Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille
et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes
politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie.
Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur
piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et
si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à
craindre de l'avenir.
Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des
caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps
d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature
épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien
trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un
rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et
puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un
petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.
Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus
belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible
de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais,
partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de
son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son
majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au
temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées
menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en
terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son
haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche,
passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants
de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon
vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant
le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine
suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie
n'eût causé de dégâts sur sa récolte.
Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa
vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers
de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son
domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour
de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon
élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses
bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au
flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en
couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles
vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent
ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles
fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables
pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain
que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux
murs du château de Morand.
Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi;
il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette
existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui
l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires
lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances?
Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus
rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par
l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous
ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il
éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de
ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et
résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.
Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été
par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de
l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord
établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux
yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans
son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il
sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et
tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le
nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop.
Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer
toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait
sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui
exagérait l'avenir à ses yeux.
Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un
avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé
cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un
caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou
caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux.
La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se
contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la
persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur
parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale
ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son
entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité
patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la
lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée
par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne
harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée.
André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une
insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un
grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les
hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait
une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif
et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur
de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était
inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en
avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait
le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures
brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel
était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait
toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.
Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de
Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et
resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont
faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté
des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un
instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour
le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que
d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique
s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit
dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant,
d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur
intimidé tint rigoureusement sa promesse.
Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et
maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas
rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de
pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque
M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à
contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le
moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa
puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel;
car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu,
grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une
inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs
d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus
d'explications orageuses à affronter.
Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les
désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait
pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se
piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de
cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que
son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer
qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion
qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui
bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle.
Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la
civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors.
Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André;
et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait
d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et
chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas
au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier
des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était
_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait
jamais son père.
M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus
brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement
il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre
sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le
marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des
chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait
secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain
de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre
aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il
entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument
retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une
colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur
de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard
d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son
front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée.