J'eus cinq ans, et ma mère m'envoyait à l'école. Maman est une
femme savante et expérimentée qui sait que les petits enfants
doivent aller à l'école. Il y a des enseignements chez les hommes
qu'il faut connaître, comme la lecture, l'écriture, savoir vivre en
compagnie d'autres enfants, et tout cela est nécessaire pour donner
un cerveau qui conçoive avec un cœur qui comprenne. Maman connaît
les nécessités. La vie est formée par des travaux de commerce et
d'industrie qui prennent les hommes et les font participer à son
harmonie. Maman le croit bien humblement, dans son cerveau de bonne
femme, et elle m'envoie à l'école sans phrases, car j'accomplis une
action indispensable comme boire ou manger. J'ai cinq ans et je passe
mes journées loin d'elle, mais elle se dit: Il faut que mon enfant
soit instruit de toutes les choses humaines.
Aller à l'école! Un petit garçon de cinq ans est encore chancelant
sur le chemin de l'école. Il peut tomber, car le voyage est long, ou
bien se perdre, car en bas de la place il y a quatre rues et l'on
oublie quelle est la bonne. Quant à m'accompagner maman n'en a pas le
temps. Alors elle me confie à Pierre, le fils du charron, qui a douze
ans et qui sait comment on doit se conduire dans la rue.
Aller à l'école! C'est une promenade très gaie. Pierre me porte sur
son dos et court. Je suis là, cavalier au galop, presque aussi bien
que sur un vrai cheval. Tout défile autour de moi, et je respire
un grand air, comme s'il y avait du vent. Bien vite, j'en pris
l'habitude, et je disais à Pierre, avec mes idées sur le dos humain:
Pierre, porte-moi donc sur tes deux reins.
D'autres fois, Pierre me donnait la main. Maman nous regarde
descendre, et je suis un bonhomme en culotte avec une main captive,
mais avec une allure indépendante. Pierre fait l'imbécile pour
me taquiner. Le voici qui ferme les yeux: c'est un aveugle que je
dirige. Je suis fier qu'une responsabilité m'incombe de le conduire
loin des accidents, mais au fond je suis inquiet parce que je ne
m'en sens pas bien la capacité. Pierre est un malin qui, lorsque les
voitures vont vite, sait se garer, mais qui, lorsqu'elles passent
avec une lenteur d'âne, fait semblant d'être entraîné vers elles. Je
le tire par la main, je m'impatiente, je crie et je supplie: Pierre,
fais donc attention, tu vas te faire écraser par la voiture de mon
oncle Charles.
Et les jeux dans la cour! Maman ouvre la porte de la boutique, d'où
l'on entend au loin des cris d'enfants qui se combinent pour faire
un grand tapage. Ce tapage est de la vie et de la joie. Elle pense:
Mon petit s'amuse et je suis contente. Les jeux du matin donnent une
bonne santé, et une bonne santé c'est une des meilleures choses de ce
monde.
Et il y avait une science utile et simple que nous enseignaient des
instituteurs. Ils nous l'enseignaient avec leurs cerveaux de fils
d'hommes des champs et la rendaient grosse et sans élégance comme
leurs noms: Pinel, Aubel, Lorcerie, Chavarot. Ils m'apprirent à
faire des bâtons, à épeler les lettres et à compter sur le boulier
compteur. Faire des bâtons est une occupation très amusante, grâce à
laquelle on se sert de porte-plume et d'encre pour griffonner sur un
cahier. Je finis par acquérir de l'adresse: mes mains et mon cerveau
se plièrent comme une plante à l'ombre se plie et va vers le soleil.
A quatre heures un quart, je rentre à la maison. J'ouvre la porte:
Bonjour, maman! Elle est assise, je l'embrasse et nous nous regardons
longtemps pour rattraper le temps perdu. Tout de suite, je lui
raconte mes histoires. Histoires de cinq ans, petits faits d'un sou,
l'on vous écoute en souriant parce que vous n'êtes pas dangereuses.
Vous renfermez un joli sens, et qui montre que je regarde les choses
et que je les apprécie. Il faut respecter les convenances, il faut
accomplir ses devoirs, je sais cela et je m'en forme une loi morale
qui sera mon guide.
Georges, le fils du conducteur des Ponts et Chaussées, qui porte
encore des robes, a laissé sur le banc s'échapper une chose
malpropre. C'est très laid, à son âge. Je le dis à maman. Elle
raisonne avec moi, avec les mots mêmes dont je me sers, pour se
mettre à la portée de mon cerveau. C'est très laid, mon petit, il
aurait dû demander à sortir, et l'on aura raison de le punir. A sa
place, j'aurais bien honte.
Simon, le fils du cordonnier, ne voulait pas venir à l'école et son
père a dû l'y emporter sur son dos. Et Simon criait comme un méchant.
Alors maman dit: Il n'apprendra jamais à lire, et plus tard, quand il
sera grand, il sera un grand bêta.
Une autre fois, Simon a donné un coup de pied dans les jambes au
petit Emile et lui a fait du mal; Simon est un gros brutal. Il aurait
pu casser la jambe au petit Emile et on l'aurait conduit en prison.
Maman, pauvre bonne femme, tu ne sais pas que les prisons sont un
mauvais châtiment. Tu en parles, avec tes idées de village, tu les
crains et tu les respectes un peu comme on respecte la Justice.
Maman, il faut craindre les mauvaises actions, plutôt que la prison.
Tu ne sais pas que, pour avoir voulu faire le bien, il en est qui
allèrent au bagne. Et puis, j'ai tort de dire ces choses parce que
je n'aurais pas dû les comprendre. Et puis ne faut-il pas quelques
épouvantails pour les petits enfants? Tu étais une bonne femme,
maman, tu connaissais une étroite honnêteté et tu m'enseignas cette
honnêteté qu'il y avait dans ton cœur.
