Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que

l'esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce

pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce

à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la

porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la

sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer

chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien tourné vers la

porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce

lui dit tout près de l'oreille:

--Que voulez-vous ici, mon enfant?

Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de Mme

de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa

beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rênal avait

répété sa question.

--Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux

de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite; ils étaient fort près l'un de l'autre à se

regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout

une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de

Rênal regardait les grosses larmes, qui s'étaient arrêtées sur les joues

si pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle

se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une jeune fille; elle se

moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi,

c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et

mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!

--Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?

Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un instant.

--Oui, madame, dit-il timidement.

Mme de Rênal était si heureuse, qu'elle osa dire à Julien:

--Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?

--Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi?

--N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une

voix dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux,

vous me le promettez?

S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une

dame si bien vêtue était au-dessus de toutes les prévisions de Julien:

dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit

qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il

aurait un bel uniforme. Mme de Rênal de son côté était complètement

trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses

jolis cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire parce que pour se

rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine

publique. A sa grande joie elle trouvait l'air timide d'une jeune fille

à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la

dureté et le ton rébarbatif. Pour l'âme si paisible de Mme de Rênal, le

contraste de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand

événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se

trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en

chemise et si près de lui.

--Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.

De sa vie, une sensation purement agréable n'avait aussi profondément

ému Mme de Rênal; jamais une apparition aussi gracieuse n'avait succédé

à des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfants, si soignés

par elle, ne tomberaient pas dans les mains d'un prêtre sale et grognon.

A peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la

suivait timidement. Son air étonné, à l'aspect d'une maison si belle,

était une grâce de plus aux yeux de Mme de Rênal. Elle ne pouvait en

croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur devait avoir

un habit noir.

--Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle, en s'arrêtant encore, et

craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait

heureuse, vous savez le latin?

Ces mots choquèrent l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans

lequel il vivait depuis un quart d'heure.

--Oui, madame, lui dit-il, en cherchant à prendre un air froid. Je sais

le latin aussi bien que M. le curé et même quelquefois il a la bonté de

dire mieux que lui.

Mme de Rênal trouva que Julien avait l'air fort méchant; il s'était

arrêté à deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à mi-voix:

--N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes

enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons?

Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup

oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste. La figure

de Mme de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des

vêtements d'été d'une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan.

Julien rougit extrêmement et dit avec un soupir, et d'une voix

défaillante:

--Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout.

Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut

tout à fait dissipée, que Mme de Rênal fut frappée de l'extrême beauté

de Julien. La forme presque féminine de ses traits, et son air

d'embarras, ne semblèrent point ridicules à une femme extrêmement timide

elle-même. L'air mâle que l'on trouve communément nécessaire à la beauté

d'un homme lui eût fait peur.

--Quel âge avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien.

--Bientôt dix-neuf ans.

--Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait rassurée, ce

sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois

son père a voulu le battre; l'enfant a été malade pendant toute une

semaine, et cependant c'était un bien petit coup.

Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon père m'a

battu. Que ces gens riches sont heureux!

Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se

passait dans l'âme du précepteur; elle prit ce mouvement de tristesse

pour de la timidité, et voulut l'encourager.

--Quel est votre nom, monsieur? lui dit-elle, avec un accent et une

grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s'en rendre

compte.

--On m'appelle Julien Sorel, madame; je tremble en entrant pour la

première fois de ma vie dans une maison étrangère j'ai besoin de votre

protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours.

Je n'ai jamais été au collège, j'étais trop pauvre; je n'ai jamais parlé

à d'autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la

Légion d'honneur, et M. le curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de

moi. Mes frères m'ont toujours battu, ne les croyez pas s'ils vous

disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, madame, je n'aurai jamais

mauvaise intention.

Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal.

Tel est l'effet de la grâce parfaite quand elle est naturelle au

caractère, et que surtout la personne qu'elle décore ne songe pas à

avoir de la grâce; Julien, qui se connaissait fort bien en beauté

féminine eût juré dans cet instant qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut

sur-le-champ l'idée hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de

son idée, un instant après, il se dit: Il y aurait de la lâcheté à moi

de ne pas exécuter une action qui peut m'être utile, et diminuer le

mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à

peine arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce

mot de joli garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche

par quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme de Rênal

lui adressait deux ou trois mots d'instruction sur la façon de débuter

avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau

fort pâle; il dit, d'un air contraint:

--Jamais, madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu. Et

en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rênal, et la porter

à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion choquée.

Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son

châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres,

l'avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se

gronda elle-même, il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez rapidement

indignée.

