Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son
coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des
douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu
germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement
se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il
appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne
voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le
soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé
si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait
féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour
réservé à ses embrassements?
On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil
lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune
poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger
d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un
volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence
dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues
heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres
trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient
au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs
affaires.
A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers
un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa
tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et
le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la
plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes
du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait
pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un
bout de la terre à l'autre.
André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux
chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande
assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,
pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin
d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs
lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il
eût songé à reprendre le chemin du logis.
Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où
la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche
verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,
n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles
d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre
les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur
inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à
loisir dans cette solitude Charmante.
[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.]
C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux
rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les
chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,
étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux
qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite
Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques
de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande
et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à
l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe
du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et
emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant,
les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié
les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles
oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres
dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.
André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de
les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre
leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins
fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait
redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au
fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et
de saisir.
Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était
son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités
différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de
la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans
son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des
fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier
au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas
venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut
bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la
journée.
Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault,
c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque
distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une
taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la
pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura
qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était
arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été
impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la
force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et
formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui
fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts
que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches
entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva
personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de
voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir
devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de
coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait
la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses
fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle.
[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée
que les autres....]
Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva
un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des
points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à
arracher des herbes, car il était taché de vert.
André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur
et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une
pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.
Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de
cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui
n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un
sonnet de Pétrarque.
Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux
vers d'une vieille romance:
Puis, tout après, je vis dame d'amour
Qui marchait doux et venait sur la rive.
André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune
fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et
un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans
la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la
main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais
elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha
dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir
de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra
ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt
se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et
s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli
sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière,
et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se
faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec
des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant
de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de
_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son
petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une
biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été
aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais
elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant
toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid
moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse
de bleuets.
Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en
devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint
de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut
assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals
et les divertissements de la province.
André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne
se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades
solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les
réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait
trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve.
Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie
comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles
à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus
belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et
par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que
sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour
qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au
jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons
nous-mêmes les ministres de la fatalité.
Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses
recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de
_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et
beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait
cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un
sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières
amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler
à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression
qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il
eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il
est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que
tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en
excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.
Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son
enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le
camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément
tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande
loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que
l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque
d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à
toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il
y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui
inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la
seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André.
Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec
sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis,
effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir
de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph
aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et
craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses
ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par
des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne
discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne
le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser,
tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait
pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié
par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire
partout où le caprice de Joseph voulut le promener.
Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être
amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il
fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique.
Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il
n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient
propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde
qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il
fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi
André se résigna machinalement.