Cinq ans, six ans et sept ans se suivent et se ressemblent. L'école,
avec la naïveté, vous fait un esprit réfléchi, mais dont les
réflexions sont drôles. Et le soir, auprès de sa mère, la vie d'un
enfant s'exprime en petites paroles où l'on voit passer de bons
sentiments. Cinq ans, six ans et sept ans, vous vous asseyez sur
une chaise, au pied de l'horloge, vous regardez autour de vous, et
le labeur de votre esprit ressemble au travail d'une ménagère qui
prépare le repas à ceux de sa maison. Vous jouez aussi, mais pas
trop loin de la porte, car il y a encore des accidents. Vous jouez à
faire du bruit et à courir. Votre corps est plein de mouvement comme
un corps heureux et vous en jouissez, au matin de votre âge, comme
on jouit d'une chose neuve. Cinq ans, six ans et sept ans, vous
mangez et vous dormez. Vous êtes la gaieté de la maison: un concert,
un spectacle et une bénédiction. Vous vous éveillez le matin avec
du bruit et vous vous endormez le soir, silencieusement, selon les
rythmes. Vous êtes de la santé: des yeux qui brillent, des joues
rondes et des membres agiles où la joie passe en entier. Enfin, vous
êtes de la tendresse, un cœur et des lèvres, et puis vous avez une
âme flexible que l'on prend à deux mains et que l'on redresse afin
d'en faire l'âme pure et bonne d'un homme juste et généreux.
Cinq ans, six ans et sept ans, la joie...
Un jour de septembre, lorsque j'avais sept ans, j'eus mal aux dents.
Mal aux dents, c'est triste. Cela prend les idées et les comprime
jusqu'à ce qu'elles souffrent comme des bêtes et ne sachent plus
que dire: J'ai mal aux dents. Maman faisait la lessive. Je rôdais
autour d'elle, inquiet, je marchais en me plaignant. On dirait que
nous promenons notre douleur afin de l'égarer, pour qu'elle se perde
dans un coin et ne puisse plus nous retrouver. Maman s'interrompant
me regardait avec de bons yeux. Les souffrances d'un enfant sont
des souffrances imméritées. Le Destin martyrise quelqu'un qui se
plie et qui pleure avec tant de faiblesse que l'on pense: Nature, tu
es forte, mais tu es bien injuste. Maman m'embrassait: «Mon pauvre
petit, tu as mal aux dents!»
Le lendemain, j'eus encore mal aux dents: Mon garçon nous la
ferons arracher ce soir. Le médecin prend des pinces très dures et
malfaisantes comme une âme d'acier. On ouvre la bouche, quelque chose
s'arrache, on crie. Ça y est.
Le surlendemain, j'eus encore mal aux dents. «Tu n'as pas de chance,
mon enfant. Qu'est-ce que c'est donc que ce mal de dents qui ne veut
pas finir?» Je m'asseyais sur une chaise et je penchais la tête, pour
voir si pencher la tête ne me soulagerait pas. Je ne promenais plus
mon mal comme au premier jour, car il était tel que rien ne pouvait
le distraire. Assis sur une chaise et penché, voyez-vous cet enfant:
quelque chose est sur lui, trop lourd pour ses épaules. Il pleure,
il invoque sa mère, il invoque Dieu et toutes les puissances qu'il
connaît: quelque chose est sur lui, terrible comme un châtiment. La
mère pense: «Mon enfant ne vous a jamais offensé, mon Dieu, et moi,
que vous ai-je donc fait pour que vous vouliez le punir? Mon Dieu,
c'est à moi que vous auriez dû donner cette souffrance.»
Il y eut une fluxion. Elle croissait, on fit venir le médecin qui la
tâta, la pressa, n'y connut pas grand'chose et dit: «C'est sans doute
un abcès, nous le percerons dans quelques jours.» Ces visites du
médecin nous rassurent un peu et l'on souffre avec plus de calme, en
vue de la guérison.
Le médecin revint. Ce n'était pas un abcès. Quelque chose: une
grosseur, une tumeur, on ne sait quoi... Ma pauvre tête entière était
malade. Je sentais cela sur mon front, sur mes cheveux, dans mon
cerveau, sur ma nuque, comme une grosse main appuyée qui me faisait
courber la tête. Le médecin ordonna une pommade. Pommade, pommade,
tous les matins et tous les soirs le mal se riait de vous et vous
restiez là, inoffensive et ridicule. Pommade, pommade, tous les
matins et tous les soirs votre pot de pommade désemplissait un peu,
mais vous étiez, blanche, aussi vaine qu'une belle dame auprès d'un
accident.
Un jour succède à l'autre pendant qu'une douleur succède à une autre
douleur. Voici les jours noirs qui naissent avec un matin fatigué.
Huit heures et la soupe sont tristes comme un remède à ceux qui n'ont
pas d'appétit. Neuf heures, dix heures, onze heures, la Douleur
habite votre cerveau, votre mâchoire, vos tempes et votre sang.
Vous n'êtes plus vous, cet enfant aux regards et aux idées, car la
Douleur vous bouche les yeux et remplace vos idées. Et midi, en vous
offrant ses bons plats de campagne, vous fait souffrir encore. Enfin
l'après-midi s'étend comme une plaine de sable où l'on est perdu avec
l'Ennui, avec le Soir et avec la Mort.
Et le médecin revint. C'était un gros bourgeois de province qui
mangeait, chassait et buvait et visitait les malades avec un vieux
reste de science qu'il rapporta de Paris. Brave homme et bon cœur,
qui s'apitoyait comme un ignorant et disait: «Pauvre petit bougre!»
