Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrénées, le moindre incident

eût été rendu décisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres

un jeune homme pauvre, et qui n'est qu'ambitieux parce que la

délicatesse de son coeur lui fait un besoin de quelques-unes des

jouissances que donne l'argent, voit tous les jours une femme de trente

ans sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement

dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se

fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel.

Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur, Mme de Rênal

était attendrie jusqu'aux larmes. Julien la surprit un jour, pleurant

tout à fait.

--Eh, madame, vous serait-il arrivé quelque malheur!

--Non, mon ami, lui répondit-elle; appelez les enfants, allons nous

promener.

Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singulière à

Julien. C'était pour la première fois qu'elle l'avait appelé mon ami.

Vers fa fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rougissait

beaucoup. Elle ralentit le pas.

--On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique

héritière d'une tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de

présents... Mes fils font des progrès... si étonnants... que je voudrais

vous prier d'accepter un petit présent, comme marque de ma

reconnaissance. Il ne s'agit que de quelques louis pour vous faire du

linge. Mais... ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de

parler.

--Quoi, madame? dit Julien.

--Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de

ceci à mon mari.

--Je suis petit, madame mais je ne suis pas bas, reprit Julien en

s'arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant de toute sa

hauteur, c'est à quoi vous n'avez pas assez réfléchi. Je serais moins

qu'un valet, si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi

que ce soit de relatif à mon argent.

Mme de Rênal était atterrée.

--M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs

depuis que j'habite sa maison; je suis prêt à montrer mon livre de

dépenses à M. de Rênal et à qui que ce soit, même à M. Valenod qui me

hait.

A la suite de cette sortie, Mme de Rênal était restée pâle et

tremblante, et la promenade se termina sans que ni l'un ni l'autre pût

trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L'amour pour Mme de Rênal

devint de plus en plus impossible dans le coeur orgueilleux de Julien;

quant à elle, elle le respecta, elle l'admira, elle en avait été grondée.

Sous prétexte de réparer l'humiliation involontaire qu'elle lui avait

causée, elle se permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces

manières fit pendant huit jours le bonheur de Mme de Rênal. Leur effet

fut d'apaiser en partie la colère de Julien; il était loin d'y voir rien

qui pût ressembler à un goût personnel.

--Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient et

croient ensuite pouvoir tout réparer, par quelques singeries!

Le coeur de Mme de Rênal était trop plein, et encore trop innocent, pour

que, malgré ses résolutions à cet égard, elle ne racontât pas à son mari

l'offre qu'elle avait faite à Julien, et la façon dont elle avait été

repoussée.

--Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un

refus de la part d'un _domestique_?

Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot:

--Je parle, madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses

chambellans à sa nouvelle épouse: «_Tous ces gens-là_, lui dit-il, _sont

nos domestiques_.» Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval,

essentiel pour les préséances. Tout ce qui n'est pas gentilhomme, qui

vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire

deux mots à ce monsieur Julien, et lui donner cent francs.

--Ah! mon ami, dit Mme de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins

devant les domestiques!

--Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari, en

s'éloignant et pensant à la quotité de la somme.

Mme de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur. Il va

humilier Julien, et par ma faute! Elle eut horreur de son mari et se

cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire

de confidences.

Lorsqu'elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était

tellement contractée qu'elle ne put parvenir à prononcer la moindre

parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu'elle serra.

--Eh bien, mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous content de mon mari?

--Comment ne le serais-je pas? répondit Julien avec un sourire amer; il

m'a donné cent francs.

Mme de Rênal le regarda comme incertaine.

--Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que

Julien ne lui avait jamais vu.

Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malgré son affreuse

réputation de libéralisme. Là, elle choisit pour dix louis de livres

qu'elle donna à ses fils. Mais ces livres étaient ceux qu'elle savait

que Julien désirait. Elle exigea que là, dans la boutique du libraire,

chacun des enfants écrivît son nom sur les livres qui lui étaient échus

en partage. Pendant que Mme de Rênal était heureuse de la sorte de

réparation qu'elle avait l'audace de faire à Julien, celui-ci était

étonné de la quantité de livres qu'il apercevait chez le libraire.

