Et le ressentiment dont vostre ame est atteinte,
Je remettray Cheriffe aux termes du devoir,
Et vous aurez sur elle un absolu pouvoir.
Mais pour vous exempter de toute deffiance,
Il faut pour quelque temps, vous oster sa presence:
Et puisque son amour causa sa trahison,
La condamner aux fers & la mettre en prison,
Je veux doresnavant, qu'elle sente les flames,
Dont les vives ardeurs bruslent les belles ames,
Et qu'amour & l'hymen ces aymables tyrans
Soient les executeurs de l'arrest que je rens.
CELIMANT.
Grand Roy, sa trahison, jointe à son arrogance,
Ne luy permettent plus, cette heureuse esperance,
Apres mille mespris indignement souffers,
Celuy qu'elle avoit pris est sorty de ses fers,
Et je croirois un Prince estre bien miserable,
A qui ce lasche objet seroit considerable.
LE ROY.
Vostre ressentiment vous fait parler ainsi,
Mais brave Celimant, laissez m'en le soucy,
J'en veux prendre le soin, & je vous la demande,
Un seigneur de ma Cour dont la naissance est grande,
Mais de qui la vertu passe la qualité,
Ayme avec passion cette jeune beauté:
Il est vray qu'à sa flame, il mesle un peu d'audace,
Et qu'il n'a point de Rois pour autheur de sa race,
Mais si par le merite on peut tout esperer,
Ce genereux amant n'a rien à desirer.
C'est don Sanche en un mot qu'à ses voeux je destine.
CELIMANT.
Souvenez vous grand Roy, quelle est son origine,
Don Sanche vaut beaucoup, mais sa condition,
Ne s'esleva jamais à tant d'ambition;
Quelle que soit Cheriffe, ingratte ou deloyale,
Elle n'en est pas moins de naissance Royale:
Et ce rang veut qu'elle ayt un Prince pour mary.
LE ROY.
Monsieur, Don Sanche est tout, estant mon favory,
Et je veux luy donner un si grand advantage
Que Cheriffe auroit tort d'esperer davantage,
Mesme si vous sçaviez avec quelle ferveur
Il a pour vostre bien employé sa faveur,
Vous ne sçauriez sans blasme & sans ingratitude
Refuser ce salaire à son inquietude;
Mais si cette raison ne touche point vos sens,
Si tous deux ils ne font que des voeux impuissans,
Pour le moins escoutez un Roy qui vous conjure,
De cherir vostre soeur, d'oublier son injure,
Et de souffrir qu'elle ayt de ma main un espoux,
Qui doit rendre son sort & le vostre plus doux?
Despoüillez Celimant cette haine obstinée,
Et ne differez point cét heureux hymenée?
Si vous considerez les prieres d'un Roy,
CELIMANT.
Vous m'imposez, Monsieur, une trop juste loy,
Et puis que cét hymen a l'honneur de vous plaire,
Don Sanche en Celimant peut rencontrer un frere,
Et Cheriffe en faveur de ce parfait Amant,
S'asseurer de l'oubly de mon ressentiment.
LE ROY.
Ah que vous m'obligez, & que cette clemence,
Prouve bien aujourd'huy vostre illustre naissance,
Que je cheris en vous cette rare douceur,
Qui sçait si bien traitter une coupable soeur,
Et faire succeder tant d'amour à la haine,
Mais la voicy qui vient, & Don Sanche l'ameine,
J'attens de cét abord de bien-heureux effets,
CELIMANT.
Je rendray sur ce point vos desirs satisfaits.
SCENE DEUSIESME.
LE ROY, CELIMANT, D. SANCHE, CHERIFFE.
LE ROY.
Madame dissipez cette morne tristesse
Qui messied sur le front d'une grande Princesse:
Rendez à vostre teint, cét éclat glorieux,
Que par fois vostre grace emprunte de vos yeux:
Et ne permettez pas que la melancolie,
Dans ces noires horreurs vous tienne ensevelie:
Vous devez respirer sous un ciel plus serain,
Et d'un destin plus doux, le pouvoir souverain:
Contre vostre espérance, a calmé la tempeste,
Qui sembloit cy devant menasser vostre teste:
Embrassez vostre frere il vous pardonne tout,
Et mesme à vous aymer sa bonté se resoult,
Rendez vous desormais digne de cette grace.
CHERIFFE.
Dieux la dois-je esperer?
CELIMANT.
Ouy vien que je t'embrasse.