Du reste, il n'osait pas pratiquer d'opération chirurgicale, par
crainte de faire souffrir le pauvre monde. Je pense que c'est surtout
parce qu'il n'était pas sûr de lui-même. Il ne comprit jamais rien à
ma maladie. Son savoir fut épuisé lorsque, après la pommade, quelques
remèdes amers et dépuratifs me fatiguèrent bien plus.
Je m'affaiblissais chaque jour. Vous voyez un enfant dont le corps
s'en va, qui sent partir sa chair et dont l'âme anime seulement
quelques tissus frêles et qui dépériront encore. Il y a des pommettes
pointues, des mains translucides et osseuses, et sous ses habits, il
y a douze côtes saillantes qui semblent l'intérieur d'une maison de
misère. Cependant que cette grosseur de la joue grossit, s'accroît
de tous les malheurs d'alentour et veut demeurer à jamais, comme un
parasite installé chez un pauvre homme.
Le médecin alors se tourna du côté de la chirurgie qu'il n'aimait
guère, mais il fallait me sauver. Il feuilleta des livres, car il
avait de la bonté, si bien qu'un matin, il osa faire une incision.
Et la souffrance et la peur se joignaient en moi, pareilles à deux
mains qui s'unissent et pressurent un cœur.
L'incision fut faite, après laquelle il y eut une plaie suppurante et
dont on entretenait la suppuration. Je fus à cette époque un enfant
de sept ans qui, la tête cerclée d'un bandeau, offrait à l'air un
visage pâlissant dans les linges. Tout le jour, ma petite chaise et
moi, au pied du lit, au coin du feu, formions un meuble immobile
et geignant. Parfois, maman changeait les pansements avec ses bons
doigts, mais un toucher, une caresse, en passant, remuent la vie
douloureuse d'un malade et l'agitent. Alors elle me prenait sur ses
genoux et me berçait. Or, il y avait en son sein une chaleur qui
m'endormait, le soir, loin des abcès cruels, auprès d'une mère dont
les deux ailes me recouvrent.
Cet abcès ne termina rien. Un jour, il se ferma, et la grosseur de ma
joue subsistait. Le médecin encore me tâta, me fit ouvrir la bouche,
examina toute chose, réfléchit un instant et dit: «Décidément, je n'y
comprends rien. Un nouveau médecin vient de s'installer ici; vous
devriez le voir afin qu'il essaye aussi de guérir votre enfant.»
C'est ainsi. Il y a des étudiants en médecine qui s'amusent à Paris
et qui étudient afin d'être docteurs. Et puis ils sont riches et
s'établissent dans un coin de province où ils doivent guérir les
malades. Leur vie est joyeuse auprès des gentilshommes campagnards
alors qu'ils mangent et qu'ils boivent. Ils courent un peu les
filles, ils chassent et ce sont des bons vivants. Ils parcourent
la campagne et font leur métier pour augmenter leurs revenus. On
les aime parce qu'ils sont gais et parce qu'ils se portent bien. On
leur ouvre les portes et on les accueille dans les maisons comme
on accueille la guérison. Et enfin, lorsqu'ils ont fait plusieurs
visites à deux francs, la maladie s'est aggravée et ils vous disent:
«Je ne comprends rien à votre enfant et vous déclare que vous ferez
bien de le montrer à un autre médecin.»
Le second médecin ressemblait au premier. Fils d'un paysan riche, il
voulait s'enrichir encore et brillait de manière à contracter un
beau mariage, mais c'était un bon jeune homme d'alcool et de gaieté
qui s'agitait et savait me faire rire. Nous allons à son cabinet, le
jeudi matin, lorsque nous traversons la place du Marché. Il y a des
gens, le jeudi matin, qui font leurs affaires en vendant des œufs:
maman fait ses affaires en conduisant son petit au médecin. Vendre
des œufs, c'est gagner de l'argent; soigner son enfant, c'est gagner
de la vie. Lorsque nous entrons, plusieurs personnes attendent et
nous attendons à notre tour en causant tout bas pour faire passer le
temps. Maman dit: «Savoir ce qu'il va bien nous dire, aujourd'hui.
C'est peut-être cette fois-ci qu'il te guérira.»
Petit cabinet du médecin avec des fauteuils, des tables et des
livres, je vous revois. Vous me sembliez plein de luxe parce que vous
étiez plein de tapis, vous étiez silencieux aussi pour accueillir les
malades, et à cause de vos livres vous aviez l'air savant comme votre
maître. Petit cabinet du médecin, vous étiez une petite chapelle où
le Bon Dieu accueillait les blessés. Nous entrons ici pour connaître
notre destin. Maman, un peu pâle, me tient par la main. Vous
étiez très bonne, petite chapelle, lorsque le Bon Dieu me disait:
«Assieds-toi.» Il me tâtait en demandant: «Est-ce que je te fais mal,
mon petit bonhomme?» Il me regardait dans la bouche aussi et c'était
drôle parce qu'il disait: «Allons, ouvre le bec.» A la fin, il y
avait tel ou tel remède à prendre, qui faisait battre notre cœur.
C'est peut-être le vrai remède. Et quand nous sortions, le médecin me
caressait et me donnait de l'orgueil parce que je savais répondre à
ses questions: «Qui est-ce qui a succédé à François Ier?»
Nous remontions chez nous, le jeudi matin. Un enfant et sa mère ont
descendu cette rue en ne sachant pas, voici qu'ils la remontent en
souriant. Les nouveaux médecins sont pareils aux nouvelles amantes
qui donnent un nouveau bonheur. Et vous, jeudi matin, avec cette
clarté, vous embellissiez la semaine. Jeudi matin, je vous aime, et
maintenant, vous êtes encore pour moi un matin d'espérance.
