II.

Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son

coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des

douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu

germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune

imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement

se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il

appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne

voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le

soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé

si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait

féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour

réservé à ses embrassements?

On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil

lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune

poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger

d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un

volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence

dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues

heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres

trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient

au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs

affaires.

A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers

un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa

tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et

le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la

plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes

du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait

pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un

bout de la terre à l'autre.

André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux

chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande

assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,

pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin

d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs

lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il

eût songé à reprendre le chemin du logis.

Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où

la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche

verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,

n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles

d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre

les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur

inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à

loisir dans cette solitude Charmante.

[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.]

C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux

rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les

chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,

étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux

qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite

Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques

de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande

et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à

l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe

du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et

emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant,

les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié

les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles

oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres

dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.

André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de

les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre

leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins

fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait

redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au

fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et

de saisir.

Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était

son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités

différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de

la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans

son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des

fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier

au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas

venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt

autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut

bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la

journée.

Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault,

c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque

distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une

taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la

pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura

qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était

arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été

impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la

force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et

formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui

fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts

que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches

entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva

personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de

voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir

devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de

coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait

la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses

fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle.

[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée

que les autres....]

Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva

un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des

points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à

arracher des herbes, car il était taché de vert.

André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur

et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une

pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.

Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de

cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui

n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un

sonnet de Pétrarque.

Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux

vers d'une vieille romance:

Puis, tout après, je vis dame d'amour

Qui marchait doux et venait sur la rive.

André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune

fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et

un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans

la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la

main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais

elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha

dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir

de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra

ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt

se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et

s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli

sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière,

et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se

faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec

des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant

de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de

_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son

petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une

biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été

aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais

elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant

toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid

moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse

de bleuets.

Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en

devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint

de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut

assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals

et les divertissements de la province.

André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne

se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades

solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les

réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui

semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait

trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve.

Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie

comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles

à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus

belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et

par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que

sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour

qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au

jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons

nous-mêmes les ministres de la fatalité.

Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses

recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de

_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et

beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait

cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un

sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières

amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler

à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression

qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il

eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il

est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que

tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en

excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.

Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son

enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le

camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément

tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait

avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande

loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que

l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque

d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à

toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il

y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui

inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la

seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André.

Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec

sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis,

effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir

de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph

aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et

craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses

ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par

des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne

discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne

le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser,

tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait

pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié

par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire

partout où le caprice de Joseph voulut le promener.

Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être

amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il

fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique.

Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il

n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient

propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde

qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il

fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi

André se résigna machinalement.

André(#13431) · 第 5 / 25 题