Jamais il n'avait osé entrer en un lieu aussi profane; son coeur

palpitait. Loin de songer à deviner ce qui se passait dans le coeur de

Mme de Rênal, il rêvait profondément au moyen qu'il y aurait, pour un

jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres.

Enfin il eut l'idée qu'il serait possible, avec de l'adresse, de

persuader à M. de Rênal qu'il fallait donner pour sujet de thème à ses

fils l'histoire des gentilshommes célèbres nés dans la province. Après

un mois de soins, Julien vit réussir cette idée, et à un tel point, que,

quelque temps après, il osa hasarder, en parlant à M. de Rênal, la

mention d'une action bien autrement pénible pour le noble maire, il

s'agissait de contribuer à la fortune d'un libéral, en prenant un

abonnement chez le libraire. M. de Rênal convenait bien qu'il était sage

de donner à son fils aîné l'idée _de visu_ de plusieurs ouvrages qu'il

entendrait mentionner dans la conversation, lorsqu'il serait à l'École

militaire, mais Julien voyait M. le maire s'obstiner à ne pas aller plus

loin. Il soupçonnait une raison secrète, mais ne pouvait la deviner.

--Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute

inconvenance à ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rênal parût

sur le sale registre du libraire.

Le front de M. de Rênal s'éclaircit.

--Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus

humble, pour un pauvre étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour

découvrir que son nom a été sur le registre d'un libraire loueur de

livres. Les libéraux pourraient m'accuser d'avoir demandé les livres les

plus infâmes; qui sait même s'ils n'iraient pas jusqu'à écrire après mon

nom les titres de ces livres pervers.

Mais Julien s'éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire

reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. Je

tiens mon homme, se dit-il.

Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant Julien sur un

livre annoncé dans la _Quotidienne_, en présence de M. de Rênal:

--Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin dit le jeune

précepteur, et cependant me donner les moyens de répondre à M. Adolphe,

on pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier

de vos gens.

--Voilà une idée qui n'est pas mal, dit M. de Rênal évidemment fort

joyeux.

--Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien, de cet air grave et

presque malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand ils voient

le succès des affaires qu'ils ont le plus longtemps désirées, il

faudrait spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une

fois dans la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les

filles de madame, et le domestique lui-même.

--Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rênal, d'un air

hautain. Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le savant

mezzo-termine inventé par le précepteur de ses enfants.

La vie de Julien se composait ainsi d'une suite de petites négociations,

et leur succès l'occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence

marquée qu'il n'eût tenu qu'à lui de lire dans le coeur de Mme de Rênal.

La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait chez M.

le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de son père, il méprisait

profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï. Il voyait

chaque jour dans les récits faits par le sous-préfet, par M. Valenod,

par les autres amis de la maison, à l'occasion de choses qui venaient de

se passer sous leurs yeux, combien leurs idées ressemblaient peu à la

réalité. Une action lui semblait-elle admirable? c'était celle-là

précisément qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient. Sa

réplique intérieure était toujours: Quels monstres ou quels sots! Le

plaisant, avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne comprenait

absolument rien à ce dont on parlait.

De la vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux chirurgien-major;

le peu d'idées qu'il avait étaient relatives aux campagnes de Bonaparte

en Italie, ou à la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit

circonstancié des opérations les plus douloureuses; il se disait: Je

n'aurais pas sourcillé.

La première fois que Mme de Rênal essaya avec lui une conversation

étrangère à l'éducation des enfants, il se mit à parler d'opérations

chirurgicales; elle pâlit et le pria de cesser.

Julien ne savait rien au-delà. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Rênal,

le silence le plus singulier s'établissait entre eux dès qu'ils étaient

seuls. Dans le salon, quelle que fût l'humilité de son maintien, elle

trouvait dans ses yeux un air de supériorité intellectuelle envers tout

ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un instant avec lui,

elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en était inquiète, car son

instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras n'était

nullement tendre.

