Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger.
Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle
à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva
Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche
artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans
frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou
par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à
ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de
mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de
toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant
dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es
pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans
ma tombe.
--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces
paroles qu'il comprenait à peine.
Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante.
--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son
côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec
vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de
lui.
--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le
savez-vous?
--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et
que je lui ai fait donner sa parole.
--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je
mourrai tranquille.
--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien
de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme
enceinte. Où est André?
--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des
_Couperies._
--Pourquoi se promène-t-il sans vous?
--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que
nous n'osons plus rester ensemble.
--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le
chercher et lui apprendre tout cela.
Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à
l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir,
obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de
plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au
milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de
l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et
la pauvreté où se consumait Geneviève.
--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas
de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour
ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder
d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son
avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une
moitié de ton revenu, s'il est possible.
--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans
que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est
capable de me haïr si je viole sa défense.
--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches
et me laisser faire.
André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible
pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de
le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le
bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son
contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous
les soirs.
Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une
foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues
de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un
soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui
connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux.
«Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les
arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir
et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est
pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite
lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il
l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il
se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le
contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la
cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour
depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier
coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
déjouées.
--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur
l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout
est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la
lettre?
--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.
--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison;
ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je
dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis.
Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
l'écriture.
«MONSIEUR,
Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que
vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et
que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de
voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les
jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux
instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous
est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de
vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais
rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à
vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.