Pendant longtemps, les remèdes se suivirent. Nous courons chez le
pharmacien et je les utilise immédiatement. Il ne faut pas laisser
au mal un seul des instants qu'on peut lui soustraire. Les premiers
jours, j'étais bien naïf. Chaque potion amère fut un divin liquide
inventé pour le bonheur humain. Je la bois, je la sens en moi, je
gesticule en criant: A présent, je suis guéri!
Un peu plus tard encore j'espérais au lendemain. Celui qui se
couche plein de souffrance, la nuit le prend entre ses mains et le
caresse et le repose. Demain matin, la fatigue s'en est allée; le
sommeil vous a lavé la tête, et la grosseur de votre joue--vous
souvenez-vous?--eh bien! elle n'est plus là.
Un peu plus tard encore j'espérai dans la fin de la semaine.
Plusieurs jours sont nécessaires pour que ce remède entre dans votre
sang. Tout d'abord, vous ne sentez rien parce que son travail ne
s'est pas fait, mais bientôt, lorsqu'il a pénétré votre chair, toute
votre chair se transforme, les humeurs, dissoutes, s'en vont et se
perdent. Peut-être bien que la prochaine visite au médecin sera la
visite de guérison.
Mais hélas! espérances décevantes, belles espérances de mes jours
qui m'avez trompé, je vous ai vues partir l'une après l'autre, comme
les fleurs d'un jardin qui n'ont pas laissé de fruit. Vous étiez
plusieurs à mes côtés. La première était la plus belle, elle est
partie d'abord. Sa sœur était un peu moins belle et m'a quitté
bientôt. La troisième était modeste et douce. Elle se tenait devant
moi, et lorsqu'elle me regardait, il brillait dans ses yeux un peu de
mon âme. Je vois bien maintenant que celle-ci était la meilleure. Je
lui tendais les mains et nous jouions ensemble à cache-cache derrière
les bosquets où sont les plantes vertes et noires. Un jour, elle
s'est trop bien cachée et je n'ai jamais pu la découvrir.
Ah! oui, nos caractères savent se plier! Facultés d'assimilation:
pauvres cerveaux et pauvres nerfs, vous en jouez de vos facultés
d'assimilation pour vous habituer au malheur! Quand les trois
espérances eurent franchi mon seuil, je vécus côte à côte avec mon
mal. Je vécus à côté de mon mal comme un homme à côté d'une personne
qu'il connaît. C'est une mauvaise personne qui vous gronde et qui
vous bat. Elle s'assied sur votre chaise, elle prend place à votre
table, elle se couche dans votre lit, elle voudrait entrer dans vos
pensées. Mais nous savons garder nos pensées des mauvaises personnes.
Nous les enfermons au fond de nous-mêmes, là où sont nos sentiments
les meilleurs. Elles vivent, elles se blottissent au nid, elles sont
de bonnes pensées tièdes et frileuses. Mélancoliques pensées des
malades, pensées bonnes et fines, l'âme à son tour prend un peu de
votre forme, et bienheureux les enfants malades, car ils auront de la
finesse et de la bonté.
Maman, qui me voyait dépérir, ne s'habituait pas à mon mal. Il y
avait un enfant qui ressemblait aux autres enfants avec sa vie saine
et son bonheur. J'étais beau comme un travail qu'elle avait fait. Je
représentais une partie de sa chair et de son sang et sur mes idées,
on sentait que ses mains avaient passé. Or cet enfant qui jouait
s'assied dans un coin pour souffrir. Ce travail que l'on a fait, ce
bel objet qui vous avait coûté tant de peine, qu'un souffle passe
encore: il sera brisé! Et la chair de votre chair se corrompt, le
sang de votre sang s'amasse en un endroit de la joue et devient du
pus et de la douleur. Oui, ses idées sont bien ce que j'en avais
fait, mais les idées dans ce corps maigre tremblent et pâlissent,
jusqu'à ce qu'elles meurent, mon Dieu!
Alors, puisque le médecin n'y pouvait rien, maman s'arrangea pour me
guérir elle-même. Les médecins qui ont fait des études connaissent
beaucoup de maladies, mais pour guérir un malade il faut l'examiner
avec cet instinct que donne une grande bonté. Dans les hôpitaux, de
vieux chirurgiens et de jeunes internes pratiquent toute la science
des écoles, or beaucoup d'hommes meurent parce qu'on ne sait pas les
soigner avec amour. La Bonté est plus forte que la science humaine.
Il faudrait que la médecine fût un sacerdoce et que chaque médecin
pratiquât son métier comme on accomplit un grand devoir. Loin des
plaisirs du monde, dans sa pensée et dans son cœur, il faudrait
que le médecin restât chaque jour, afin de se recueillir et de se
fortifier. Un cerveau, c'est bien, pour connaître les maladies, mais
un cerveau et un cœur, cela suggère les miracles. Vous devinez
ce que vous n'aviez pas compris et votre amour, dépassant vos
idées, vous guide dans tous les dédales. Isaac Newton découvrit la
gravitation, non parce qu'il était savant, mais parce qu'il avait une
âme poétique.
Les médecins qui parcourent les campagnes avec leur gros sang et
leurs idées sereines passent dans les maisons et regardent les
maladies comme un conducteur des Ponts et Chaussées regarde un
remblai qu'il faut combler. Les hommes sont de simples matières où
l'on exerce son métier. Or, la médecine n'est pas une science que
l'on applique aux hommes comme celles que l'on applique aux pierres.
Maman s'arrangea donc pour me guérir elle-même.
Je ne pouvais manger. La vie est une duperie: ce sont les gens
maigres qui ne peuvent pas manger. La soupe réconfortante du matin,
les haricots et le vin de midi, la soupe encore du soir me donnent
des haut-le-cœur et je m'enfuis sur ma petite chaise, dans mon coin,
là où l'on ne mange pas. J'aimais pourtant les biscuits qui, trempés
dans le vin, fondent avec un goût de sucrerie. Mais ce n'est pas
une nourriture, et puis, dans nos campagnes saines on ne veut pas
dépenser son argent à des biscuits. Maman cherchait quelque aliment
réconfortant et qui me tentât comme une friandise. Elle finit par
penser au chocolat. Tous les matins, tous les midis et tous les
soirs, avec une belle couleur lilas et une odeur chaude, le chocolat
au lait m'appelait comme un ami. Je fus tenté dès la première fois.
