A douze ans, les enfants deviennent grands et l'on se rappelle
qu'ils étaient tout petits. On s'aperçoit en outre qu'ils deviennent
indépendants et ça ressemble au moment où l'oiseau commence à voler.
Vous savez bien: les petits oiseaux posent leurs pattes sur le bord
de leur nid et regardent alentour où c'est si beau qu'ils font: Cui,
cui! Ils s'élancent enfin. Voici des champs, des haies, des maisons
et des rues et toute une vie qu'ils ne connaissent pas. Et puis,
voici d'autres nids et d'autres oiseaux qu'ils vont connaître et qui
changeront leurs idées sur le nid natal. Intelligence et vivacité,
les enfants de dix à douze ans qu'on laisse aller par la ville la
voient, avec ses maisons, considèrent son commerce et ses habitudes,
et agitent leur cerveau avide de spectacles. C'est au point de vue
des jeux et des promenades qu'ils en apprécient la beauté, car les
enfants rapportent tout à eux-mêmes et leurs appréciations sont les
filles de leurs plaisirs.
Avant ce temps-là, j'avais vécu une vie renfermée (comme celle
des petits oiseaux, vous dis-je). Au monde il y avait moi et les
sentiments qui naissaient de l'action de mes organes. Les jeux, les
souffrances et mon attachement à ma mère bornaient l'horizon comme de
grandes limites, et si grandes qu'au delà l'on ne comprenait pas ce
qui pouvait se passer. Ma petite ville était une ville, ce quelque
chose qui est fait avec des rues et des maisons et qu'on appelle une
ville tout court. Ma petite maison était tout simplement une maison
qui possède un seuil où l'on joue, des chambres qui sont utiles aux
jours d'intempérie, et un lit, et des chaises pour la fatigue et pour
la maladie. Il y avait pourtant l'école, mais l'école, ce sont des
livres et des camarades.
Ma petite ville est très utile parce qu'elle est très calme. A
cause du silence, nos cris ont plus de vie et parce que les rues
sont solitaires, nos jeux ne comportent pas de dangers. C'est dans
les rues que l'on peut faire des parties de chasse où les uns sont
chasseurs, les autres chiens et où les plus malins sont des bêtes
sauvages. C'est sur les places que l'on peut faire des parties de
barres pleines de courses et de cris. C'est partout que l'on peut
jouer à cache-cache, parmi les tonneaux du marchand de vin, dans les
écuries, dans les hangars, et dans les greniers. Ainsi va le monde
avec des raisons multiples et contradictoires. Nous ne comprenons pas
comme le marchand de vin l'utilité des tonneaux, des écuries, des
hangars et des greniers, et ceci montre que la vie a deux côtés, dont
l'un est pour les hommes et dont l'autre est pour les enfants. J'ai
su, depuis, qu'il y avait encore le côté réservé aux dames et le côté
réservé aux messieurs.
En deux temps et trois mouvements l'on peut parcourir ma petite
ville, mais il y a des jours extraordinaires pendant lesquels elle
est variable et compliquée. Je parlerai d'abord des dimanches. Les
dimanches de ma petite ville étaient si beaux que je les vois
comme des dimanches de printemps. Le matin, avec sa messe et son
marché, nous montre des paysans en blouse bleue, des paysannes en
robe noire et des jeunes filles légères avec un livre de messe et
une ombrelle. Voitures à âne en plus, paniers de beurre et d'œufs,
allées et venues, et soupe grasse et bœuf bouilli que l'on va
manger! Dimanche matin, c'est la résurrection comme au dimanche de
Pâques. Les hommes et les femmes font un grand commerce, un grand
bruit, et ils s'approvisionnent pour toute la semaine. Les hommes et
les femmes s'approvisionnent de denrées et les enfants de douze ans
s'approvisionnent de bruit et de mouvement.
Dimanche soir avec maman je me promène et nous allons voir des
amies. Les maisons qui ne sont pas la nôtre présentent un caractère
de nouveauté qui pour moi est charmante et instructive. La vie qui
s'y mène me fait connaître les mœurs provinciales étroites et
tranquilles qui comportent le travail de la semaine et le repos du
dimanche. Et quand nous remontons le soir, chacun rentre chez soi.
