à prendre un des matelas. Ils acceptent, remercient
et... ne tardent pas à ronfler.
... Le lendemain nous étions libérés. Nous prenions à Compiègne
l'unique train partant pour Paris, tout émus de ces visions à la fois
héroïques et tristes, mais aussi d'une tragique beauté.