Petit gourmand, je m'approchais. Or, une force agite ma cuiller et
jusqu'à la fin, maman, j'ai mangé mon chocolat. On finit même par
mettre du pain dedans. Je ne mourus pas d'inanition. Chocolat au
lait, je vous serai toujours reconnaissant parce que vous m'avez
sauvé la vie.
Celui qui mange, la nature le fait rentrer dans ses lois. Un repas,
une digestion et la faim qui les suit sont des phénomènes essentiels.
C'est un nouveau sang qui se forme, une nouvelle chair aussi, et
puis il semble que de nouvelles idées se forment en même temps. Vous
participez à la vie ordinaire qui se compose de changements. Vous
êtes en mouvement comme le vent, comme les hommes et comme toutes
les forces naturelles. Un malade se renferme et se replie vers le
passé. Sa pensée se souvient et revit les anciens instants tandis que
son corps absorbe et boit les anciennes substances. Et il arrive,
en ce temps-là, que sa pensée s'étiole et que son corps s'amaigrit
parce que les anciens instants sont passés et parce que les anciennes
substances sont épuisées.
Maman se dit qu'elle devait faire revivre mes idées comme elle avait
fait revivre mon corps. Elle me fit retourner à l'école. Ça me
distraira. Certainement, et lorsque je descendais avec mes cahiers
sous le bras, je pensais à des choses de l'école. Je devenais
studieux. L'histoire de France m'emplissait la tête de ses actions
de rois et de ses batailles. Je connus des bruits d'armures que
frappaient les épées, alors que Duguesclin, Jeanne d'Arc et les
Anglais habitaient mon âme avec force comme ils avaient habité ce
monde. Histoire de France aussi, vous m'avez sauvé la vie.
C'est à cette époque qu'une vieille mendiante avec son enfant passa
devant notre maison. C'était une vieille femme, habitant à quelques
lieues de là qui, tous les mois, venait dans notre petite ville où
les riches bourgeois avaient l'habitude de lui faire des dons. On la
voyait passer, tenant son panier d'une main et son enfant de l'autre
main. Son panier contenait les choses de sa vie: des œufs, des
légumes, du vin et son porte-monnaie, et son enfant contenait tout
son bonheur. Chaque mois, on la voyait passer avec ses vêtements
propres, son bonnet blanc et son visage couleur de grand air. Elle
habitait, sur la lisière d'un bois, une petite cabane qu'entouraient
les champs jaunes du Berry et la forêt profonde de mon pays. Mais
jamais on ne l'avait aperçue dans sa cabane. Les gens en passant
disaient: C'est ici la maison de la mère Henri, et les contrevents
étaient fermés, et la porte barrée. Voyages de vieilles mendiantes,
voyages souvent lointains de celles dont la besogne est par les
routes! Les voyages forment l'esprit, car on récolte dans les champs,
dans les maisons et sur les chemins, presque toutes les connaissances
de la vie. C'est ainsi que la mère Henri apprit à faire, avec des
plantes, une eau que l'on appelle l'eau rouge et qui soulage de
toutes sortes de maux. Elle guérissait aussi de la «loubée». Je
n'ai jamais su ce que c'était que la «loubée», mais la mère Henri
guérissait de la «loubée». Si elle avait été plus vieille, solitaire
et sale, on aurait cru qu'elle était sorcière. Mais elle avait un
enfant comme les autres femmes, elle était propre comme les autres
femmes encore, elle causait ainsi que tout le monde, et l'on croyait
simplement quelle avait appris le long des routes quelques-uns des
secrets des plantes.
Depuis quelque temps, maman la guettait à passer. Il y a des
espérances inavouées que nous plaçons sur les vieilles têtes du
hasard. Maman pensait que la Vérité qui voyage peut rencontrer ceux
qui rôdent. Et puis, il y a toujours des voisins qui connaissent
le cousin d'une personne qu'une vieille mendiante a guéri. Enfin,
le succès appartient à ceux qui le cherchent partout, même où ne
s'arrêtent guère les succès.
Maman appela la mère Henri: nous pouvons toujours essayer,
disait-elle. Mère Henri, je vous vois encore lorsque vous arriviez
lentement, avec votre bon air, comme ceux que l'on attend. Vous
m'avez aperçu, la tête entourée d'un bandeau et vous avez dit:
«En effet, l'on m'avait appris qu'il était malade, votre petit.»
Votre enfant était avec vous. Maman, tout de suite, vous raconta
que c'était un mal qui ne voulait pas s'en aller. Et parce qu'elle
était impatiente de ce que vous lui diriez, elle défit bien vite
le bandeau. La grosseur était là. Vous l'avez touchée du bout des
doigts, par crainte de me faire mal. Ensuite vous avez dit: «C'est
sans doute de l'humeur», et vous nous avez regardés. Vous avez
bien vite ajouté: «Il faudrait mettre là-dessus un saint-bois. Un
saint-bois, c'est une petite écorce qui attire l'humeur et la fait
sortir en dehors. On en trouve chez tous les pharmaciens.»
Alors maman, pour vous remercier, vous offrit de manger du pain et
du fromage en buvant un verre de vin. Vous avez accepté et votre
enfant s'est assis auprès de vous sur la petite chaise. Voilà, mère
Henri. Je me souviens de votre amour pour votre enfant. Vous lui
donniez à manger et à boire en disant: «Mange bien, bois bien, mon
petit.» C'était un enfant bien élevé qui mangeait proprement parce
qu'il avait l'habitude de manger comme cela, chez des gens aisés
qui n'aiment pas que les pauvres laissent des miettes. Vous le
regardiez. Mère Henri, aussi longtemps que durera ma mémoire, je me
souviendrai des regards que vous donniez à votre enfant. Vous étiez
une vieille malheureuse, dans une cabane, et qui voyage pour aller
tirer les sonnettes par tous les temps de pluie et de soleil. Votre
main brune, l'hiver, pressait votre sein où glissait le vent gelé,
et vos vieux pas d'été pleins de sueur marchaient au soleil sur les
routes sans nombre qui usent vos jambes pour vous donner du pain. La
pauvreté vous entourait le corps, comme une grosse corde, et vous
traînait ainsi qu'un maître traîne une bête pour la montrer aux
portes des maisons. Mère Henri, quand vous regardiez votre enfant,
l'on sentait que vous étiez une femme heureuse. Vous regardiez votre
enfant comme Jésus doit regarder ceux qu'il a mis au monde et qu'il
fait souffrir. Mais surtout, vous le regardiez comme on regarde
son bonheur. Votre enfant vous semblait beau comme un château avec
un parc. Le maître s'arrête et contemple en pensant qu'ici c'est sa
vie: la richesse, l'aisance et la beauté. Votre enfant était meilleur
que la chaleur des bons foyers, que les baisers des amoureux et que
la viande que l'on mange en buvant du vin. De toutes ces choses il
vous tenait lieu. Alors, vous l'admiriez. Ce jour-là il tombait de la
pluie. Votre petit garçon dit: «Il pleut.» Dans nos pays, on parle
très mal et l'on dit: «Ça pluit.» Vous le fîtes remarquer à maman:
«Voyez-vous, Madame, mon petit ne dit pas: Ça pluit, mais il dit: Il
pleut.» Votre petit garçon sourit: «Voyez donc, Madame, disiez-vous,
comme il a de belles dents.» Et quand vous vous êtes levée pour
partir, maman vous a dit: «Il a l'air bien intelligent, votre petit.»
Alors, mère Henri, j'ai vu vos deux yeux comme deux âmes profondes
dans lesquelles l'amour est tombé.
Puis vous êtes partie, entre votre panier et votre enfant. Votre
panier contenait votre vie, mais votre enfant contenait tout votre
bonheur.
Un saint-bois. Maman n'osa pas l'appliquer. Sur ma joue, au siège du
mal, il ne faut pas des remèdes de bonnes femmes. Un saint-bois peut
être bon, mais la prudence conseille de ne pas s'en servir. Maman
ressemblait aux vieux paysans malades qui appellent un médecin. Le
médecin dit: «Ce n'est rien, il faut prendre tel ou tel médicament
facile.» Alors on l'écoute parce que si cela ne fait pas de bien,
cela ne peut, du moins, pas faire de mal. Mais si le médecin commande
une médication compliquée, le vieux hoche la tête et pense: Il se
trompe avec tous ses remèdes de pharmacien et mon mal partira comme
il est venu. Les médecins sont pareils aux conseillers que l'on
écoute lorsqu'ils sont de notre avis.
Ma mère pourtant était ébranlée. C'est une pente irrésistible, sur
les routes irrégulières et qui nous précipite jusqu'à sa fin. Tu as
interrogé la science d'une commère: tu l'as comprise et tu voudras
la compléter. La curiosité se joint à l'espoir et nous pousse.
Pour maman, l'espoir surtout la poussait. Un saint-bois agit parce
qu'il attire l'humeur. Pourquoi ne la transporterait-il pas à
l'endroit que l'on aurait choisi? Sur un bras de mon enfant si je
mettais un saint-bois, par ce moyen on verrait toute l'humeur s'en
aller, et celle de la joue aussi. Maman fit part de ce raisonnement
à toutes nos voisines et chacune l'approuva. «Moi, à votre place,
j'essaierais.» Pendant quelques jours encore, maman retourna cette
idée dans sa tête et, l'ayant bien appréciée, résolut, un samedi, de
l'expérimenter pour une durée de huit jours.
Hélas! vous, saint-bois, entre deux samedis qui restâtes sur mon
bras, pauvre remède de bonne femme, vous nous avez trompés. Nous
étions habitués aux déceptions depuis les temps de la pommade et de
l'incision et de plus nous ne laissions croître que de toutes petites
espérances, afin que leur départ ne fît pas en nous trop de vide.
Mais vous, saint-bois, remède de bonnes femmes, humble remède de gens
comme nous, vous n'auriez pas dû tromper les vôtres. Nous vous avons
pardonné, nous avons même cru que nous n'étions pas assez hardis.
Maman dit: «Ce saint-bois, il faudrait le mettre sur ta joue, mon
petit, mais je ne l'ose pas. La mère Henri avait peut-être raison,
qui voulait que l'on attaquât le mal en son endroit.»
Ensuite le temps passa, comme passe le temps des malades. Nous
n'avions pas parlé de notre femme au médecin, parce que les médecins
sont des gens savants qui n'aiment pas la concurrence. Le temps se
levait chaque matin et traînait des jours gris dans notre maison,
le long des rues de l'école et parmi les livres. On le voyait se
dresser pendant des heures et poser ses poings lourds sur ma tête.
Nous allions souvent chez le médecin, et ces jours-là, le temps de
notre vie semblait un peu plus clair et plus léger. On dirait que
les médecins nous guérissent du temps. Nous allions chez le médecin.
L'hiver passa, le printemps aussi, l'été vint, et nous allions
encore chez le médecin. Aide-toi, le ciel t'aidera. Ah! oui, nous
nous aidions, mais le ciel mettait bien longtemps à nous aider. En
avons-nous usé de la patience, maman! Lorsque nous nous donnions
la main en descendant chez le médecin, nous pensions: Il y a bien
longtemps déjà que nous connaissons ce chemin. Et nous remontions
tous deux en pensant: Il y a bien longtemps déjà que le médecin ne
connaît rien à ce mal.
