XVII.

Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une

part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à

tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de

cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il

trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de

colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la

pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la

ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se

portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence

de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules

auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en

apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui

cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger

la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout

autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs

jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement.

L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois,

lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes

visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence

qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont

Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa

rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours

généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à

l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle

accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit

enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là.

Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits

dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre,

l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette,

qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André

dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors

elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et

s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et

la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à

passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle

n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui

était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde;

d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il

croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère?

Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit,

les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la

trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son

cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de

frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et

s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André

s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et

d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur

son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et

d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu

dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus

passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à

cette dernière caresse brûlante mais chaste encore.

Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés

du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui

Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu

de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus

chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat

inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre

femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas

lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui.

Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle

sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée

dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds,

les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur

qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un

coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui

ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des

reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au

moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il

était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable

de se donner la mort.

Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à

l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins

cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus

de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un

ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais

l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait

au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps

de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau

que celui de l'entier abandon.

Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus

à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir,

Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut

l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie

avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme

une faute.

La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la

grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa

fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche.

«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir

bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et

sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est

éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas

qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son

argent pour s'enrichir.»

André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à

sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier

tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet

effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le

marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il

prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que

toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et

puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait

obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André

était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne

savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti,

et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus

honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait

avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des

professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de

son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux

qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui

il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et

il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il

lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya.

Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de

famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté

d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces

emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait

la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus

grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était

assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient;

elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut

pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage;

l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié;

l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux

immenses que l'amour a fait accepter.

Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et

sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours

lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre

en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de

Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le

marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout

ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en

arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je

tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph

Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et

tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.»

Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis

d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du

changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la

révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte

à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus

personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de

tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa

colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires

plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu

ses triomphes journaliers.

Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne

contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien.

--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.

--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous

voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le

bonjour.

--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser...

d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine.

Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement

prendre quand il voulait.

«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me

déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et

puisque vous voilà, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur.

J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais

quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de

plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a

été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que

je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes

gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.»

La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put

refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda

en face d'un air de surprise et de mécontentement.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit

contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand

c'est moi qui...

--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est

de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve

mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger.

--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis

sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le

conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à

Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et

compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à

André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à

la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph,

et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais

retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez.

Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur

lui-même pour ne pas se déconcerter.

--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais

si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que

j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai

emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je

crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant

qu'envers le fils.

--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules.

--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne

vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie

de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble?

--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit

le marquis.

--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du

respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la

sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le

désespoir de la passion...

--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez

clairement, je pense.

--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à

moi, il renonça à exécuter ce jour-là.

--Mais qu'est-ce donc?

--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes

effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la

maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous

courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher

à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et

aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et,

après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char

à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une

peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps,

j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux...

--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette

dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a

jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche.

--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans

l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles

deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des

attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir,

vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette?

--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.

--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer

jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible

de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner

pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la

conduite d'un traître envers vous, voisin?

--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez

certainement donné de mauvais conseils.

--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en

jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour

savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.

--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton

crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a

fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il

pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en

embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te

vois d'ici.

Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et

affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait

son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André,

disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait

un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne

pouvait avoir prise.

--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il

était si craintif et si nonchalant avec moi!

--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais

connu; ce garçon-là est sournois en diable!

--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je

n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle.

--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même

avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener

au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les

talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous

les envoyer.

--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce

souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore;

car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble;

tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux,

et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle.

Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir

jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille

amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.

--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que

vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là. Je

me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai

fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi?

--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.

--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait;

et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours?

Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et

pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais

je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à

vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison

sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas

l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez

ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne

diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.

--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en

moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau?

--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus

sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave;

les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre

l'autorité sacrée des parents!

Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il

y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait

jamais en venir là. Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph,

il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui

un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de

profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de

plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas

trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait

acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti.

--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre

d'un air de connaisseur.

--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de

compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_

sur vos terres.

--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien!

tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune!

Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous

les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça

me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un

sillon de temps en temps.

--A qui le dites-vous?

--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux

lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a

perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et

si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait:

--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves

pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à

mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la

trace d'un lièvre sur nos guérets.

--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air

superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris?

Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là

pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.

Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant.

--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune?

--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois

bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas.

--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.

--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de

Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière

de courir. Elle doit être pleine.

--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit

M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi,

Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère?

--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah!

par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits

messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et

mamans à leur tour.

--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous

les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre

tué sur les terres de Morand.

--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de

lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée,

hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion.

En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui

au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être

avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut

trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait

reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en

sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph

s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé

son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan

territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance

à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait

parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle

des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit

en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis

de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a

dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas

abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là.»

[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa

tomber sa jolie tête.....]

Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter

plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en

route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme

frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de

la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? c'est vigoureux

comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil.

--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie

d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un

nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres.

--Comme cela, s'appelle-t-il?

--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou

irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de

Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais

que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne

réussit pas dans toutes les mains.

--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut

convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui

sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il

vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles,

n'est-ce pas?

--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir

du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à

bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en

pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme

l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne

veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils

commencent à en revenir un peu.

--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme

les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose

qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu

passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable

leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette

mine!

---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne

anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière.

--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?

--Foi de marquis?

--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là,

marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières.

[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter

plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.]

--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir.

--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là

auparavant?

--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins,

les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés.

J'ai changé tout cela.

Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement

mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage

qu'elle changeât de maître!»

Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit.

--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait

quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?

--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en

procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre.

Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une

réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il

s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage.

--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge

de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient

l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne

travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages,

parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable.

Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons

laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis

la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai

retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra

bien qu'ils m'obéissent.

--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de

fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez

pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?

--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait!

N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille.

--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.

--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les

moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une

compagnie de perdrix.

--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme

celui-là.

--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je

ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien.

--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de

mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura

retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie,

pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en

jachères!

Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains

croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André

aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux.

--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique.

Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage

maternel est peu de chose.

--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un

bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné!

--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des

bâtiments tout neufs!

--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.

--Le bétail superbe! reprit Joseph.

--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons

cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête.

--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph,

c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est

planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un

voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos

pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau

d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela!

--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une

séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les

choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se

trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce

que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme

une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé

à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de

traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les

ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma

chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du

reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils

malingre et boudeur qui est tout son portrait.

--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde,

voisin!

--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois

que nous avons?

--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.

--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils

rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que

faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez

tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts

du pêcheur?

Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le

fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec

simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à

André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis

trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait

ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations,

et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait

triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans

le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être

dépouillé de tout cela!»

Alors le marquis affectait de prendre courage.

--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me

voilà vieux.

--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.

--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable

et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content

d'elles.

--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier

de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand

c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons.

--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.

--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez

quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton

rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison

du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les

plats.

--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens,

reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils

regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.

--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en

est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que

faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit.

--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir

la Saint-Hubert?

--Mais votre gros cheval?

--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse

tirer mes petites bêtes?

--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave...

Vous faites au moins douze pièces de vin par an?

--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.

--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six

pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes

sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte,

bien rafraîchissante.

--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me

rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné,

réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour

son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche

depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer

une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph?

--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait

pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en

arrangement, le rappeler auprès de vous.

--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il

abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout.

--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa

Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait

capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer.

--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en

frappant du pied.

--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous

charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.

--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents!

en voilà bien d'une autre!

--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne

saviez pas que sa femme est grosse?

--Ah! grosse seulement?

--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux

d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux

projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer

à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles

circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.

--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.

--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph.

--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste

quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.

--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.

--Je n'en suis que trop sûr.

--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi

vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!

--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une

grisette dans ma maison.

--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous

débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous

laisseront en repos.

--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec

ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de

travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons

qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année

épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison.

--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès.

--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner

aujourd'hui?

--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et

il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.

--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir.

Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je

voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.

--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il

convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en

affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les

procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.

--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et

que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je

consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa

femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me

demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage

maternel.

--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas

tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne

montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il

vous demandera une pension.

--Une pension! jour de Dieu!

--Ah! je le crains; une petite pension viagère.

--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me

laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en

ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne

me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.

Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait

beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il

savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il

espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à

de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première

négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis

avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant

de porter sa généreuse proposition aux insurgés.

André(#13431) · 第 22 / 25 题