D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit de la bonne

société, telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major, dès qu'on se

taisait dans un lieu où il se trouvait avec une femme, Julien se sentait

humilié comme si ce silence eût été son tort particulier. Cette

sensation était cent fois plus pénible dans le tête-à-tête. Son

imagination remplie des notions les plus exagérées, les plus espagnoles,

sur ce qu'un homme doit dire quand il est seul avec une femme, ne lui

offrait dans son trouble que des idées inadmissibles. Son âme était dans

les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus

humiliant. Ainsi son air sévère, pendant ses longues promenades avec Mme

de Rênal et les enfants, était augmenté par les souffrances les plus

cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à

parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour

comble de misère, il voyait et s'exagérait son absurdité, mais ce qu'il

ne voyait pas, c'était l'expression de ses yeux; ils étaient si beaux et

annonçaient une âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils

donnaient quelquefois un sens charmant à ce qui n'en avait pas. Mme de

Rênal remarqua que, seul avec elle, il n'arrivait jamais à dire quelque

chose de bien que lorsque, distrait par quelque événement imprévu, il ne

songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les amis de la maison

ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes,

elle jouissait avec délices des éclairs d'esprit de Julien.

Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est

sévèrement bannie des moeurs de la province. On a peur d'être destitué.

Les fripons cherchent un appui dans la congrégation; et l'hypocrisie a

fait les plus beaux progrès même dans les classes libérales. L'ennui

redouble. Il ne reste d'autre plaisir que la lecture et l'agriculture.

Mme de Rênal, riche héritière d'une tante dévote mariée à seize ans à un

bon gentilhomme, n'avait de sa vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le

moins du monde à l'amour. Ce n'était guère que son confesseur, le bon

curé Chélan, qui lui avait parlé de l'amour, à propos des poursuites de

M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoûtante, que ce mot

ne lui représentait que l'idée du libertinage le plus abject. Elle

regardait comme une exception, ou même comme tout à fait hors de nature,

l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très petit nombre de romans

que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance, Mme de

Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien, était loin

de se faire le plus petit reproche.

CHAPITRE VIII

PETITS ÉVÉNEMENTS

Then there were sighs, the deeper for suppression,

And stolen glances, sweeter for the theft,

And burning blushes, though for no transgression.

_Don Juan_ C. I, st 74.

L'angélique douceur que Mme de Rênal devait à son caractère et à son

bonheur actuel n'était un peu altérée que quand elle venait à songer à

sa femme de chambre Élisa. Cette fille fit un héritage, alla se

confesser au curé Chélan et lui avoua le projet d'épouser Julien. Le

curé eut une véritable joie du bonheur de son ami, mais sa surprise fut

extrême, quand Julien lui dit d'un air résolu que l'offre de Mlle Élisa

ne pouvait lui convenir.

--Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre coeur, dit le

curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre vocation, si c'est à

elle seule que vous devez le mépris d'une fortune plus que suffisante.

Il y a cinquante-six ans sonnés que je suis curé de Verrières, et

cependant, suivant toute apparence, je vais être destitué. Ceci

m'afflige, et toutefois j'ai huit cents livres de rente. Je vous fais

part de ce détail afin que vous ne vous fassiez pas d'illusions sur ce

qui vous attend dans l'état de prêtre. Si vous songez à faire la cour

aux hommes qui ont la puissance, votre perte éternelle est assurée. Vous

pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le

sous-préfet, le maire, l'homme considéré et servir ses passions: cette

conduite, qui dans le monde s'appelle savoir-vivre, peut, pour un laïc,

n'être pas absolument incompatible avec le salut, mais, dans notre état,

il faut opter il s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans l'autre,

il n'y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revenez

dans trois jours me rendre une réponse définitive. J'entrevois avec

peine, au fond de votre caractère, une ardeur sombre qui ne m'annonce

pas la modération et la parfaite abnégation des avantages terrestres

nécessaires à un prêtre; j'augure bien de votre esprit; mais,

permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé, les larmes aux yeux,

dans l'état de prêtre, je tremblerai pour votre salut.

Julien avait honte de son émotion, pour la première fois de sa vie, il

se voyait aimé; il pleurait avec délices et alla cacher ses larmes dans

les grands bois au-dessus de Verrières.