Le temps passa, tout habillé de fer, comme un guerrier dangereux qui
ne veut pas passer.
Une fois, le temps s'arrêta auprès de nous. C'est parce que ce
médecin croyait que deux cautères pourraient me guérir. Oui, le
médecin dit un jour: «Il faudrait lui poser deux cautères. Ça ne sera
pas grand'chose et ça le soulagera certainement.» Il me demanda:
«Comment écris-tu cautère?--_Coterre._--Mais non, répondit-il, parce
que ça ferait coterr...re. Il faut l'écrire _Cautère_.» Savoir
écrire leur nom me rendait les cautères familiers. _Cautère_, vous
ressembliez à mes bêtes familières, à Jeanne d'Arc et à Napoléon,
et vous veniez à moi, comme eux, à travers ma jeune science, pour
faire du bien à mes maux. Pendant huit jours, _cautère_, nous vous
attendions comme un bienfait: moi parce que je vous connaissais et
maman parce qu'elle espérait en vous. Je crois que jamais, cautère de
mon enfance, vous ne fûtes ainsi reçu chez les hommes par un fils et
sa mère qui vous attendaient.
Certes, nous avions expérimenté bien des remèdes, mais tout nouveau
remède est doué de propriétés particulières (dont la meilleure est,
je crois, d'entretenir l'espérance). Les médecins nous promènent à
travers les connaissances humaines.
Le matin des cautères, je ne m'attendais pas à ce qui allait
arriver. Connaissant ma maladie, mon cerveau l'avait domestiquée
et l'associait à ma vie sans crainte de rébellion, mais un jour,
il s'aperçut que cette bête domestique était une bête parce qu'on
agissait avec elle comme avec une bête. En effet, les cautères
prennent la chair et la rongent furieusement. On voit ainsi une
bande de chiens de chasse dévorer un sanglier des bois. Le médecin
opérait, maman me tenait la tête et moi je me plaignais, longuement,
avec des geignements égaux. Je me plaignais bien plus à cause de ma
maladie qu'à cause des cautères. Je revoyais cette grosseur que Dieu
posa sur ma joue et qui me traînait depuis si longtemps déjà, sur sa
route ardue où mes forces se lassaient. Je demandais compte à toutes
les puissances humaines ou divines de leur malédiction. Vous m'avez
blessé, moi qui n'ai rien fait. J'allais à l'école tous les matins et
j'accomplissais tous mes devoirs lorsque vous m'avez blessé. Et vous
m'avez blessé au visage afin que la blessure fût visible et pour que
le châtiment fût profond. Ma joue se creuse sous deux cautères et
c'est une marque infâme que vous m'imposez à jamais. Mais, au moins,
laissez-moi guérir. Entrez votre poing dans ma chair, et que j'en
souffre, mais au moins laissez-moi guérir.
Quelques jours plus tard, lorsque le médecin enleva les deux
cautères, il y avait deux trous que nous devions faire suppurer.
Jusqu'ici j'avais bien su que j'étais malade à cause de mes
souffrances, de mes remèdes et de nos visites, mais ces maladies
élégantes restent à notre surface comme des douleurs aristocratiques.
Presque du bonheur est sur elles. On se dit: Je suis malade, pour se
distinguer des autres hommes, et l'on sent que la maladie est une
supériorité parce qu'elle affine les malades. Mais si la chair se
rompt, la maladie se montre par deux trous et devient une maladie
honteuse. Alors le malade est un homme blessé qui laisse ses pensées
dans ses blessures, où elles se corrompent à leur tour et vivent avec
des plaies.
J'avais perdu mon calme et mon accoutumance. A l'école,
mécaniquement, les choses entrent dans ma tête. Il y a deux parts
dans mon esprit: l'une où viennent les connaissances du monde,
malgré moi, parce que j'ai des sens, et l'autre où sont deux trous
que mon âme habite. Moi, c'est la seconde part, c'est mon âme
recroquevillée qui pense et qui pleure. Un jour que je n'écoutais pas
ses observations, l'instituteur me donna une gifle. Alors, on vit
baver deux filets de pus sur ma joue, qui étaient une tare cachée qui
se montre et par laquelle on comprend qu'il ne faut pas toucher à
cet enfant, puisque sa chair se décompose. Ces deux filets de pus me
séparaient du monde.
Mes nuits étaient noires et rudes. Un sommeil implacable me gardait,
pieds et poings liés, sans connaissance et sans pensée. De toute ma
fatigue venait cet accablement et tout mon corps y participait, par
ses sens, par ses membres et par ses organes qui ne pouvaient plus
agir parce que le mal les avait usés. Mais un ronflement marquait ma
vie et ce ronflement encore était de la fatigue. Je ronflais comme
on râle, avec une respiration qui voulait jaillir, mais qui devait
traverser des marécages. Quand parfois je m'arrêtais, maman pensait:
Sa respiration peut-être n'a pas pu sortir, et elle me tâtait pour
voir si je n'étais pas mort. Je m'éveillais le matin, amer, et la
bouche pleine d'un pus qui semblait aussi gagner mon cerveau où des
idées s'épaississaient.
Il y eut un jour où je ne pouvais pas fermer la bouche: quelque chose,
comme une dent de sagesse, pointait pour la tenir entre-bâillée. Le
médecin dit: «Mais voilà, c'est l'os qui sort. Je comprends maintenant
sa maladie. Voyez-vous, Madame, c'est l'os qui était gâté. Je m'en
étais toujours douté.»
