Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle écrivait la première (quel mot

terrible!) à un homme placé dans les derniers rangs de la société.

Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur

éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé prendre son

parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner à répéter pour amortir le

coup de l'affreux mépris des salons?

Et encore parler était affreux, mais écrire! _Il est des choses qu'on

n'écrit pas_, s'écriait Napoléon apprenant la capitulation de Baylen. Et

c'était Julien qui lui avait conté ce mot! comme lui faisant d'avance

une leçon.

Mais tout cela n'était rien encore, l'angoisse de Mathilde avait

d'autres causes. Oubliant l'effet horrible sur la société la tache

ineffaçable et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste,

Mathilde allait écrire à un être d'une bien autre nature que les

Croisenois, les de Luz, les Caylus.

La profondeur, l'_inconnu_ du caractère de Julien eussent effrayé, même

en nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire son

amant, peut-être son maître!

Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut tout sur moi?

Eh bien! je me dirai comme Médée: _Au milieu de tant de périls, il me

reste_ MOI.

Julien n'avait nulle vénération pour la noblesse du sang, croyait-elle.

Bien plus, peut-être il n'avait nul amour pour elle!

Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèrent les idées

d'orgueil féminin. Tout doit être singulier dans le sort d'une fille

comme moi, s'écria Mathilde impatientée. Alors l'orgueil qu'on lui avait

inspiré dès le berceau se trouvait un adversaire pour la vertu. Ce fut

dans cet instant que le départ de Julien vint tout précipiter.

(De tels caractères sont heureusement fort rares.)

Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle

très pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de

pied qui faisait la cour à la femme de chambre de Mlle de La Mole. Cette

manoeuvre peut n'avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit,

elle me croit parti. Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie.

Mathilde ne ferma pas l'oeil.

Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hôtel sans être

aperçu, mais il rentra avant huit heures.

A peine était-il dans la bibliothèque, que Mlle de La Mole parut sur la

porte. Il lui remit sa réponse. Il pensait qu'il était de son devoir de

lui parler, rien n'était plus commode du moins, mais Mlle de La Mole ne

voulut pas l'écouter et disparut. Julien en fut charmé, il ne savait que

lui dire.

Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est

clair que ce sont mes regards pleins de froideur qui ont allumé l'amour

baroque que cette fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi.

Je serais un peu plus sot qu'il ne convient, si jamais je me laissais

entraîner à avoir du goût pour cette grande poupée blonde. Ce

raisonnement le laissa plus froid et plus calculant qu'il n'avait été de

sa vie.

Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance

sera comme une colline élevée, formant position militaire entre elle et

moi. C'est là-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait de rester

à Paris; cette remise de mon départ m'avilit et m'expose, si tout ceci

n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il à partir? Je me moquais d'eux,

s'ils se moquent de moi. Si son intérêt pour moi a quelque réalité, je

centuplais cet intérêt.

La lettre de Mlle de La Mole avait donné à Julien une jouissance de

vanité si vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait

oublié de songer sérieusement à la convenance du départ.

C'était une fatalité de son caractère d'être extrêmement sensible à ses

fautes. Il était fort contrarié de celle-ci et ne songeait presque plus

à la victoire incroyable qui avait précédé ce petit échec, lorsque, vers

les neuf heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de la

bibliothèque, lui jeta une lettre et s'enfuit.

Il paraît que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant

celle-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la

froideur et la vertu.

On lui demandait une réponse décisive avec une hauteur qui augmenta sa

gaieté intérieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux

pages, les personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore

par une plaisanterie qu'il annonça, vers la fin de sa réponse, son

départ décidé pour le lendemain matin.

Cette lettre terminée: Le jardin va me servir pour la remettre,

pensa-t-il, et il y alla. Il regardait la fenêtre de la chambre de Mlle

de La Mole.

Elle était au premier étage, à côté de l'appartement de sa mère, mais il

y avait un grand entresol.

Ce premier était tellement élevé, qu'en se promenant sous l'allée de

tilleuls, sa lettre à la main, Julien ne pouvait être aperçu de la

fenêtre de Mlle de La Mole. La voûte formée par les tilleuls, fort bien

taillés, interceptait la vue. Mais quoi! se dit Julien avec humeur,

encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire

voir une lettre à la main, c'est servir mes ennemis.

La chambre de Norbert était précisément au-dessus de celle de sa soeur,

et si Julien sortait de la voûte formée par les branches taillées des

tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre tous ses mouvements.

Mlle de La Mole parut derrière sa vitre; il montra sa lettre à demi;

elle baissa la tête. Aussitôt Julien remonta chez lui en courant, et

rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui

saisit sa lettre avec une aisance parfaite et des yeux riants.

Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre Mme de Rênal, se

dit Julien, quand, même après six mois de relations intimes, elle osait

recevoir une lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a regardé

avec des yeux riants.

Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa réponse, avait-il

honte de la futilité des motifs? Mais aussi quelle différence, ajoutait

sa pensée, dans l'élégance de la robe du matin, dans l'élégance de la

tournure! En apercevant Mlle de La Mole à trente pas de distance un

homme de goût devinerait le rang qu'elle occupe dans la société. Voilà

ce qu'on peut appeler un mérite explicite.

Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pensée; Mme

de Rênal n'avait pas de marquis de Croisenois à lui sacrifier. Il

n'avait pour rival que cet ignoble sous-préfet M. Charcot, qui se

faisait appeler de Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.

A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre; elle lui fut lancée de

la porte de la bibliothèque. Mlle de La Mole s'enfuit encore. Quelle

manie d'écrire! se dit-il en riant, quand on peut se parler si

commodément! L'ennemi veut avoir de mes lettres c'est clair, et

plusieurs! Il ne se hâtait point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases

élégantes, pensait-il; mais il pâlit en lisant. Il n'y avait que huit

lignes:

«J'ai besoin de vous parler; il faut que je vous parle ce soir; au

moment où une heure après minuit sonnera trouvez-vous dans le jardin.

Prenez la grande échelle du jardinier auprès du puits, placez-la contre

ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune; n'importe.»

CHAPITRE XV

EST-CE UN COMPLOT?

Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conçu et son

exécution! Que de vaines terreurs! que d'irrésolutions! Il s'agit de la

vie.

--Il s'agit de bien plus: de l'honneur!

SCHILLER.

Ceci devient sérieux, pensa Julien... et un peu trop clair ajouta-t-il

après avoir pensé. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la

bibliothèque avec une liberté qui, grâce à Dieu, est entière; le

marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre des comptes, n'y

vient jamais. Quoi! M. de la Mole et le comte Norbert, les seules

personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journée; on

peut facilement observer le moment de leur rentrée à l'hôtel, et la

sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait

pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!

C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins.

D'abord, on a voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent

prudentes; eh bien! il leur faut une action plus claire que le jour. Ces

jolis petits messieurs me croient aussi trop bête ou trop fat. Diable!

par le plus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une échelle à

un premier étage de vingt-cinq pieds d'élévation! on aura le temps de me

voir, même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle! Julien

monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. Il était résolu à

partir et à ne pas même répondre.

Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du coeur. Si par

hasard, se dit-il tout à coup, sa malle fermée, Mathilde était de bonne

foi! alors moi je joue, à ses yeux, le rôle d'un lâche parfait. Je n'ai

point de naissance, moi, il me faut de grandes qualités, argent

comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvées par des actions

parlantes...

Il fut un quart d'heure à se promener dans sa chambre. A quoi bon le

nier? dit-il enfin, je serai un lâche à ses veux. Je perds non seulement

la personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu'ils disaient

tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me

voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera

duc lui-même. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qui me

manquent: esprit d'à-propos, naissance, fortune...

Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de

maîtresses!

...Mais il n'est qu'un honneur!

dit le vieux don Diègue, et ici clairement et nettement, je recule

devant le premier péril qui m'est offert, car ce duel avec M. de

Beauvoisis se présentait comme une plaisanterie. Ceci est tout

différent. Je puis être tiré au blanc par un domestique, mais c'est le

moindre danger, je puis être déshonoré!

Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec une gaieté et un

accent gascons. Il y a de l'_honur_. Jamais un pauvre diable, jeté aussi

bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion: j'aurai des

bonnes fortunes mais subalternes...

Il réfléchit longtemps, il se promenait à pas précipités, s'arrêtant

tout court de temps à autre. On avait déposé dans sa chambre un

magnifique buste en marbre du cardinal de Richelieu qui, malgré lui,

attirait ses regards. Ce buste éclairé par sa lampe avait l'air de le

regarder d'une façon sévère, et comme lui reprochant le manque de cette

audace qui doit être si naturelle au caractère français. De ton temps,

grand homme, aurais-je hésité?

Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un piège, il

est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je

ne suis pas homme à me taire. Il faudra donc me tuer. Cela était bon en

1574 du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui

n'oserait. Ces gens-là ne sont plus les mêmes. Mlle de La Mole est si

enviée! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec

quel plaisir!

Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées dont je suis

l'objet, je le sais, je les ai entendus...

D'un autre côté, ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur

moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J'aurai affaire à deux,

trois, quatre hommes que sais-je? Mais ces hommes, où les prendront-ils?

où trouver des subalternes discrets à Paris? La justice leur fait

peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois les de Luz eux-mêmes. Ce

moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui les

aura séduits. Gare le sort d'Abeilard, M. le secrétaire!

Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai

à la figure, comme les soldats de César à Pharsale... Quant aux lettres,

je puis les mettre en lieu sûr.

Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans un volume du

beau Voltaire de la bibliothèque, et porta lui-même les originaux à la

poste.

Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il

avec surprise et terreur. Il avait été un quart d'heure sans regarder en

face son action de la nuit prochaine.

Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute la vie,

cette action sera un grand sujet de doute pour moi et un tel doute est

le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas éprouvé pour l'amant

d'Amanda! Je crois que je me pardonnerais plus aisément un crime bien

clair; une fois avoué, je cesserais d'y penser.

Quoi! un destin, incroyable à force de bonheur, me tire de la foule pour

me mettre en rivalité avec un homme portant un des plus beaux noms de

France, et je me serai moi-même, de gaieté de coeur, déclaré son

inférieur! Au fond, il y a de la lâcheté à ne pas aller. Ce mot décide

tout, s'écria Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie!

Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si

c'est une mystification parbleu! messieurs, il ne tient qu'à moi de

rendre la plaisanterie sérieuse, et ainsi ferai-je.

Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entrée dans la chambre;

ils peuvent avoir placé quelque machine ingénieuse!

C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à tout, dit mon

maître d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que

l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur répondre: il

tirait ses pistolets de poche; et quoique l'amorce fût fulminante, il la

renouvela.

Il y avait encore bien des heures à attendre; pour faire quelque chose,

Julien écrivit à Fouqué:

«Mon ami, n'ouvre la lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu

entends dire que quelque chose d'étrange m'est arrivé. Alors, efface les

noms propres du manuscrit que je t'envoie et fais-en huit copies que tu

enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix

jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier

exemplaire à M. le marquis de La Mole, et quinze jours après, jette les

autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrières.»

Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte, que Fouqué ne

devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu

compromettant que possible pour Mlle de La Mole; mais enfin, il peignait

fort exactement sa position.

Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dîner sonna,

elle fit battre son coeur. Son imagination préoccupée du récit qu'il

venait de composer, était toute aux pressentiments tragiques. Il s'était

vu saisi par des domestiques, garrotté, conduit dans une cave, avec un

bâillon dans la bouche. Là, un domestique le gardait à vue, et si

l'honneur de la noble famille exigeait que l'aventure eût une fin

tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent

point de traces; alors, on disait qu'il était mort de maladie, et on le

transportait mort dans sa chambre.

Ému de son propre conte comme un auteur dramatique Julien avait

réellement peur lorsqu'il entra dans la salle à manger. Il regardait

tous ces domestiques en grande livrée. Il étudiait leur physionomie.

Quels sont ceux qu'on a choisis pour l'expédition de cette nuit? se

disait-il. Dans cette famille, les souvenirs de la cour de Henri III

sont si présents, si souvent rappelés, que, se croyant outragés, ils

auront plus de décision que les autres personnages de leur rang. Il

regarda Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa

famille; elle était pâle, et il lui trouvait tout à fait une physionomie

du Moyen Âge. Jamais il ne lui avait vu l'air si grand, elle était

vraiment belle et imposante. Il en devint presque amoureux. _Pallida

morte futura_, se dit-il (Sa pâleur annonce ses grands desseins).

En vain, après dîner, il affecta de se promener longtemps dans le

jardin, Mlle de La Mole n'y parut pas. Lui parler eût, dans ce moment,

délivré son coeur d'un grand poids.

Pourquoi ne pas l'avouer? il avait peur. Comme il était résolu à agir,

il s'abandonnait à ce sentiment sans vergogne. Pourvu qu'au moment

d'agir, je me trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce

que je puis sentir en ce moment? Il alla reconnaître la situation et le

poids de l'échelle.

C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de

me servir! ici comme à Verrières. Quelle différence! Alors, ajouta-t-il

avec un soupir, je n'étais pas obligé de me méfier de la personne pour

laquelle je m'exposais. Quelle différence aussi dans le danger!

J'eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu'il n'y avait point de

déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu ma mort inexplicable. Ici,

quels récits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de l'hôtel

de Chaulnes, de l'hôtel de Caylus, de l'hôtel de Retz, etc., partout

enfin. Je serai un monstre dans la postérité.

Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi.

Mais cette idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me justifier? En

supposant que Fouqué imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une

infamie de plus. Quoi! Je suis reçu dans une maison, et pour prix de

l'hospitalité que j'y reçois, des bontés dont on m'y accable, j'imprime

un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes! Ah,

mille fois plutôt, soyons dupes!

Cette soirée fut affreuse.

CHAPITRE XVI

UNE HEURE DU MATIN

Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d'années avec un goût

parfait. Mais les arbres avaient figuré dans le fameux Pré-aux-Clercs,

si célèbre du temps de Henry III, ils avaient plus d'un siècle. On y

trouvait quelque chose de champêtre.