Chere soeur, les effets te seront les tesmoins,
Que je te cheris plus quand tu l'esperes moins.
CHERIFFE.
Cher frere! ah ce bon-heur me rend toute confuse,
Mais aussi n'est-ce pas un songe qui m'abuse?
Non, je veille, & je vois mon frere devant moy,
Et je ne puis douter des parolles d'un Roy.
LE ROY.
N'en doutez pas, Madame, & pour comble de joye,
Recevez cét Amant que le Ciel vous envoye,
Favorisez les feux que son ame ressent.
CELIMANT.
Si Don Sanche le veut, Celimant y consent.
D. SANCHE.
Surpris, ravy, confus, je ne sçay que respondre,
A cét offre charmant, dont je me sens confondre:
Et mon esprit troublé s'efforce vainement,
D'obliger mon devoir de quelque compliment:
Les vulguaires bon-heurs font de belles harangues,
Mais la nature aux grands n'a point donné de langues
Excusez donc, Seigneur, si l'admiration
Sert de remerciement à mon affection
Et si pour satisfaire à vostre bien-vueillance,
J'use de mon respect, plustost que d'eloquence,
L'honneur que je vous dois ne se peut exprimer,
Mais je vous feray voir que je sçay bien aymer,
Et si l'occasion respond à mon envie,
M'acquitter d'un bien-fait aux despens de ma vie.
CELIMANT.
Treve à ces complimens par là vous pouvez voir
Combien un bon office a sur moy de pouvoir,
Sçachant vostre vertu je ne sçaurois moins faire,
Et mon affection veut vous traitter en frere.
D. SANCHE.
Et je proteste icy que vous aurez de moy
Ce que demande un frere & que merite un Roy.
CHERIFFE.
Agreable propos favorable promesse
Sermens qui dissipez ma cause & ma tristesse!
Que dessus mes esprits vos charmes sont puissans,
Et qu'agreablement vous ravissez mes sens.
LE ROY.
Celimant soyez libre, & reprenez l'Empire
D'un peuple dont l'audace a pensé vous destruire:
Je vous rends vostre sceptre avecque vos estats,
CELIMANT.
Grand Roy bien que le sceptre ayt de puissans appas,
Ils ne me touchent point; permettez, que j'aduoüe,
Qu'à regret je remonte au trosne de Cordouë,
Et que de ce bon-heur je me sens moins ravir,
Que du desir que j'ay de vous pouvoir servir:
Toutesfois puis qu'il plaist au plus grand des Monarques
De me rendre mes biens & ces illustres marques,
Que la rigueur du sort a mise en son pouvoir
Avecque son adveu je les veux recevoir,
Protestant devant vous de les mettre en usage,
Pour rendre à cét Estat un eternel hommage;
Mais grand Roy s'il vous plaist d'achever mon bon-heur,
Joignez à vos bien-faicts encore une faveur,
Je ne vous feray pas une priere injuste.
LE ROY.
Pour estre refusé vous estes trop auguste,
Demandez Celimant, & soyez asseuré,
Qu'à vous rendre content je suis tout preparé.
CELIMANT.
De cét heureux espoir que mon ame est ravie,
Spherante
LE ROY.
C'est assez, je cognois vostre envie,
Et sans vous escouter je la veux prevenir,
Ouy la captivité du Prince va finir;
Et comme un mesme coup a fait vostre fortune,
La franchise à tous deux doit estre aussi commune;
Si Tolede luy rend ce sejour ennuyeux,
Il peut en liberté quitter ces tristes lieux,
Et revoir les estats où son pere commande.
CELIMANT.
Ah! grand Roy ce n'est pas ce que je vous demande,
Et ce genereux prince ayme tant cette cour,
Qu'il craint sa liberté bien plus que son retour:
Il demande des fers,
LE ROY.
Quelle est cette demande?
CELIMANT.
Elle est juste, Monsieur, autant comme elle est grande,
Il demande des fers, mais des fers glorieux,
Et dignes d'enchaisner & des Rois & des Dieux.
LE ROY.
Chymene asseurément est aussy son attente.
CELIMANT.
Non, Monsieur,
LE ROY.
Et qui donc?
CELIMANT.
Il adore l'Infante.
LE ROY.
Je sçay que cette Infante autrefois l'a charmé,
Mais il ne l'ayme plus, n'en estant pas aymé.
CELIMANT.
Je vous parle, Monsieur, de celle de Seville.
LE ROY.