M. de Rênal qui avait entendu parler, sortit de son cabinet, du même air

majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages à la

mairie, il dit à Julien:

--Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous

voient.

Il fit entrer Julien dans un cabinet et retint sa femme qui voulait les

laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s'assit avec gravité.

--M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous

traitera ici avec honneur, et si je suis content j'aiderai à vous faire

par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni

parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici

trente-six francs pour le premier mois; mais j'exige votre parole de ne

pas donner un sou de cet argent à votre père.

M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire,

avait été plus fin que lui.

--Maintenant, _monsieur_, car d'après mes ordres tout le monde ici va

vous appeler monsieur et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une

maison de gens comme il faut, maintenant, monsieur, il n'est pas

convenable que les enfants vous voient en veste. Les domestiques

l'ont-il aperçu? dit M. de Rênal à sa femme.

--Non, mon ami, répondit-elle, d'un air profondément pensif.

--Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant

une redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand le marchand de

draps.

Plus d'une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau

précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même

place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien, en

l'examinant elle oubliait d'en avoir peur. Julien ne songeait point à

elle, malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce

moment n'était que celle d'un enfant; il lui semblait avoir vécu des

années depuis l'instant où, trois heures auparavant, il était tremblant

dans l'église. Il remarqua l'air glacé de Mme de Rênal, il comprit

qu'elle était en colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. Mais

le sentiment d'orgueil que lui donnait le contact d'habits si différents

de ceux qu'il avait coutume de porter, le mettait tellement hors de

lui-même, et il avait tant envie de cacher sa joie, que tous ses

mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. Mme de Rênal le

contemplait avec des yeux étonnés.

--De la gravité, monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez être

respecté de mes enfants et de mes gens.

--Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux habits; moi,

pauvre paysan, je n'ai jamais porté que des vestes; j'irai, si vous le

permettez, me renfermer dans ma chambre.

--Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rênal à sa

femme.

Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se

rendit pas compte, Mme de Rênal déguisa la vérité à son mari.

--Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos

prévenances en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer

avant un mois.

--Eh bien! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il

pourra m'en coûter, et Verrières sera accoutumée à voir un précepteur

aux enfants de M. de Rênal. Ce but n'eût point été rempli si j'eusse

laissé à Julien l'accoutrement d'un ouvrier. En le renvoyant, je

retiendrai bien entendu l'habit noir complet que je viens de lever chez

le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout fait

chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.

L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant à Mme de

Rênal. Les enfants auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur,

accablaient leur mère de questions. Enfin Julien parut. C'était un autre

homme. C'eût été mal parler que de dire qu'il était grave; c'était la

gravité incarnée. Il fut présenté aux enfants, et leur parla d'un air

qui étonna M. de Rênal lui-même.

--Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour

vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une

leçon. Voici la sainte Bible dit-il en leur montrant un petit volume

in-32, relié en noir. C'est particulièrement l'histoire de

Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la partie qu'on appelle le Nouveau

Testament. Je vous ferai souvent réciter des leçons faites-moi réciter

la mienne.

Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.

--Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi les trois premiers

mots d'un alinéa. Je réciterai par coeur le livre sacré, règle de notre

conduite à tous, jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.

Adolphe ouvrit le livre, lut deux mots, et Julien récita toute la page,

avec la même facilité que s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait

sa femme d'un air de triomphe. Les enfants voyant l'étonnement de leurs

parents, ouvraient de grandes yeux. Un domestique vint à la porte du

salon, Julien continua de parler latin. Le domestique resta d'abord

immobile, et disparut ensuite. Bientôt la femme de chambre de madame, et

la cuisinière, arrivèrent près de la porte, alors Adolphe avait déjà

ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la

même facilité.

--Ah! mon Dieu! le joli petit prêtre, dit tout haut la cuisinière, bonne

fille fort dévote.

L'amour-propre de M. de Rênal était inquiet; loin de songer à examiner

le précepteur, il était tout occupé à chercher dans sa mémoire quelques

mots latins enfin, il put dire un vers d'Horace. Julien ne savait de

latin que sa Bible. Il répondit en fronçant le sourcil:

--Le saint ministère auquel je me destine m'a défendu de lire un poète

aussi profane.

M. de Rênal cita un assez grand nombre de prétendus vers d'Horace. Il

expliqua à ses enfants ce que c'était qu'Horace; mais les enfants,

frappés d'admiration, ne faisaient guère attention à ce qu'il disait.

Ils regardaient Julien.

Les domestiques étant toujours à la porte, Julien crut devoir prolonger

l'épreuve:

--Il faut dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier

m'indique aussi un passade du livre saint.

Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un

alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au

triomphe de M. de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le

possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron,

sous-préfet de l'arrondissement. Cette scène valut à Julien le titre de

monsieur; les domestiques eux-mêmes n'osèrent pas le lui refuser.

Le soir tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille.

Julien répondait à tous d'un air sombre qui tenait à distance. Sa gloire

s'étendit si rapidement dans la ville, que peu de jours après M. de

Rênal, craignant qu'on ne le lui enlevât, lui proposa de signer un

engagement de deux ans.

--Non, monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer

je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger à

rien n'est point égal. Je le refuse.

Julien sut si bien faire que moins d'un mois après son arrivée dans la

maison, M. de Rênal lui-même le respectait. Le curé étant brouillé avec

MM. de Rênal et Valenod, personne ne put trahir l'ancienne passion de

Julien pour Napoléon, il n'en parlait qu'avec horreur..

CHAPITRE VII

LES AFFINITÉS ÉLECTIVES

Ils ne savent toucher le coeur qu'en le froissant.

UN MODERNE.

Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée était

ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait

jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son

arrivée avait en quelque sorte chassé l'ennui de la maison, il fut un

bon précepteur. Pour lui, il n'éprouvait que haine et horreur pour la

haute société où il était admis, à la vérité au bas bout de la table ce

qui explique peut-être la haine et l'horreur. Il y eut certains dîners

d'apparat où il put à grand-peine contenir sa haine pour tout ce qui

l'environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait

le dé chez M. de Rênal, Julien fut sur le point de se trahir; il se

sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les enfants. Quels éloges de

la probité, s'écria-t-il! on dirait que c'est la seule vertu; et

cependant quelle considération, quel respect bas pour un homme qui

évidemment a doublé et triplé sa fortune, depuis qu'il administre le

bien des pauvres! je parierais qu'il gagne même sur les fonds destinés

aux enfants trouvés, à ces pauvres, dont la misère est encore plus

sacrée que celle des autres! Ah! monstres! monstres! Et moi aussi, je

suis une sorte d'enfant trouvé, haï de mon père, de mes frères, de toute

ma famille.

Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant

son bréviaire dans un petit bois, qu'on appelle le Belvédère, et qui

domine le Cours de la Fidélité, avait cherché en vain à éviter ses deux

frères, qu'il voyait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie

de ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par le bel habit

noir, par l'air extrêmement propre de leur frère, par le mépris sincère

qu'il avait pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le laisser

évanoui et tout sanglant. Mme de Rênal, se promenant avec M. Valenod et

le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois; elle vit Julien

étendu sur la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu'il

donna de la jalousie à M. Valenod.

Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Rênal fort belle,

mais il la haïssait à cause de sa beauté; c'était le premier écueil qui

avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait le moins possible afin

de faire oublier le transport qui, le premier jour, l'avait porté à lui

baiser la main.

Élisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n'avait pas manqué de

devenir amoureuse du jeune précepteur; elle en parlait souvent à sa

maîtresse. L'amour de Mlle Élisa avait valu à Julien la haine d'un des

valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait à Élisa: Vous ne

voulez plus me parler, depuis que ce précepteur crasseux est entré dans

la maison. Julien ne méritait pas cette injure; mais, par instinct de

joli garçon, il redoubla de soin pour sa personne. La haine de M.

Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne

convenait pas à un jeune abbé. A la soutane près c'était le costume que

portait Julien.

Mme de Rênal remarqua qu'il parlait plus souvent que de coutume à Mlle

Élisa; elle apprit que ces entretiens étaient causés par la pénurie de

la très petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge, qu'il

était obligé de le faire laver fort souvent hors de la maison, et c'est

pour ces petits soins qu'Élisa lui était utile. Cette extrême pauvreté,

qu'elle ne soupçonnait pas, toucha Mme de Rênal, elle eut envie de lui

faire des cadeaux, mais elle n'osa pas; cette résistance intérieure fut

le premier sentiment pénible que lui causa Julien. Jusque-là le nom de

Julien, et le sentiment d'une joie pure et tout intellectuelle, étaient

synonymes pour elle. Tourmentée par l'idée de la pauvreté de Julien, Mme

de Rênal parla à son mari de lui faire un cadeau de linge:

--Quelle duperie! répondit-il. Quoi! faire des cadeaux à un homme dont

nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien? ce serait dans

le cas où il se négligerait qu'il faudrait stimuler son zèle.