Les places deviennent plus grandes, les rues deviennent plus larges
parce qu'elles se vident, et notre cœur, comme elles, s'agite encore
avant de reprendre sa vie de chaque jour où de petits sentiments se
promènent dans sa grande étendue.
Il y a les jours de foire et les jours de fête. Les jours de foire,
ce sont des bœufs, des vaches, des veaux, et ce sont surtout des
cochons. Ce sont aussi des marchands, des vieilles femmes avec
des étalages qui vendent des trompettes, des gâteaux et quatre
petits cochons en pain d'épice pour un sou. Il y en a du bruit,
ces jours-là, et des spectacles! On voit défiler toute la vie des
campagnes qui se compose de bestiaux, de fruits et de laitage et dont
le travail a pour but ces achats et ces ventes qui mènent les hommes
aux foires.
Les jours de fête, ce sont des jours de plaisir. C'est plus que du
repos, c'est du plaisir. Chevaux de bois et loteries et auberges
pleines, en voilà de l'activité! Les bals sautent et font de la
musique avec tant de cris et tant de bruit qu'il semble que la
vie humaine est multipliée par cent. Je vais tout voir, mais je
m'attache à ce qui brille. Les chevaux de bois sont un abrégé des
merveilles des cieux. Ils contiennent des dorures, de la musique et
du mouvement. Je leur donne toute ma bourse, et lorsqu'elle est vide,
je les regarde tourner et je leur donne tous mes sentiments. Les
jours de fête sont bons comme des parents qui viennent quelquefois
chez nous avec des cadeaux et de la joie et auprès desquels on oublie
son travail et ses pensées.
Mais à douze ans, j'ai surtout connu ma petite maison. Enfant blessé,
je devins studieux, et fils d'une bonne mère, je vécus auprès d'elle
où il faisait bon. Toutes les chambres de ma petite maison ont une
grande valeur, mais jusqu'ici je m'étais tenu dans la grande chambre
d'en bas qui appartient à maman. Il faut que je reste auprès d'elle,
puisque ses enseignements me sont nécessaires à tous les instants,
et puis il faut que je reste au centre du nid pour bien m'imprégner
de la vie familiale. Les petits enfants prennent la tradition de
leurs parents, qui est dans les actions communes, dans les pensées
communes, dans les habitudes et dans l'ordonnance du ménage. Il
y avait la boutique de mon père, mais la boutique de mon père est
grave et l'on y travaille à notre vie quotidienne. Un enfant ne doit
pas troubler l'exercice des fonctions supérieures. Mon père est un
tribunal, et je ne m'adresse à lui que pour des affaires importantes
qui soient à la hauteur de son travail. Il faut qu'il s'agisse au
moins d'un problème d'arithmétique.
A douze ans, je vécus dans ma petite chambre d'en haut. Elle
contenait un peu d'indépendance, à cause de son isolement, mais elle
se rattachait au reste de la maison dont les bruits traversaient sa
cloison. Je suis chez moi et je pense, je suis chez les miens et
je les entends. Un bruit d'outils sur le bois, c'est mon père; des
pas qui travaillent, c'est maman; des livres et des imaginations,
c'est moi. La fenêtre donnait sur un grand jardin et sur notre
petite cour, sur un grand jardin, au loin, où je veux aller, et sur
une petite cour, tout près, où je suis. Et vous voyez mon âme de
douze ans qui s'embarque et qui reste. Je couchais dans ma petite
chambre. Solitude des nuits, vous êtes noire et l'on ne vous connaît
pas. C'est très bien quand je dors, mais si je m'éveille, solitude
des nuits, j'entends vos bruits autour de ma vie. Il y avait de
gros rats dans le grenier qui marchaient au-dessus de ma tête avec
de grosses pattes. J'ai toujours cru qu'ils avaient des bottes.
Soudain j'entends quelque chose, je dresse l'oreille et j'écoute.