Il oblige beaucoup toute nostre famille,
Et je serois ravy qu'il en receut la foy,
S'il demandoit un bien qui fust encore à moy:
Mais comme vous sçavez, elle est desja promise,
Au Cid dont la valeur l'a justement acquise:
L'affaire toutesfois n'est pas encore au point,
Que ce noble rival, doive n'esperer point:
Quelquesfois un moment change l'ordre des choses,
Sans qu'on en ayt preveu, les raisons, ny les causes,
Celimant je vairray mon conseil là dessus.
CELIMANT.
Faitte Dieux immortels, que ses voeux soient receus,
SCENE TROISIESME.
SPHERANTE, L'INFANTE.
SPHERANTE.
[En sortant de la chambre & reconduisant Spher.]
Belle Infante, il est vray Spherante est temeraire,
De vous offrir un coeur indigne de vous plaire,
Mais son crime est si beau qu'il ne peut consentir,
Aux lasches sentimens d'un triste repentir:
S'il ne doit pas de vous obtenir autre grace,
Il se contentera de cherir son audace:
Et son esprit faisant l'office de ses yeux,
Il vous adorera comme l'on fait les dieux:
Mesme si son malheur luy deffend l'esperance,
Vous verrez son amour par son obeissance:
Et son destin tousjours luy semblera bien doux,
Pourveu qu'il ayt l'honneur de vivre aupres de vous,
L'INFANTE.
Bien que je ne sois pas ny charmante ny vaine,
Je veux croire, Monsieur, que je faits vostre peine:
Et certes je vous ay de l'obligation,
D'avoir conçeu pour moy quelque inclination:
Mais vous devez sçavoir que je depens d'un frere,
Que tout ce qui luy plaist (Spherante) il me doit plaire
Et quelque affection que l'on me vienne offrir,
Qu'il ne m'est pas permis, sans luy de la souffrir,
Si vous estes touché d'un sentiment si tendre:
Avecque son adveu vous pouvez tout pretendre,
Ses seules volontez disposent de mon choix.
SPHERANTE s'en allant.
J'obeïray, Madame, à ces divines loix
SCENE QUATRIESME.
L'INFANTE seule.
Que ferons nous, mon coeur, ce Prince est bien aymable,
Rodrigue l'est aussi, mais il est moins traictable:
Et s'il est à mes yeux adorable & charmant,
Il me traitte en vainqueur, & non pas en Amant:
Spherante est plus courtois, & d'humeur moins hautaine,
Laissons cherir au Cid son ingratte Chimene,
Et puisque l'amour seul est le prix de l'amour,
Accordons ce salaire à qui nous fait la cour.
Mais que dis-je insensee? & quelle erreur extreme,
Me rend en un moment differente à moy-mesme,
Cét agreable objet, qui regne dans mon sein,
Peut-il bien me permettre un si lasche dessein,
Non, je ne puis changer, Rodrigue me possede,
J'estime toutesfois le Prince de Tolede,
Sa grace me ravit, & malgré son vainqueur,
Je sens bien maintenant qu'il partage mon coeur,
Que ferons nous Amour en ce fascheux dedale?
Dois-je en quittant Rodrigue obliger ma Rivale?
Non ne le quittons point, mais suivons sans effort,
Ce qu'en ordonneront & mon frere & le sort,
SCENE CINQUIESME.
LE ROY, D. SANCHE, SPHERANTE, L'AMBASSADEUR de Tollede.
LE ROY parlant à Spherante.
En fin, Monsieur, il faut quitter cette province,
Tolede avecque ardeur redemande son prince,
Et je n'ay pas dessein de priver plus long temps,
Vos sujets d'un bon-heur qui les rendra contens,
Un pere vous attend avec impatience,
Spherante rendez luy vostre aymable presence
Puis qu'il ne permet pas que je vous fasse voir,
Combien dans cet Estat vous avez de pouvoir:
Si l'on vous a faict prendre une routte importune,
Plutost que mes desirs accusez la fortune,
Et soyez asseuré que je n'ay projetté,
De vous oster les droits de vostre liberté:
Si vous avez senty les fureurs de Bellonne,
Sa colere est aveugle & n'espargne personne,
Nous vous avons icy traitté d'autre façon,
Et loing de souhaitter de vous quelque rançon;
Si quelque chose icy vous est considerable,
Disposez-en Monsieur.
SPHERANTE.