MASSINGER

Il allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze heures sonnèrent.

Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il

se fût enferme chez lui. Il alla observer à pas de loup ce qui se

passait dans toute la maison, surtout dans les mansardes du quatrième,

habitées par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une

des femmes de chambre de Mme de La Mole donnait soirée, les domestiques

prenaient du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne

doivent pas faire partie de l'expédition nocturne, ils seraient plus

sérieux.

Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est

de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus

les murs du jardin les gens chargés de me surprendre.

Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit

trouver moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut épouser de

me faire surprendre avant le moment où je serai entré dans sa chambre.

Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s'agit de mon

honneur, pensa-t-il; si je tombe dans quelque bévue, ce ne sera pas une

excuse à mes propres yeux de me dire: Je n'y avais pas songé.

Le temps était d'une sérénité désespérante. Vers les onze heures la lune

s'était levée, à minuit et demi elle éclairait en plein la façade de

l'hôtel donnant sur le Jardin.

Elle est folle, se disait Julien comme une heure sonna, il y avait

encore de la lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien

n'avait eu autant de peur il ne voyait que les dangers de l'entreprise,

et n'avait aucun enthousiasme.

Il alla prendre l'immense échelle, attendit cinq minutes, pour laisser

le temps à un contre-ordre, et à une heure cinq minutes posa l'échelle

contre la fenêtre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet à la main,

étonné de n'être pas attaqué. Comme il approchait de la fenêtre, elle

s'ouvrit sans bruit:

--Vous voilà, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'émotion; je

suis vos mouvements depuis une heure.

Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se conduire, il

n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait

oser, il essaya d'embrasser Mathilde.

--Fi donc? lui dit-elle en le repoussant.

Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un coup d'oeil autour

de lui: la lune était si brillante que les ombres qu'elle formait dans

la chambre de Mlle de La Mole étaient noires. Il peut fort bien y avoir

là des hommes cachés sans que je les voie, pensa-t-il.

--Qu'avez-vous dans la poche de côté de votre habit? lui dit Mathilde,

enchantée de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait

étrangement, tous les sentiments de retenue et de timidité, si naturels

à une fille bien née, avaient repris leur empire, et la mettaient au

supplice.

--J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, répondit Julien, non moins

content d'avoir quelque chose à dire.

--Il faut abaisser l'échelle, dit Mathilde.

--Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de

l'entresol.

--Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de

prendre le ton de la conversation ordinaire, vous pourriez, ce me

semble, abaisser l'échelle au moyen d'une corde qu'on attacherait au

premier échelon. J'ai toujours une provision de cordes chez moi.

Et c'est là une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle

aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions

m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le

croyais sottement, mais que tout simplement je lui succède. Au fait que

m'importe! est-ce que je l'aime? je triomphe du marquis en ce sens,

qu'il sera très fâché d'avoir un successeur, et plus fâché encore que ce

successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au

café Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaître; avec quel air

méchant il me salua ensuite, quand il ne put plus s'en dispenser!

Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle, il la

descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon

pour faire en sorte qu'elle ne touchât pas les vitres. Beau moment pour

me tuer pensa-t-il, si quelqu'un est caché dans la chambre de Mathilde;

mais un silence profond continuait à régner partout.

L'échelle toucha la terre, Julien parvint à la coucher dans la

plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.

--Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes

tout écrasées!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand

sang-froid. Si on l'apercevait remontant au balcon, ce serait une

circonstance difficile à expliquer.

--Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en

affectant le langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison

était née à Saint-Domingue.)

--Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.

Ah! que cet homme est digne de tout mon amour! pensa-t-elle.

Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui

serra le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement

en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils

restèrent immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le

bruit ne se renouvelant pas, il n'y eut plus d'inquiétude.

Alors l'embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien

s'assura que la porte était fermée avec tous ses verrous; il pensait

bien à regarder sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un

ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et

regarda.

Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité la plus

extrême. Elle avait horreur de sa position.

--Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.

Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s'ils sont aux

écoutes, et d'éviter la bataille! pensa Julien.

--La première est cachée dans une grosse bible protestante que la

diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici.

Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon à

être entendu des personnes qui pouvaient être cachées dans deux grandes

armoires d'acajou qu'il n'avait pas osé visiter.

--Les deux autres sont à la poste, et suivent la même route que la

première.

--Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces précautions? dit Mathilde étonnée.

A propos de quoi est-ce que je mentirais? pensa Julien, et il lui avoua

tous ses soupçons.

--Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres! s'écria Mathilde

avec l'accent de la folie plus que de la tendresse.

Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la

tête, ou du moins ses soupçons s'évanouirent, il se trouva élevé à ses

propres yeux, il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui

lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu'à demi.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 27 / 41 段