Un sentiment me dit que ce sont les rats, mais un autre sentiment
me dit le contraire. Les rats n'ont pas des pas si grands et si
pesants. Un homme a pu ce soir se cacher dans le grenier en attendant
la nuit pendant laquelle il me tuera. Mon couteau ne me suffit pas,
et il faudra que je demande la canne à épée de mon père afin de me
défendre. On dirait des frôlements, et puis, il y a des craquements
alentour des portes. Je commence par me dire que la prudence est mère
de la sûreté. La peur arrive, mon imagination grossit. Je n'hésite
plus, je saute du lit, je descends l'escalier, j'accours auprès
des miens et je leur raconte cette histoire. Ils me rassurent bien
vite en me démontrant qu'il ne peut pas y avoir de danger et que
les malfaiteurs n'ont pas de raisons pour nous en vouloir. Ils me
prennent par la fierté et me demandent si je suis un homme. Pour le
leur prouver, je n'accepte pas l'offre qu'ils me font de dormir dans
le lit d'à côté. Je remonte avec mon courage et mes idées calmées.
Il y avait encore l'école. L'école contient des jeux, des classes
et des récompenses. M. Chevrier, l'instituteur, nous prépare au
certificat d'études primaires. La vieille renommée de science qui fut
toujours celle de notre école va s'accroissant sous sa direction.
M. Chevrier a cinquante ans, avec une grande propreté, une grande
fermeté de caractère et des connaissances fixes. Toutes ces qualités
sont nécessaires. Cinquante ans, c'est du respect. Une grande
propreté, c'est un bon exemple. Une grande fermeté de caractère,
c'est de la crainte. Des connaissances fixes pénètrent les cerveaux
et s'y installent avec précision, chacune en son endroit spécial,
et toutes sont bien ordonnées. Vanité des vanités, on rencontre des
personnes qui savent mille choses grâce auxquelles elles brillent
dans les conversations, mais il vaudrait mieux pour elles savoir
simplement quelques faits et connaître quelques dates, parce qu'alors
elles brilleraient dans les examens. Voilà ce que pensait M. Chevrier.
Nous allons à l'école avant les autres, à sept heures du matin, et
nous en sortons à six heures du soir. Les dictées, les problèmes,
les leçons d'histoire, de géographie et les exercices de lecture
se suivent et se complètent. J'ai cru, dans ce temps-là, que la
science n'était pas agréable. Les dictées, prises dans les bons
endroits, contenaient les fautes qu'il faut éviter et les mots qu'il
faut connaître. Elles traitaient les graves questions de morale et
d'économie politique qui intéressent l'homme et la société. Mais
nos cerveaux de douze ans n'étaient pas des cerveaux d'hommes et ne
pouvaient pas comprendre la société, c'est pourquoi les lois de la
morale et de l'économie politique nous semblaient ennuyeuses comme
les dictées que l'on subit. La vie est bien claire, les enfants
jouent, les hommes travaillent, et nous ne voyons pas la morale et
l'économie politique se mêler à leurs actions. Sciences humaines, a
priori, vous ne m'avez rien appris.
L'histoire de France, c'est Charlemagne, auquel succède Louis le
Débonnaire en telle année, auquel succèdent en telle autre année
ses trois fils, Louis le Germanique, Lothaire et Charles le Chauve.
Ce sont des dates et des noms qui entrent dans la tête et qui
ressemblent à la racine carrée d'un nombre ou aux affluents de
gauche de la Garonne. Les lectures parlent des mœurs des castors,
de l'oisiveté qui ronge l'homme comme la rouille ronge le fer, et du
petit Jean qui cause avec le vieux Thomas sur les bienfaits de la
Troisième République. Nous avons appris que le grand-père du riche
châtelain était serf au temps des seigneurs, et cela prouve qu'en
notre siècle on peut arriver à la fortune et aux honneurs par le
moyen du travail et de la probité.
Certificat d'études, je me souviens des dimanches où nous ne vous
préparions pas. Beaux dimanches de rêverie, de promenades et de
lecture, c'est pendant ces dimanches que s'est formée mon âme.
Rêver à mille choses par la fenêtre ouverte de ma petite chambre et
regarder le ciel et les fleurs et la prairie! Mes chers dimanches
que j'ai dits, je me sentais vivre en vous! Aujourd'hui c'est un
jour sans dictées, sans problèmes, sans histoire et sans géographie.
Mon cerveau est à moi et je m'en sers à ma guise pour me donner
du bonheur. Mes sens sont à moi et je les sens vivre et je les
entraîne là où les conduit mon cerveau. Souvent, mon cerveau les
conduisait dans de beaux voyages que l'on trouvait dans les livres.