Il prit une pince et enleva le morceau d'os ainsi qu'on enlève une
dent. Le voici. Nous le regardâmes, maman et moi, comme une partie
de nous-mêmes et avec une grande crainte. Nous avions peur parce
qu'un os gâté doit ressembler à une plaie et nous pensions la voir et
souffrir à cause de sa profondeur et de son pus. Mais non, et c'était
simplement un petit os poreux un peu plus gris qu'il n'aurait dû.
Alors nous fûmes bien étonnés de ce que si peu de chose pût produire
tant d'effet.
Nous l'enveloppâmes dans du papier de soie pour le conserver,
mais nous n'étions pas rassurés. Ça commence par un petit os de
la mâchoire, de même qu'une carie d'os commence par une fluxion
légère, et ça se poursuit longtemps comme un mal qui ronge. C'est une
fraction et c'est une autre, et puis c'est tout un os qui disparaît.
Et d'autres os s'en vont qu'a corrompus un mauvais voisinage car les
maux gagnent de proche en proche avec la mort pour but. On comprend
que l'humanité est faite pour les maux lorsqu'on voit leur naissance
et leur développement. Un os de ma mâchoire sort par ma bouche et
nous nous demandions si tous les os de ma tête n'allaient pas sortir
par le même endroit.
Ah! les semaines qui suivirent! Je sentais ma mâchoire en travail
qui se désagrégeait seconde par seconde comme le temps se désagrège
et avec cette assurance égale que donnent les grandes forces. Voilà
ce que je croyais sentir. Lorsque mon sang avait un peu plus de vie,
alors qu'un peu de calme semblait me revenir, cela accélérait encore
la vitesse du mal. C'est une marche vers la mort. Dieu parfois la
rend agréable et rapide, mais c'est afin de mieux nous tromper, pour
que nous arrivions plus tôt à sa fin. Et j'étais un pauvre enfant
plié. Je m'asseyais sur ma chaise, je me couchais dans mon lit,
j'étendais mes bras en croix, comme l'autre, qui avait tant souffert,
et je n'aurais pas voulu souffrir, et je n'aurais pas voulu mourir.
Les actions de la vie me semblaient superflues. Ah! c'est la fin de
l'été et c'est un peu l'automne, et il y a un beau soleil dans le
ciel bleu. Que m'importaient ces choses! Et que m'importaient le
travail, les paroles et les visites au médecin! Mes idées habitent
deux trous de ma joue auprès des os de ma mâchoire, dans un pays où
l'on ne vit plus qu'une vie maigre et pourrie. Le monde est malsain,
les médecins ne savent pas guérir les malades et le travail et les
paroles sont superflus, puisque l'on doit mourir.
Ma pauvre maman me prenait la main et m'entraînait. Il faut une
grande persistance dans nos espoirs et suivre courageusement le
Destin où il nous conduit. Le Destin nous conduisait encore au
cabinet du médecin. Maman le suivait, égale et forte comme les forces
qui nous poussaient et le suivait jusqu'au bout en me traînant par
la main. Je m'en allais avec des petits pas de laine et la tête
baissée, et je sentais en moi toutes les défaillances d'un vaincu:
«Aie du courage, mon petit enfant. Les médecins qui nous enlèvent nos
os ne nous font pas souffrir longtemps. Et puis, je t'achèterai des
biscuits. Tu les mangeras avec du vin, et tu sais qu'ils sont bons
comme des bonbons et qu'ils fortifient le cœur des enfants malades.»
Une autre fois, elle me dit: «Si tu es bien sage et que tu ne cries
pas, je t'achèterai un crayon rouge et bleu.» Un crayon rouge et
bleu, je voulais le gagner, parce qu'il sert à composer de beaux
dessins. Ce jour-là, le médecin aurait pu m'enlever bien des os sans
me faire crier. Un crayon rouge et bleu possède une grande puissance
à cause de ses deux couleurs éclatantes qui rappellent l'uniforme des
soldats. Je le voyais devant mes yeux et doué d'une grande beauté. Il
faut souffrir pour le posséder, mais la possession en est si bonne
qu'il semble qu'ensuite on ne pourra plus mourir.
Le médecin dut faire un voyage à Paris. Avant de partir, il nous dit:
«Je vais emporter un des petits os que nous avons arrachés, pour
le montrer à l'un de mes anciens professeurs.» Et quand il revint,
voici ce qu'il nous apprit: «C'est bien une carie d'os, comme je vous
l'avais dit. Il aurait fallu pratiquer une opération et gratter la
partie malade, mais nous ne le pouvons plus maintenant, à cause de la
faiblesse de cet enfant. Laissons, et le mal s'en ira seul.»
Nous laissâmes. La résignation des pauvres gens s'étend sous le ciel
comme une bête blessée et regarde doucement les choses dont elle ne
peut point jouir.
Auprès du médecin, mon mal s'accrut, parce que c'était dans ma
destinée. Il aurait fallu une opération chirurgicale, mais nous n'en
voulions à personne, en pensant que nous étions de pauvres gens. Les
ouvriers savent que la vie est pénible, puisqu'il faut travailler
chaque jour, et les maladies leur montrent qu'elle est plus pénible
encore puisqu'on ne conserve pas toujours cette vie pour laquelle on
a travaillé. Les médecins sont riches et leur fortune les éloigne
de nous. Ils passent en voiture, leur regard s'arrête à peine sur
nos humbles maisons et leur esprit les considère un instant, puis
s'en va. Nous restons penchés sur nos besognes et nous acceptons les
lois naturelles: le travail, les maux et la richesse. Nous disons
simplement: Nous n'avons pas de chance. Et c'est la formule dernière
de nos cerveaux, grâce à laquelle nous pourrions vivre dans le
malheur éternel.
Il arriva que le dernier morceau d'os sortit de ma mâchoire. Je fus
guéri, et nous en étions étonnés.