La paix & le repos que ton Prince n'a pas,
Ce glorieux effect manque encore à ta gloire,
Pour la rendre parfaite, acheve ta victoire,
Combats en ma faveur un superbe ennemy,
Qui faict que ta valeur n'a vaincu qu'à demy,
Si tandis que mon peuple est sauvé de l'orage,
Elle me laisse seul au danger du naufrage.
LE CID.
Quoy, Sire, est-il quelqu'un qui se soit revolté
Contre les justes loix de vostre Majesté?
Est-il quelque mutin dont la vaine insolence
Ose encor s'eslever contre vostre puissance?
Nommez le moy, Seigneur, que je l'oste du jour.
LE ROY.
Rodrigue on ne le peut.
LE CID.
Hé! pourquoy?
LE ROY.
C'est l'amour.
Ouy, ce petit Tyran du Ciel & de la terre,
Est le fier ennemy qui me livre la guerre,
Et sans avoir esgard au vain tiltre de Roy,
Desja comme vainqueur il triomphe chez moy:
Je suis son prisonnier, mon coeur est sa conqueste,
Et mon esprit vaincu consent à ma deffaite,
Si bien que je me vois sur le point de perir,
Si Rodrigue aujourd'huy ne me veut secourir.
LE CID.
Si vostre allegement depend de mon service,
Sire, attendez de moy cet agreable office,
Dites-moy seulement ce que vous desirez.
LE ROY.
Ah! Rodrigue?
LE CID.
Seigneur, hé! quoy vous souspirez:
Est-ce que vous doutez de mon obeyssance,
Ou bien que vos desirs surpassent ma puissance?
LE ROY.
Nullement: mais je crains que quelque mauvais sort
Au lieu de m'approcher ne m'esloigne du port,
Que la difficulté ne change ton courage,
Et qu'il ne m'abandonne au milieu de l'orage.
LE CID.
Mon courage est exempt de cette lascheté.
LE ROY.
Je cognois ta valeur & ta fidelité,
Ma crainte toutesfois en ce point est extreme,
Qu'il faut pour me servir te combattre toy-mesme,
surmonter tes desirs, vaincre tes passions,
Et te sacrifier à mes affections.
LE CID.
Que vostre Majesté dispose de ma vie.
LE ROY.
Ce n'est pas mon dessein qu'elle te soit ravie,
Et je ne voudrois pas qu'on me pust reprocher
D'avoir acquis un bien qui me coustast si cher.
LE CID.
Que puis-je donc pour vous?
LE ROY.
Tu peux finir ma peine,
Si tu veux renoncer à l'amour de Chimene,
J'adore ses appas, & quoy que sa rigueur,
Luy fasse mépriser les offres de mon coeur,
Je croy que le seul poinct maintenant qui l'arreste
Est l'espoir glorieux que tu sois sa conqueste.
LE CID.
Ah! Sire, asseurez-vous, si vostre Majesté
Daigne jetter les yeux dessus cette beauté,
Que je ne serai pas à ce poinct temeraire,
Que d'esperer un bien que j'aurai creu vous plaire,
Qu'en cette occasion je ne sois pas suspect,
Si j'ay beaucoup d'amour, j'ay bien plus de respect,
Et quelque passion qui m'attache à Chimene,
Je sçai que je dois plus à mon Roy qu'à ma Reine.
LE ROY.
O coeur vraiment Royal & vraiment genereux!
Grand Cid c'est à ce coup que tu me rens heureux,
Je suis Roy maintenant, & ce que tu me donnes
Est un prix que j'estime au delà des couronnes:
En eschange je dois t'en donner un aussi,
Je destine à tes voeux l'Infante que voici,
Et comme cet Estat doit tout à ton courage,
Je veux que ce soit lui qui fasse ton partage.
L'INFANTE à part.
Tout rit à mes desirs, & mes voeux satisfaits
Ne sçauroient souhaiter de plus heureux effets:
On propose mes feux, on engage Chymene,
Et Rodrigue y consent pour soulager ma peine.
LE ROY au Cid.
Tu ne me respons rien.
LE CID.
Ah! Sire espargnez moy,
Je suis vostre sujet, & vous estes mon Roy.