Monarque incomparable,
En l'estat où je suis que puis-je desirer,
Si mesme vous m'ostez les moyens d'esperer
Si j'avois quelque part en vostre bienveillance
Vous n'ordonneriez pas cette cruelle absence,
Vous vous opposeriez à mon esloignement,
Et vous auriez sans doute escouté Celimant;
Mais je voy bien grand Roy que sa priere est vaine,
Que Spherante à vos yeux est un objet de haine,
Et que vous l'esloigniez seulement de ces lieux,
Parce que vous trouvez son abord odieux,
Ah! rendez-moy mes fers plustost que ma franchise,
Retirez vos faveurs c'est mon mal que je prise,
Vos funestes bien-faits ne font que m'outrager,
Et vous m'assassinez me pensant obliger.
L'AMBASSADEUR.
Quelle fureur grand Prince aujourd'huy vous possede,
Et quelle aveugle erreur vous fait haïr Tolede?
Voulez-vous preferer vostre captivité
Aux honneurs que vous rend cette noble cité?
Avez-vous oublié quelle est vostre naissance?
Qu'un pere vous attend, son sceptre, & sa puissance?
Quelle felicité vous charme en cette cour,
Ou plus tost quel Demon vous retient,
SPHERANTE.
C'est amour,
Et si ce Dieu puissant me refuse ses chaisnes,
La mort y va finir & ma vie & mes peines.
Va retourne à Tolede & fais sçavoir au Roy,
Qu'une divinité qui me tient souz sa loy,
Rend ma captivité si douce à mon envie,
Que je n'en veux sortir qu'en sortant de la vie.
LE ROY.
Spherante moderez ce transport vehement,
J'ay touchant vos desseins entendu Celimant,
Et ceste passion a pour moy tant de charmes,
Qu'a peine je resiste à de si belles armes,
Ouy cét ardent amour dont vous estes espris,
Entre vous & le Cid divise mes esprits,
Incertain qui des deux emporte la balance,
Je permets à tous deux une esgale esperance?
Puis que vostre merite & ses perfections,
Suspendent en ce choix mes inclinations?
Faites venir l'Infante & dites qu'elle amenne,
Le genereux Rodrigue & l'ingrate Chymene,
Aujourd'huy leur presence est necessaire, icy;
S'il plaist à Celimant il en peut estre aussi.
SCENE SIXIESME.
LE ROY. D. SANCHE. SPHER. L'AMBASS.
LE ROY, continuë parlant à l'Ambass.
He bien vous cognoissez le sujet qui l'arreste,
Et la captivité qui suivit sa deffaite?
Voila son traittement, il vous monstre ses fers,
Et vous jugez par eux des maux qu'il a souffers.
L'AMBASSADEUR.
Ouy grand Roy je cognois la douce violence,
Qui ravit nostre Prince aux lieux de sa naissance;
Et qui fait aujourd'huy dans cét heureux sejour,
D'un prisonnier de guerre un prisonnier d'amour,
Que je seray ravy de porter la nouvelle,
D'une captivité si charmante & si belle;
Et que nostre Monarque estimera l'honneur,
Que ce Prince reçoit en ce rare bon-heur.
D. SANCHE.
C'est ainsi que le Roy traitte un noble courage,
Quand la faveur de Mars luy donne l'advantage,
C'est ainsi qu'il triomphe et qu'il gagne les coeurs,
L'AMBASSADEUR.
Si l'on avoit tousjours de semblables vainqueurs,
Le destin aux vaincus seroit si favorable,
Que celuy des vainqueurs seroit moins desirable.
SPHERANTE.
Mendosse tu le voids apres ce traittement,
Si je crains mon retour, n'est-ce pas justement?
Mais que dis-je tu void? tu ne vois rien encore,
Puis que tu ne vois pas la beauté que j'adore;
Mais bons Dieux la voicy,
SCENE DERNIERE.
TOUS LES ACTEURS.
SPHERANTE, continuë.
Regarde ses attraits,
Et juge si l'on peut en éviter les traits,
Voy cette Majesté, contemple cette grace,
Et sçachant mes deffaulx admire mon audace.
L'AMBASSADEUR.
Voyant tant de beautez je doute si ce lieu
Est l'Auguste Palais d'un Monarque ou d'un Dieu.
LE ROY.