Pourquoi l'état où je me trouve? se dit-il enfin; je sens que je

donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chélan et cependant il vient

de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est lui surtout qu'il

m'importe de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrète dont il me

parle, c'est mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d'être

prêtre, et cela précisément quand je me figurais que le sacrifice de

cinquante louis de rentes allait lui donner la plus haute idée de ma

piété et de ma vocation.

A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon

caractère que j'aurai éprouvées. Qui m'eût dit que je trouverais du

plaisir à répandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve que je

ne suis qu'un sot!

Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont il eût dû se

munir dès le premier jour; ce prétexte était une calomnie, mais

qu'importe? Il avoua au curé, avec beaucoup d'hésitation, qu'une raison

qu'il ne pouvait lui expliquer parce qu'elle nuirait à un tiers, l'avait

détourné tout d'abord de l'union projetée. C'était accuser la conduite

d'Élisa. M. Chélan trouva dans ses manières un certain feu tout mondain,

bien différent de celui qui eût dû animer un jeune lévite.

--Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de campagne,

estimable et instruit, plutôt qu'un prêtre sans vocation.

Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien, quant aux

paroles: il trouvait les mots qu'eût employés un jeune séminariste

fervent; mais le ton dont il les prononçait, mais le feu mal caché qui

éclatait dans ses yeux alarmaient M. Chélan.

Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il inventait correctement les

paroles d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n'est pas mal à son

âge. Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards, il

avait été privé de la vue des grands modèles. Par la suite, à peine lui

eut-il été donné d'approcher de ces messieurs, qu'il fut admirable pour

les gestes comme pour les paroles.

Mme de Rênal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa femme de chambre

ne rendît pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller sans cesse

chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux; enfin Élisa lui parla

de son mariage.

Mme de Rênal se crut malade; une sorte de fièvre l'empêchait de trouver

le sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle avait sous les yeux sa femme

de chambre ou Julien. Elle ne pouvait penser qu'à eux et au bonheur

qu'ils trouveraient dans leur ménage. La pauvreté de cette petite maison

où l'on devrait vivre avec cinquante louis de rentes, se peignait à elle

sous des couleurs ravissantes. Julien pourrait très bien se faire avocat

à Bray, la sous-préfecture à deux lieues de Verrières; dans ce cas elle

le verrait quelquefois.

Mme de Rênal crut sincèrement qu'elle allait devenir folle; elle le dit

à son mari, et enfin tomba malade. Le soir même, comme sa femme de

chambre la servait, elle remarqua que cette fille pleurait. Elle

abhorrait Élisa dans ce moment, et venait de la brusquer, elle lui en

demanda pardon. Les larmes d'Élisa redoublèrent; elle lui dit que si sa

maîtresse le lui permettait, elle lui conterait tout son malheur.

--Dites répondit Mme de Rênal.

--Eh bien, madame, il me refuse; des méchants lui auront dit du mal de

moi, il les croit.

--Qui vous refuse? dit Mme de Rênal respirant à peine.

--Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien? répliqua la femme de chambre,

en sanglotant. M. le curé n'a pu vaincre sa résistance; car M. le curé

trouve qu'il ne doit pas refuser une honnête fille, sous prétexte

qu'elle a été femme de chambre. Après tout, le père de M. Julien n'est

autre chose qu'un charpentier; lui-même comment gagnait-il sa vie avant

d'être chez madame?

Mme de Rênal n'écoutait plus, l'excès du bonheur lui avait presque ôté

l'usage de la raison. Elle se fit répéter plusieurs fois l'assurance que

Julien avait refusé d'une façon positive, et qui ne permettait plus de

revenir à une résolution plus sage.

--Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme de chambre, je

parlerai à M. Julien.

Le lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la délicieuse

volupté de plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la

fortune d'Élisa refusées constamment pendant une heure.

Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, et finit par

répondre avec esprit aux sages représentations de Mme de Rênal. Elle ne

put résister au torrent de bonheur qui inondait son âme après tant de

jours de désespoir. Elle se trouva mal tout à fait. Quand elle fut

remise et bien établie dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. Elle

était profondément étonnée.

