Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprès d'Amanda

Binet, et récita plusieurs des plus belles phrases de la _Nouvelle

Héloïse_.

--Tu as un coeur d'homme, lui répondit-on sans trop écouter ses phrases;

j'ai voulu éprouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupçons et ta

résolution te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.

Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus

attentive à cette étrange façon de parler qu'au fond des choses qu'elle

disait. Ce tutoiement dépouillé du ton de la tendresse, au bout d'un

moment ne fit aucun plaisir à Julien; il s'étonnait de l'absence du

bonheur; enfin, pour le sentir, il eut recours à sa raison. Il se voyait

estimé par cette jeune fille si fière, et qui n'accordait jamais de

louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint à un bonheur

d'amour-propre.

Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il avait trouvée

quelquefois auprès de Mme de Rênal. Quelle différence, grand Dieu! Il

n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment.

C'était le plus vif bonheur d'ambition, et Julien était surtout

ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui soupçonnés, et des

précautions qu'il avait inventées. En parlant, il songeait aux moyens de

profiter de sa victoire.

Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l'air atterrée de sa

démarche, parut enchantée de trouver un sujet de conversation. On parla

des moyens de se revoir. Julien jouit délicieusement de l'esprit et de

la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On

avait affaire à des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était

certainement un espion, mais Mathilde et lui n'étaient pas non plus sans

adresse.

Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour

convenir de tout?

--Je puis paraître, sans exciter de soupçons, dans toutes les parties de

l'hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme de La

Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver à celle de sa

fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il arrivât toujours par une échelle

c'était avec un coeur ivre de joie qu'il s'exposerait à ce faible

danger.

En l'écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de triomphe. Il

est donc mon maître! se dit-elle. Déjà elle était en proie au remords.

Sa raison avait horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre.

Si elle l'eût pu, elle eût anéanti elle et Julien. Quand, par instants

la force de sa volonté faisait taire les remords, des sentiments de

timidité et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle

n'avait nullement prévu l'état affreux où elle se trouvait.

Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin cela est dans

les convenances, on parle à son amant. Et alors, pour accomplir un

devoir et avec une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont

elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses

résolutions qu'elle avait prises à son égard pendant ces derniers jours.

Elle avait décidé que, s'il osait arriver chez elle avec le secours de

l'échelle du jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, elle serait

toute à lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli

des choses aussi tendres. Jusque-là ce rendez-vous était glacé. C'était

à faire prendre l'amour en haine. Quelle leçon de morale pour une jeune

imprudente! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment?

Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à un observateur

superficiel l'effet de la haine la plus décidée, tant les sentiments

qu'une femme se doit à elle-même avaient de peine à céder à une volonté

aussi ferme, Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.

A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L'amour passionné

était bien plutôt un modèle qu'on imitait qu'une réalité.

Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-même et envers son

amant. Le pauvre garçon, se disait-elle, a été d'une bravoure achevée,

il doit être heureux, ou bien c'est moi qui manque de caractère. Mais

elle eût voulu racheter au prix d'une éternité de malheur la nécessité

cruelle où elle se trouvait.

Malgré la violence affreuse qu'elle s'imposait, elle fut parfaitement

maîtresse de ses paroles.

Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla

singulière plutôt qu'heureuse à Julien. Quelle différence, grand Dieu!

avec son dernier séjour de vingt-quatre heures à Verrières! Ces belles

façons de Paris ont trouvé le secret de tout gâter, même l'amour, se

disait-il dans son injustice extrême.

Il se livrait à ces réflexions debout dans une des grandes armoires

d'acajou où on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans

l'appartement voisin, qui était celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit

sa mère à la messe, les femmes quittèrent l'appartement, et Julien

s'échappa avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux.

Il monta à cheval et alla au pas rechercher les endroits les plus

solitaires du bois de Meudon. Il était bien plus étonné qu'heureux. Le

bonheur qui, de temps à autre, venait occuper son âme, était comme celui

d'un jeune sous-lieutenant qui, à la suite de quelque action étonnante,

aurait été nommé colonel d'emblée par le général en chef; il se sentait

porté à une immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui la

veille, était à ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu à peu le

bonheur de Julien augmenta à mesure qu'il s'éloignait.

S'il n'y avait rien de tendre dans son âme, c'est que, quelque étrange

que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui,

avait accompli un devoir. Il n'y eut rien d'imprévu pour elle dans tous

les événements de cette nuit que le malheur et la honte qu'elle avait

trouvés au lieu de ces transports divins dont parlent les romans.

Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se dit-elle.

CHAPITRE XVII

UNE VIEILLE ÉPÉE

I now mean to be serious;--it is time,

Since laughter now-a-days is deem'd too serious

A jest at vice by virtue's called a crime.

_Don Juan_, C. XIII.

Elle ne parut point au dîner. Le soir elle vint un instant au salon,

mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; mais,

pensa-t-il, je dois me l'avouer, je ne connais les usages de la bonne

compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu

faire cent fois, elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci.

Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression

des traits de Mathilde, il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air

sec et méchant. Évidemment ce n'était pas la même femme qui, la nuit

précédente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs

pour être vrais.

Le lendemain, le surlendemain même froideur de sa part; elle ne le

regardait point, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien,

dévoré par la plus vive inquiétude, était à mille lieues des sentiments

de triomphe qui l'avaient seuls animé le premier jour. Serait-ce, par

hasard, se dit-il, un retour à la vertu? Mais ce mot était bien

bourgeois pour l'altière Mathilde.

Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à la

religion, pensait Julien, elle l'aime comme utile aux intérêts de sa

caste.

Mais par simple délicatesse féminine ne peut-elle pas se reprocher

vivement la faute irréparable qu'elle a commise? Julien croyait être son

premier amant.

Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a

rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais

je ne l'ai vue plus semblable à une reine qui vient de descendre de son

trône. Me mépriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce

qu'elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma

naissance.

Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et

dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d'une maîtresse

tendre et qui ne songe plus à sa propre existence du moment qu'elle a

fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était furieuse

contre lui.

Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus

l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait

perdu son plus grand avantage.

Je me suis donc donné un maître! se disait Mlle de La Mole en se

promenant agitée dans sa chambre. Il est rempli d'honneur, à la bonne

heure; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera en faisant

connaître la nature de nos relations. Tel est le malheur de notre

siècle, les plus étranges égarements même ne guérissent pas de l'ennui.

Julien était le premier amour de Mathilde, et, dans cette circonstance

de la vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes les plus

sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères.

Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut

me punir d'une peine atroce, si je le pousse à bout. Cette seule idée

suffisait pour porter Mathilde à l'outrage, car le courage était la

première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque

agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que

l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son existence entière.

Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait à ne pas le

regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemment malgré elle dans

la salle de billard.

--Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien

puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque

en opposition à ma volonté bien clairement déclarée, vous prétendez me

parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant osé?

Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans

s'en douter ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments de la

haine la plus vive. Comme aucun des deux n'avait le caractère endurant

que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en

furent bientôt à se déclarer nettement qu'ils se brouillaient à jamais.

--Je vous jure un éternel secret, dit Julien, j'ajouterais même que

jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait

souffrir de ce changement trop marqué.

Il salua avec un parfait respect et partit.

Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir, il était

bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il

ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la

grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du

moment qu'il se vit à jamais brouillé avec elle.

Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances de

cette nuit qui, dans la réalité, l'avait laissé si froid.

Dès la seconde nuit qui suivit la déclaration de brouille éternelle,

Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il avait de

l'amour pour Mlle de La Mole.

Des combats affreux suivirent cette découverte: tous ses sentiments

étaient bouleversés.

Huit jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait

presque embrassé en fondant en larmes.

L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à

partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla à la poste.

Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui

apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place dès le

lendemain dans la malle de Toulouse. Il l'arrêta et revint à l'hôtel de

La Mole, annoncer son départ au marquis.

M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre

dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?

En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut

impossible de se méprendre.

Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse

de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme:

--Ainsi, vous ne m'aimez plus?

--J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde, en

pleurant de rage contre elle-même.

--_Au premier venu_! s'écria Julien, et il s'élança sur une vieille épée

du Moyen Âge, qui était conservée dans la bibliothèque comme une

curiosité.

Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé la

parole à Mlle de La Mole, venait d'être centuplée par les larmes de

honte qu'il lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux des hommes

de pouvoir la tuer.

Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine, de son

fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle,

s'avança fièrement vers lui; ses larmes s'étaient taries.

L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à

Julien. Je tuerais sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un

mouvement pour jeter l'épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater

de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame: il dut à cette idée le

retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille épée

curieusement et comme s'il y eût cherché quelque tache de rouille, puis

il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité la

replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.

Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute, Mlle de

La Mole le regardait étonnée: J'ai donc été sur le point d'être tuée par

mon amant! se disait-elle.

Cette idée la transportait dans les plus belles années du siècle de

Charles IX et de Henri III.

Elle était immobile, debout devant Julien qui venait de replacer l'épée,

elle le regardait avec des yeux d'où la haine s'était envolée. Il faut

convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais

femme n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne (Ce mot était la

grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).

Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui pensa Mathilde; c'est

bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître, après une

rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme. Elle

s'enfuit.

Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voilà cet

être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas

quinze jours... et ces instants ne reviendront jamais! et c'est par ma

faute! et au moment d'une action si extraordinaire, si intéressante pour

moi, je n'y étais pas sensible!... Il faut avouer que je suis né avec un

caractère bien plat et bien malheureux.

Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.

--Pour où? dit M. de La Mole.

--Pour le Languedoc.

--Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes

destinées, si vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes

militaires, je vous consigne à l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être

jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous

d'un moment à l'autre.

Julien salua et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort

étonné, il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre.

Là, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son sort.

Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner! Dieu sait combien de

jours le marquis va me retenir à Paris; grand Dieu! que vais-je devenir?

et pas un ami que je puisse consulter: l'abbé Pirard ne me laisserait

pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait, pour me

distraire, de m'affilier à quelque conspiration.

Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!

Qui pourra me guider, que vais-je devenir?

CHAPITRE XVIII

MOMENTS CRUELS

Et elle me l'avoue! Elle détaille jusqu'aux moindres circonstances! Son

oeil si beau fixé sur le mien peint l'amour qu'elle sent pour un autre!

SCHILLER

Mademoiselle de la Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir été sur

le point d'être tuée. Elle allait jusqu'à se dire: il est digne d'être

mon maître, puisqu'il a été sur le point de me tuer. Combien faudrait-il

fondre ensemble de beaux jeunes gens de la société pour arriver à un tel

mouvement de passion?

Il faut avouer qu'il était bien joli au moment où il est monté sur la

chaise, pour replacer l'épée précisément dans la position pittoresque

que le tapissier décorateur lui a donnée! Après tout, je n'ai pas été si

folle de l'aimer!

Dans cet instant, s'il se fût présenté quelque moyen honnête de renouer,

elle l'eût saisi avec plaisir. Julien enfermé à double tour dans sa

chambre, était en proie au plus violent désespoir. Dans ses idées

folles, il pensait à se jeter à ses pieds. Si au lieu de se tenir dans

un lieu écarté, il eût erré au jardin et dans l'hôtel de manière à se

tenir à portée des occasions, il eût peut-être, en un seul instant,

changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.

Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le

mouvement sublime de saisir l'épée qui, dans ce moment, le rendait si

joli aux yeux de Mlle de La Mole. Ce caprice, favorable à Julien dura

toute la journée; Mathilde se faisait une image charmante des courts

instants pendant lesquels elle l'avait aimé, elle les regrettait.

Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n'a duré à ses

yeux que depuis une heure après minuit, quand je l'ai vu arriver par son

échelle avec tous ses pistolets dans la poche de côté de son habit,

jusqu'à neuf heures du matin. C'est un quart d'heure après, en entendant

la messe à Sainte-Valère, que j'ai commencé à penser qu'il allait se

croire mon maître, et qu'il pourrait bien essayer de me faire obéir au

nom de la terreur.

Après dîner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et

l'engagea en quelque sorte à la suivre au jardin; il obéit. Cette

épreuve lui manquait. Mathilde cédait, sans trop s'en douter, à l'amour

qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême à se

promener à ses côtés; c'était avec curiosité qu'elle regardait ces mains

qui, le matin, avaient saisi l'épée pour la tuer.

Cependant, après tout ce qui s'était passé, il ne pouvait plus être

question de leur ancienne conversation.

Peu à peu, Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime de l'état

de son coeur. Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de

conversation, elle en vint à lui raconter longuement les mouvements

d'enthousiasme passager qu'elle avait éprouvés jadis pour M. de

Croisenois, ensuite pour M. de Caylus...

--Quoi! pour M. de Caylus aussi! s'écria Julien; et toute l'amère

jalousie d'un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea

ainsi, et n'en fut point offensée.

Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments

d'autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus

intime vérité. Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les

yeux. Il avait la douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des

découvertes dans son propre coeur.

Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.

Soupçonner qu'un rival est aimé est déjà bien cruel mais se voir avouer

en détail l'amour qu'il inspire par là femme qu'on adore est peut-être

le comble des douleurs.

O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui

avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel

malheur intime et senti, il s'exagérait leurs plus petits avantages!

Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!

Mathilde lui semblait un être au-dessus du divin; toute parole est

faible pour exprimer l'excès de son admiration. En se promenant à côté

d'elle, il regardait à la dérobée ses mains, ses bras, sa taille de

reine. Il était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d'amour et

de malheur, et en criant: Pitié!

Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois m'a aimé,

c'est M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientôt.

Julien ne pouvait douter de la sincérité de Mlle de La Mole l'accent de

la vérité était trop évident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien

absolument ne manquât à son malheur, il y eut des moments où, à force de

s'occuper des sentiments qu'elle avait éprouvés une fois pour M. de

Caylus, Mathilde en vint à parler de lui comme si elle l'aimait

actuellement. Certainement il y avait de l'amour dans son accent, Julien

le voyait nettement.

L'intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu'il eût moins

souffert. Comment, arrivé à cet excès de malheur, le pauvre garçon

eût-il pu deviner que c'était parce qu'elle parlait à lui, que Mlle de

La Mole trouvait tant de plaisir à repenser aux velléités d'amour

qu'elle avait éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Croisenois?

Rien ne saurait exprimer les tortures de Julien. Il écoutait les

confidences détaillées de l'amour éprouvé pour d'autres, dans cette même

allée de tilleuls où, si peu de jours auparavant, il attendait qu'une

heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre. Un être humain ne peut

soutenir le malheur à un plus haut degré.

Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt

semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler;

et le sujet de conversation, auquel ils semblaient tous deux revenir

avec une sorte de volupté cruelle, c'était le récit des sentiments

qu'elle avait éprouvés pour d'autres: elle lui racontait les lettres

qu'elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu'aux paroles, elle lui

récitait des phrases entières. Les derniers jours, elle semblait

contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient

une vive jouissance pour elle; elle y voyait la faiblesse de son tyran,

elle pouvait donc se permettre de l'aimer.

On voit que Julien n'avait aucune expérience de la vie, il n'avait pas

même lu de romans; s'il eût été un peu moins gauche et qu'il eût dit

avec quelque sang-froid à cette jeune fille, par lui si adorée et qui

lui faisait des confidences si étranges:

--Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est

pourtant moi que vous aimez...

Peut-être eût-elle été heureuse d'être devinée; du moins le succès

eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé

cette idée, et du moment qu'il eût choisi. Dans tous les cas, il sortait

bien, et avec avantage pour lui, d'une situation qui allait devenir

monotone aux yeux de Mathilde.

--Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour, après

une longue promenade, Julien éperdu d'amour et de malheur.

Cette sottise était à peu près la plus grande qu'il pût commettre.

Ce mot détruisit en un clin d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole

trouvait à lui parler de l'état de son coeur. Elle commençait à

s'étonner qu'après ce qui s'était passé il ne s'offensât pas de ses

récits; elle allait jusqu'à s'imaginer, au moment où il lui tint ce sot

propos, que peut-être il ne l'aimait plus. La fierté a sans doute éteint

son amour, se disait-elle. Il n'est pas homme à se voir impunément

préférer des êtres comme Caylus, de Luz Croisenois, qu'il avoue lui être

tellement supérieurs. Non je ne le verrai plus à mes pieds!

Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur Julien lui faisait

un éloge passionné des brillantes qualités de ces messieurs; il allait

jusqu'à les exagérer. Cette nuance n'avait point échappé à Mlle de La

Mole, elle en était étonnée. L'âme frénétique de Julien, en louant un

rival qu'il croyait aimé, sympathisait avec son bonheur.

Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant;

Mathilde, sûre d'être aimée, le méprisa parfaitement.

Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le

quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée

au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce

mépris occupait tout son coeur; il n'était plus question du mouvement

qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir à

traiter Julien comme l'ami le plus intime, sa vue lui était désagréable.

La sensation de Mathilde alla bientôt jusqu'au dégoût; rien ne saurait

exprimer l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant sous ses

yeux.

Julien n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé dans le coeur de

Mathilde, mais sa vanité clairvoyante discerna le mépris. Il eut le bon

sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible, et jamais

ne la regarda.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 28 / 41 段