Ma soeur approchez-vous, cette heureuse journée,
Vous doit faire passer sous les loix d'Hymenée;
Et pour rendre aujourd'huy vostre destin plus doux,
Je veux que vous fassiez le choix de vostre espoux,
Le Prince de Tolede a pour vous dans son ame,
Les plus vives ardeurs de l'amoureuse flame,
Et les perfections dont il est revestu,
Feroient mesme à l'envie admirer sa vertu,
D'autre costé Rodrigue est si considerable,
Qu'à peine est-il quelqu'un qui luy soit comparable;
On ne peut trop loüer ses rares qualitez,
Et tous deux valent plus que vous ne meritez:
Toutesfois puis qu'amour vous rend si bon office,
Et que ces deux Amans vous offrent leur service,
Vous pouvez librement par vostre eslection
Nous declarer l'objet de vostre affection.
L'INFANTE.
Je ne croy pas Monsieur estre assez fortunée
Pour avoir l'un des deux par les loix d'Hymenée;
Mais quand je les verrois soubsmis à mon desir,
Estant tous deux égaux, je ne sçaurois choisir.
LE ROY.
Ils t'adorent tous deux, & sur cette asseurance
Tu peux de leur amour faire la difference.
L'INFANTE.
Ils m'adorent. J'en doute.
LE ROY.
Ah si tu ne le crois,
Je vay t'en asseurer, & de leur propre voix.
SPHERANTE.
Oüy, divine Beauté, je vous parle sans feinte,
Vous causez les ardeurs dont mon ame est attainte,
Et perdant mon espoir je veux perdre le jour.
LE ROY.
Hé bien douterez-vous encor de son amour?
Rodrigue asseurément vous parlera de mesme.
LE CID.
Il est certain grand Roy que tout le monde l'aime,
Et que sur tous les coeurs elle a tant de pouvoir,
Que pour ne l'aimer point il ne faut point la voir.
Mais, Sire, mon amour a cette difference,
Qu'on l'aime avec espoir, & moy sans esperance.
LE ROY.
Et qui te l'oste?
LE CID.
Amour.
LE ROY.
Parle plus clairement:
Rodrigue par l'effet ton discours se dément,
T'osteroit-il l'espoir, si c'est luy qui le donne?
LE CID.
Quand j'aime c'est alors que l'espoir m'abandonne:
LE ROY.
Apres l'avoir ravy ce cruel te le rend,
LE CID.
Et me l'ayant rendu ce Dieu me le deffend.
LE ROY.
Ces termes sont obscurs, je ne les puis comprendre.
LE CID.
Ma constance & le temps vous les pourront apprendre.
LE ROY.
Ouy, mais c'est à present que je le veux sçavoir.
LE CID.
Consultez les effets que vous en allez voir.
LE ROY.
Quels effets?
LE CID.
Mon trespas.
LE ROY.
Qui t'y porte!
LE CID.
Chimene.
LE ROY.
Ne m'as-tu pas cedé cette belle inhumaine?
LE CID.
Sire, vos volontez m'ont prescript cette loy:
Je suis vostre sujet, & vous estes mon Roy.
LE ROY.
Ouy, mais pour ce sujet si ton ame est atteinte
De ces grands desplaisirs que donne la contrainte,
Je n'ay pas le dessein de te faire ce tort,
Que d'entrer par ta perte aux delices du port,
Tu sçais assez combien ta personne m'est chere,
Et que de ta valeur ma soeur est le salaire:
Luy refuseras-tu ton inclination?
LE CID.
J'ay pour ce haut dessein trop peu d'ambition:
Sire, ne prenez point de souci de ma peine,
Laissez-moy dans mes fers, & possedez Chymene,
Qu'elle étouffe pour vous l'amour qu'elle a pour moy;
Je ne suis qu'un sujet, & vous estes un Roy.
LE ROY.
Refuse mes honneurs, moy j'accepte Chymene,
Et puis que cette Infante est pour toy sans appas,
Et qu'une autre Venus ne te toucheroit pas.
Ce dessein aujourd'huy desgage ma promesse,
Et je vay maintenant t'oster cette Princesse.
A quoy te resous-tu?
LE CID.
Sire, à ce que je doy:
Je suis vostre sujet, & vous estes mon Roy.
LE ROY.
Spherante si ma soeur est encor vostre attente,
Pourveu qu'à vostre choix vostre pere consente,
Je l'accorde à vos voeux.
SPHERANTE.
Vous serez satisfait,
Sire, & dans peu de jours vous en verrez l'effet.
Ah qu'il sera content du bien que je possede,
Et du noeud qui va joindre & Sevile & Tolede:
Mais que je suis ravi de cet extreme honneur,
Oserai-je, Madame, esperer ce bon-heur?
L'INFANTE.
Monsieur, le Roy vous fait arbitre de ma vie,
Et ce choix bien-heureux respond à mon envie.