Robinson Crusoé, quand vous étiez marin et quand vous fîtes naufrage,
c'était beau comme une belle aventure. Et l'île déserte, ô Robinson
Crusoé, je la revois avec sa mélancolie, votre cabane, le ciel et
les rivages! Vous deviez être bienheureux, Robinson Crusoé! Je ne
comprenais pas votre philosophie et votre résignation. Je n'étais
pas du même avis que votre perroquet lorsqu'il disait: Robinson, mon
pauvre Robinson! Vous deviez être bien heureux, Robinson Crusoé! Et
maintenant je suis triste parce que vous n'avez jamais existé. Vous
étiez si bon et votre île était si belle que j'aurais bien voulu vous
connaître tous les deux. Dormez en paix, Robinson Crusoé, loin de
ce monde où vous n'avez pas vécu. Vous êtes un beau songe comme ceux
des enfants de douze ans, et vous ressemblez aux songes d'un bonheur
auquel je n'ai jamais goûté.
Il y avait d'autres livres encore. Il y avait des livres d'Histoire,
car l'Histoire des bons livres raconte les guerres et les aventures
des hommes. Elle n'est pas comme l'Histoire de l'école qui est
maigre, avec des dates, des traités et des successions, mais elle
montre les gestes de la France qui font du bruit et ses habits de
soldats qui plaisent aux enfants. Je lisais des récits de voyage.
J'ai bien connu Bougainville, La Pérouse et M. le bailli de Suffren.
Les îles et les continents contiennent des aventures où l'on est fort
et victorieux et d'où l'on revient plein de gloire. Le roi de France
vous accueille et vous nomme amiral et chevalier de Saint-Louis.
Je pensais déjà au plaisir qu'en aurait maman. Il y avait un récit
dans lequel un mousse breton revient avec le grade d'officier, et sa
mère a du mal à reconnaître Yvonnet dans ce beau marin bronzé par le
soleil d'Afrique.
Et voici comment était le monde à l'époque de mes douze ans. Le monde
palpitait et brillait. J'étais tout neuf avec mes ailes. Je n'ai
jamais vu d'ombre sur les choses, car les choses de la vie sont comme
les choses de notre âme, brillantes et qui palpitent. Mon expérience
était petite, si petite que j'en souris parce qu'alors je la croyais
grande. Mes livres l'avaient formée à leur image: les livres de
voyages lui disaient qu'il faut être marin, les livres d'histoire
qu'il faut être au moins général, et tous qu'il faut avoir un
uniforme afin de battre les Nations. Je voyais rouge comme un soldat
et j'aurais bien voulu que la terre fût bouleversée, pour montrer ma
valeur et pour établir ma puissance.
Mais il était bien drôle que ce beau guerrier eût peur à coucher seul
et qu'il eût encore besoin de sa mère.
Maman, c'est à douze ans que j'ai commencé à te comprendre. Je t'ai
comprise ainsi que j'ai compris notre petite ville et notre maison,
c'est-à-dire avec beaucoup d'idées intéressées, mais aussi avec
quelques idées indépendantes. C'est à douze ans que j'ai commencé à
te voir.
Maman, tu es toute petite, tu portes un bonnet blanc, un corsage
noir et un tablier bleu. Tu marches dans notre maison, tu ranges le
ménage, tu fais la cuisine et tu es maman. Tu te lèves le matin pour
balayer, et puis tu prépares la soupe, et puis tu viens m'éveiller.
J'entends tes pas sur les marches de l'escalier. C'est le jour qui
arrive avec l'école, et je ne suis pas bien content. Mais tu ouvres
la porte, c'est maman qui vient avec du courage et de la bonté. Tu
m'embrasses, et je passe les bras autour de ton cou et je t'embrasse.
C'était le jour qu'accompagnait l'école, maintenant c'est le jour
que tu accompagnes. Tu es une bonne divinité qui chasse la paresse.
Tu entr'ouvres la fenêtre, et l'air et le soleil c'est toi, et
tu es encore le matin et le travail. Tu es, ici, à la source de
mes actions, et tes gestes me donnent mes premières pensées et ta
tendresse me donne mon premier bonheur.
Maman, j'ai douze ans et je commence à te comprendre. Je te distingue
des autres mères comme je distingue ma maison des autres maisons. Tu
devins une femme particulière dont je connus les habitudes et alors
je m'aperçus que tu étais meilleure que les autres femmes. Maman, tu
es travailleuse. Le travail de mon père est celui qui nous donne la
vie et ton travail consiste à l'ordonner. Le bruit de ta besogne est
le bruit du temps qui passe chaque jour avec des repas, du travail et
du repos. Tu veux que rien ne manque, et tout ton corps, et tes mains
et tes yeux et tes jambes s'occupent à ce soin et je sens que tu en
as fait les serviteurs de notre vie et les ordonnateurs de notre
joie. Il y a la vaisselle, il y a le ménage, il y a la cuisine. Il y
a le puits plein d'eau que tu puises, il y a le balai et la lessive.
Il y a les commissions chez l'épicier, chez le boucher et chez tous
les marchands. Il y a le raccommodage et la confection. Ce sont des
travaux simples qui s'étendent devant ta vie et que tu accomplis sans
cesse. Après chacun d'eux, tu regardes le suivant et tu pars où il te
conduit, docile et calme. Tu franchis le temps et tu n'as jamais les
mains vides.
Et je te vois, maman. Je te vois avec ton front de bonne femme qui
renferme quelques idées, avec tes yeux de ménagère qui ne regardent
pas plus loin que la maison, et avec tes lèvres de mère mobiles et
douces. Je te vois avec tes joues tendres où mes baisers s'enfoncent.
Je vois tes mains un peu rugueuses que la vie a frottées avec tous
ses travaux. Et ton bonnet entoure ton visage et limite son contour
comme tes sentiments entourent ta vie et limitent ses actions. Le
soir, tu te fais un peu plus belle, et tu prends un bonnet gaufré. Je
préfère celui qui est orné d'un ruban de velours noir. Tu es assise,
tu es bien propre, tu fais partie de la chambre, et comme elle, on
dirait que tu reluis. C'est comme cela que je t'aime. Tu n'es pas
belle comme une femme, puisque tu es maman.
Maman, lorsque tu es assise à la fenêtre, tu couds et tu penses. Je
sais bien à quoi tu penses. Tes pensées ressemblent à une allée de
vieux tilleuls où c'est toujours plein d'ombre, et tu t'y promènes en
respirant. Tu t'y promènes parce que le jour est gris, parce que ton
âme est calme et parce qu'une âme calme n'aime pas les changements.
Tu penses à la chemise que tu couds, à un gilet, à un pantalon ou à
la soupe du soir. Tu te dis: Il va falloir à cinq heures que je coupe
mon oseille pour faire de la soupe à l'oseille. Tu écoutes mon père
qui fait des sabots et tu causes parce que causer fait du bien. La
rue entre dans ta pensée avec ses poules et ses passants. Les poules
tiennent compagnie aux solitaires et les passants leur donnent des
émotions. Tu penses à hier, à aujourd'hui, à demain, au temps qui
marche et qui traverse les événements sans qu'on s'y attende.
Mais surtout tu penses à moi. Tes autres pensées sont les pensées
de toutes les femmes qui continuent à vivre, sans savoir pourquoi,
simplement parce qu'elles ont commencé. Lorsque tu penses à moi,
maman, ta vie est une chose nécessaire. Tu veux vivre, non pas tant
pour me voir grandir que pour m'aider à cela. Ton cœur est plein de
forces et tu veux toutes les employer. Ton cœur est beau comme un
monastère où tous les moines à genoux s'unissent pour envoyer à Dieu
chacun sa pensée et pour lui faire entendre qu'il est le bien-aimé
chez les hommes. Tu m'aimes comme la fin de toutes choses. C'est un
dépôt que la nature t'avait confié et elle t'a dit: Femme, je t'ai
donné un fils auquel tu apprendras mes lois, je l'ai déposé dans
ton sein parce que je suis bonne et pour que tu lui apprennes à me
connaître. Alors, maman, tu n'es plus une simple femme qui coud et
qui pense, tu es la mère d'un enfant de douze ans, tu te recueilles
et tu travailles pour l'Humanité, toi qui prépares un homme.