Aurais-je de l'amour pour Julien? se dit-elle enfin.

Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plongée dans les

remords et dans une agitation profonde ne fut pour elle qu'un spectacle

singulier, mais comme indifférent. Son âme, épuisée par tout ce qu'elle

venait d'éprouver, n'avait plus de sensibilité au service des passions.

Mme de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil, quand

elle se réveilla elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait dû. Elle

était trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et

innocente, jamais cette bonne provinciale n'avait torturé son âme, pour

tâcher d'en arracher un peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance de

sentiment ou de malheur. Entièrement absorbée, avant l'arrivée de

Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris, est le lot d'une

bonne mère de famille, Mme de Rênal pensait aux passions, comme nous

pensons à la loterie: duperie certaine et bonheur cherché par les fous.

La cloche du dîner sonna; Mme de Rênal rougit beaucoup quand elle

entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite

depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un

affreux mal de tête.

--Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de Rênal, avec un

gros rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder à ces

machines-là!

Quoique accoutumée à ce genre d'esprit, ce ton de voix choqua Mme de

Rênal. Pour se distraire, elle regarda la physionomie de Julien, il eût

été l'homme le plus laid, que dans cet instant il lui eût plu.

Attentif à copier les allures des gens de coeur, dès les premiers beaux

jours du printemps, M. de Rênal s'établit à Vergy, c'est le village

rendu célèbre par l'aventure tragique de Gabrielle. A quelques centaines

de pas des ruines si pittoresques de l'anciens église gothique, M. de

Rênal possède un vieux château avec ses quatre tours, et un jardin

dessiné comme celui des Tuileries, avec force bordures de bois et allées

de marronniers taillés deux fois par an. Un champ voisin, planté de

pommiers servait de promenade. Huit ou dix noyers magnifiques étaient au

bout du verger; leur feuillage immense s'élevait peut-être à

quatre-vingts pieds de hauteur.

Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa femme les

admirait me coûte la récolte d'un demi-arpent, le blé ne peut venir sous

leur ombre.

La vue de la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal, son admiration

allait jusqu'aux transports. Le sentiment dont elle était animée lui

donnait de l'esprit et de la résolution. Dès le surlendemain de

l'arrivée à Vergy M. de Rênal étant retourné à la ville, pour les

affairés de la mairie, Mme de Rênal prit des ouvriers à ses frais.

Julien lui avait donné l'idée d'un petit chemin sablé, qui circulerait

dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait aux enfants de

se promener dès le matin, sans que leurs souliers fussent mouillés par

la rosée. Cette idée fut mise à exécution, moins de vingt-quatre heures

après avoir été conçue. Mme de Rênal passa toute la journée gaiement

avec Julien à diriger les ouvriers.

Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien surpris de

trouver l'allée faite. Son arrivée surprit aussi Mme de Rênal; elle

avait oublié son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de

la hardiesse qu'on avait eue de faire, sans le consulter, une réparation

aussi importante; mais Mme de Rênal l'avait exécutée à ses frais, ce qui

le consolait un peu.

Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger, et à

faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de

gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres _lépidoptères_. C'est

le nom barbare que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait fait

venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui racontait

les moeurs singulières de ces insectes.

On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand cadre de

carton arrangé aussi par Julien.

Il y eut enfin entre Mme de Rênal et Julien un sujet de conversation, il

ne fut plus exposé à l'affreux supplice que lui donnaient les moments de

silence.

Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême quoique toujours

de choses fort innocentes. Cette vie active, occupée et gaie, était du

goût de tout le monde, excepté de Mlle Élisa, qui se trouvait excédée de

travail. Jamais dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à

Verrières, madame ne s'est donné tant de soins pour sa toilette; elle

change de robes deux ou trois fois par Jour.

Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne nierons point

que Mme de Rênal, qui avait une peau superbe, ne se fît arranger des

robes qui laissaient les bras et la poitrine fort découverts. Elle était

très bien faite, et cette manière de se mettre lui allait à ravir.

--Jamais vous _n'avez été si jeune_, madame, lui disaient ses amis de

Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C'est une façon de parler du

pays.)

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 3 / 41 段