VIII.

Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il

s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une

solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une

impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze

heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et

pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus

jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion

tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de

l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre,

cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme

simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation

une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et

fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette

noble nature et la révéler à elle-même.

Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se

sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de

cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les

moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M.

Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son

exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui

avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours

de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en

lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus

triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème.

Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du

feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève.

Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il

songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la

possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa

liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents

les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un

bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et

un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait

s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de

ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait

devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire

que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente,

sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur

suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il

aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent.

Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se

reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances

où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance

de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il

brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait

cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait

éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie.

La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de

Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il

enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer

que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son

inaction ou devenir fou.

Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs

de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit

défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le

petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces

heures-là. Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car

il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait

en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières.

Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il

se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne

le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce

fût.

[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir

en cuvant son vin!]

Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air

le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce

maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la

seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève,

n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un

expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il

faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.»

L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit

à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à

cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage.

«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh

bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque

tu n'as pas besoin d'aide.

André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut

impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira

assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il

n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue

de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue

tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont

tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit

en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres.

«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par

le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose

respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais

franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le

jardin des Hespéridés.»

André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire.

--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime

trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.

--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce

qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide

et de Jason.

[Illustration: Le marquis de Morand.]

Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la

vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il

reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet

des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa

recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil

comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche

il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver

jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui

eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long

de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée,

sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité

un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le

refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les

pays, telles que:

Bocage que l'aurore

Embellit de ses feux, etc.

Ou bien:

Il ne vient pas, où peut-il être, etc.

Ou bien encore:

Fleuve du Tage, etc., etc.

André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte

entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au

troisième. Là, tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha

de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt,

incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à

toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien

doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur.

Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se

reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit

presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver.

Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il

allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de

l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte.

Il l'examina quelques instants et réussit à lire:

André(#13431) · 第 11 / 25 题