Mme de Rênal fut humiliée de cette manière de voir; elle ne l'eût pas

remarquée avant l'arrivée de Julien. Elle ne voyait jamais l'extrême

propreté de la mise d'ailleurs fort simple du jeune abbé, sans se dire:

Ce pauvre garçon, comment peut-il faire?

Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien, au lieu d'en

être choquée.

Mme de Rênal était une de ces femmes de province, que l'on peut très

bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu'on les

voit. Elle n'avait aucune expérience de la vie, et ne se souciait pas de

parler. Douée d'une âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur

naturel à tous les êtres faisait que, la plupart du temps, elle ne

donnait aucune attention aux actions des personnages grossiers, au

milieu desquels le hasard l'avait jetée.

On l'eût remarquée pour le naturel et la vivacité d'esprit, si elle eût

reçu la moindre éducation. Mais en sa qualité d'héritière, elle avait

été élevée chez des religieuses adoratrices passionnées _du Sacré-Coeur

de Jésus_, et animées d'une haine violente pour les Français ennemis des

jésuites. Mme de Rênal s'était trouvée assez de sens pour oublier

bientôt, comme absurde, tout ce qu'elle avait appris au couvent; mais

elle ne mit rien à la place, et finit par ne rien savoir. Les flatteries

précoces dont elle avait été l'objet, en sa qualité d'héritière d'une

grande fortune, et un penchant décidé à la dévotion passionnée, lui

avaient donné une manière de vivre tout intérieure. Avec l'apparence de

la condescendance la plus parfaite, et d'une abnégation de volonté, que

les maris de Verrières citaient en exemple à leurs femmes, et qui

faisait l'orgueil de M. de Rênal, la conduite habituelle de son âme

était en effet le résultat de l'humeur la plus altière. Telle princesse,

citée à cause de son orgueil, prête infiniment plus d'attention à ce que

ses gentilshommes font autour d'elle, que cette femme si douce, si

modeste en apparence, n'en donnait à tout ce que disait ou faisait son

mari. Jusqu'à l'arrivée de Julien, elle n'avait réellement eu

d'attention que pour ses enfants. Leurs petites maladies, leurs

douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilité de cette

âme, qui, de la vie, n'avait adoré que Dieu, quand elle était au

Sacré-Coeur de Besançon.

Sans qu'elle daignât le dire à personne, un accès de fièvre d'un de ses

fils la mettait presque dans le même état que si l'enfant eût été mort.

Un éclat de rire grossier, un haussement d'épaules, accompagné de

quelque maxime triviale sur la folie des femmes, avaient constamment

accueilli les confidences de ce genre de chagrins, que le besoin

d'épanchement l'avait portée à faire à son mari, dans les premières

années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout elles

portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans

le coeur de Mme de Rênal. Voilà ce qu'elle trouva au milieu des

flatteries empressées et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait

passé sa jeunesse. Son éducation fut faite par la douleur. Trop fière

pour parler de ce genre de chagrins, même à son amie Mme Derville, elle

se figura que tous les hommes étaient comme son mari, M. Valenod et le

sous-préfet Charcot de Maugiron. La grossièreté, et la plus brutale

insensibilité à tout ce qui n'était pas intérêt d'argent, de préséance

ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui les

contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter

des bottes et un chapeau de feutre.

Après de longues années, Mme de Rênal n'était pas encore accoutumée à

ces gens à argent au milieu desquels il fallait vivre.

De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances

douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la

sympathie de cette âme noble et fière. Mme de Rênal lui eut bientôt

pardonné son ignorance extrême qui était une grâce de plus, et la

rudesse de ses façons qu'elle parvint à corriger. Elle trouva qu'il

valait la peine de l'écouter, même quand on parlait des choses les plus

communes, même quand il s'agissait d'un pauvre chien écrasé, comme il

traversait la rue, par la charrette d'un paysan allant au trot. Le

spectacle de cette douleur donnait son gros rire à son mari, tandis

qu'elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqués

de Julien. La générosité, la noblesse d'âme, l'humanité lui semblèrent

peu à peu n'exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute

la sympathie et même l'admiration que ces vertus excitent chez les âmes

bien nées.

A Paris, la position de Julien envers Mme de Rênal eût été bien vite

simplifiée; mais à Paris, l'amour est fils des romans. Le jeune

précepteur et sa timide maîtresse auraient retrouvé dans trois ou quatre

romans et jusque dans les couplets du Gymnase, l'éclaircissement de leur

position. Les romans leur auraient tracé le rôle à jouer, montré le

modèle à imiter, et ce modèle, tôt ou tard, et quoique sans nul plaisir,

et peut-être en rechignant, la vanité eût forcé Julien à le suivre.

Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle · 第 2 / 41 段