LE ROY.
Et bien tu vois Rodrigue, à la fin s'en est fait.
LE CID.
Elle ne pouvoit prendre un Prince plus parfait,
Ny luy plus esperer.
LE ROY.
Et vous belle Chymene
Ne consentés-vous pas à la fin de ma peine?
Resistez-vous encor aux voeux de vostre Roy?
CHYMENE.
Sire, vous sçavez bien que j'ay donné ma foy,
Je fus à ce lien par vous-mesme contrainte,
Et la mort seulement en doit rompre l'estreinte.
LE ROY.
Ma constance vaincra vostre obstination,
Je cognois le sujet de cette aversion,
C'est qu'il vous reste encor quelque foible esperance
De posseder le Cid, mais c'est sans apparence:
Luy-mesme de sa bouche a destruit cét espoir,
Et l'amour dans son coeur peut moins que le devoir.
Parlez, parlez Rodrigue, asseurez cette ingratte,
Qu'elle attend vainement le bonheur qui la flatte,
Ou si vous regrettez de m'avoir obligé,
Dites-moy librement que vous estes changé,
Que malgré ses rigueurs sa constance vous touche.
LE CID.
Grand Prince mon devoir me ferme icy la bouche,
C'est assez desormais que vous sçachiez de moy,
Estant vostre sujet, que vous estes mon Roy.
LE ROY.
Oüy, mais pour estre Roy je ne veux pas contraindre
Un subjet à souffrir pour avoir voulu feindre.
LE CID.
Ah, Sire, rejettez ces tristes sentimens,
Qui retardent le cours de vos contentemens,
Quand il s'agist du bien d'un Monarque adorable,
La mort d'un mal-heureux n'est pas considerable,
Ce sera pour mon bras un honorable employ,
De punir un subjet importun à son Roy.
LE ROY.
Apres tant de respects & tant de bons offices,
Il faut, Rodrigue, il faut mieux payer tes services,
Ton extréme vertu m'impose cette loy,
Ta generosité sert d'exemple à ton Roy.
Ouy, trop parfait Amant je te rens ta Chymene,
Mon amour est fini, finis aussi ta peine.
Consentez-y, Madame, & rendez vostre coeur
A la fidelité de ce noble vainqueur;
Quoi que vous aiez creu de ce noble courage,
Tousjours malgré mes voeux il vous a fait hommage:
Il vous aime tousjours, & vous avez pû voir
Comme enfin son amour triomphe du devoir.
Ne differez donc plus, recevez-le, Madame,
Et cedez aux ardeurs d'une si belle flâme,
Dont vous bruslez le coeur du plus grand des guerriers,
Adjoutez aujourd'hui le myrthe à ses lauriers,
Et confirmant la foy que vous avez donnee,
Consentez aux effets d'un heureux Hymenee.
CHYMENE.
A quoi me resoudrai-je?
LE CID.
A me priver du jour,
Si vous me refusez le prix de mon amour.
Cet espoir seulement me conserve la vie,
Voyez si vous voulés qu'elle me soit ravie:
Je ne sçaurois finir plus glorieusement,
Et je meurs satisfait si je meurs vostre Amant.
CHYMENE.
Rodrigue levez-vous.
LE CID.
Souffrez belle inhumaine,
CHYMENE.
Levés-vous, c'est assés, je suis tousjours Chymene:
Vous estes mon Rodrigue, & je suis tout à vous.
LE CID.
Apres tant de tourmens que cet arrest m'est doux.
LE ROY.
Vivez heureux Amans, & goustés les delices
Que vous avés acquis au prix de vos services,
Quittés tous vos soucis, celebrés ce beau jour,
Faites de mon Palais un Empire d'amour,
Et puis que sa bonté va finir vostre peine,
Soyés tousjours Rodrigue, & vous tousjours Chymene.
FIN.
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NOTES DU TRANSCRIPTEUR
L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original, y compris
les nombreuses variantes (Chimene/Chymene, etc.); on a cependant corrigé
quelques erreurs d'impression manifestes, et différencié i/j et u/v
selon l'usage moderne.
On a conservé le pied en trop dans le vers:
Et que par cette raison il n'est pas ton vainqueur.
Enfin dans le vers:
Mais [CELIMANT.] Quoy mais? [SPHERANTE.] Il faut perdre le jour,
auquel il manque un pied, l'original comporte un espace vide de la
taille d'un mot après "Mais" et avant la verticale du mot "Quoy".