et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il
vous plaît_.
André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une
vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille,
d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile
noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de
Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur
laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de
cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller;
mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de
renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière
porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.
Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut
distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il
perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas
seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se
composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise
et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir
publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse
Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant
aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le
marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous
voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.»
Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec
une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale.
Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir
choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux
et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un
ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir
commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?
--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois
très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les
présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs
naturelles qu'ils veulent me faire imiter.
--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur
lui un regard scrutateur.
Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à
répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il
répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je
désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le
talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel
M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage,
les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce
pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.»
Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse
d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et,
quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de
lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en
souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de
sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir,
monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence?
André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai
été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une
chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente
personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le
pardonnerez-vous!
--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez
pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une
seconde fois.
--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous
causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la
table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au
bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son
tour.
--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque
vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de
votre bouquet.
En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout
et incertain.
--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses
si rondes et si petites?
--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des
belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des
mauves couleur de rose.
--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre
dans l'eau.
Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en
arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les
cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève.
Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire
tomber le vase des mains de la jeune fille.
--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.
--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas,
c'est une invention gratuite.
--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma
faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de
fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est
obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs,
tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter
ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices...
--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur.
Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate!
--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours
on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de
Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une
les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans
et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de
pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de
céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont
je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce sont mes études et
mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si...
--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces
trésors.
Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant
une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable
fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie
plante.
--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution.
Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent.
Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on
pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop
régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans
façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent
trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont
sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez
ce violier jaune qui est sur votre fenêtre.
--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la
crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?
--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes
les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans
une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous
n'avez pas observé cette particularité.
--Êtes-vous sûr de cela?
--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur.
--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux
pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à
m'instruire, je vous en prie.
André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à
louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères
de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention
et de rendre sa présence désirable.
--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai
plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez
plus que moi.
--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art
une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et
d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai
jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris
des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une
méthode admirable et d'une clarté parfaite.
--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.
--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure
d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez
lui-même.
--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible.
Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans
m'exposer aux plus méchants propos.
--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi
vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes
aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au
premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée?
--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je
la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la
crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté
peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres
filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre
bien malheureuse...
--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil
de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité...
--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière.
--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas
celui-là...
--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à
coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé
échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop
significative.
--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas
de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte
auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai
dit. Je déraisonne souvent.
--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire,
pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.
--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si
quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et
me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et
le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par
mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre
personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible
de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble
et de scandale.
Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et
blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que
sa raison.
«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous
directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier
moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra
possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai
de la reconnaissance pour vous.»
Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit
de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira
précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle
des regards pleins de douleur et de tendresse.
Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les
deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors,
épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même,
elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont
elle avait joui jusqu'alors.
Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au
frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire.
Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener
derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir
rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence
plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André
lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours
extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation
d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus
vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle
s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance
qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de
ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et
s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison
d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois
un conte de fées.
Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer
ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et
s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et
laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir
l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à
elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses
craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans
savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne
cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et
quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle
reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence.
«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi
me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce
jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il
ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait
pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement.
Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans
les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville
jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié,
il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si
bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes
paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir,
les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle.
Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y
gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent;
en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est
peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma
réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un
jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là, et
apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.»
Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se
tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette,
et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations.
Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans
émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et
sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une
partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.