Je ne souhaite pas les grandeurs d'un Empire,
L'honneur de vous servir est le but où j'aspire,
Possedant ce bon-heur, je croi tout posseder,
Et vous obeïssant, j'apprens à commander:
Et puis; mais à propos, Sire, voici Chymene.
SCENE DEUXIESME.
CHYMENE, L'INFANTE, LE ROY.
LE ROY.
Madame il n'est plus temps de faire l'inhumaine,
Vos froideurs desormais ne sont plus de saison,
Rodrigue en ma faveur a rompu sa prison,
Et s'il a quelques droits dessus vostre personne,
Son amour me les cede, & me les abandonne:
Enfin vostre rigueur n'a rien à m'opposer,
Il vous oste l'espoir qui m'a fait mespriser,
Et la loi qui le met sous un autre Hymenée,
Vous absout de la foy que vous avez donnée.
CHYMENE.
Sire, Rodrigue est libre, il peut m'abandonner,
Aussi bien n'ay-je point de sceptres à luy donner:
Mais je ne pense pas que je sois de naissance
A relever des loix d'une telle puissance:
Je ne suis pas esclave, & mes affections
Ne font point par ses yeux mes inclinations,
Puisque sans les grandeurs on ne lui sçauroit plaire,
Un object plus charmant le pourra satisfaire,
Et certes mon esprit ne sera point jaloux
Qu'amour blesse son ame avec des traits plus doux,
Pourveu que le Tyran qui va finir ses peines
Ne remette mon coeur en de nouvelles chaisnes,
Et que ce grand bon-heur ne soit pas achepté
Au prix de mon honneur ou de ma liberté.
LE CID.
Madame jugez mieux d'un objet qui vous aime,
Pour mieux vous obliger, je me nuis à moy-mesme,
Et c'est pour vous donner un absolu pouvoir,
Que mon affection cede aux loix du devoir.
Si lors que je vous vois offrir une couronne,
J'empeschois le bon-heur que le destin vous donne,
Par mon affection je croirois vous trahir,
Et loing de vous aimer ce seroit vous haïr.
CHYMENE.
Ce pretexte est fort beau, Rodrigue, si Chimene
Estoit ainsi que vous d'une humeur plus hautaine:
Mais que mon interest ne vous destourne pas,
Montez dessus le trône, & goustez ses appas,
Au lieu d'estre blamé d'avoir fait ce beau change,
Vous serez sans regret, & non pas sans loüange,
Vous me verrés moi-mesme approuver vôtre choix.
Et je respecteray le pouvoir de vos loix.
L'INFANTE.
Ah, Dieux que ce debat rend mon ame incertaine,
Il est tousjours Rodrigue, elle tousjours Chymene,
Et je voy quoy qu'amour m'oblige d'esperer,
Que la mort seulement les pourra separer.
LE ROY.
Vous ne voulés donc pas m'estre plus favorable?
Un Monarque à vos yeux n'est pas assés aimable!
Ma flâme est inutile, & mes voeux superflus!
Bien, Madame, mes soins ne vous ennuiront plus!
Mais puisque d'autre sorte on ne vous peut atteindre
Pour vous persuader, je sçauray vous contraindre,
Ou vous aurés pour moy des sentimens plus doux.
CHYMENE.
Sire, puis que ma veuë esmeut vostre courroux,
Souffrés que je vous laisse, & que je me retire.
[Elle sort.]
SCENE TROISIESME.
LE ROY, LE CID, L'INFANTE.
LE ROY.
Fuyez fuyez Madame, un Prince qui souspire,
Evitez mon abord, traitez moy rudement,
Et ne m'obligez pas d'un regard seulement,
Si par cette raison vous pensez que ma flame
Allentisse l'ardeur qui consume mon ame,
Vous vous trompez Chymene & par ces vains efforts
Vous me lancez des traits plus puissans & plus forts:
Voy Rodrigue aujourd'huy comme l'amour me traitte.
LE CID.
Cette judicieuse & prudente retraitte
N'estant pas un effect d'un arrogant mespris
Ne doit pas irriter vos genereux esprits:
Ne sçavez vous pas bien qu'une modeste crainte
Tient aupres de leurs Rois les sujets en contrainte
Et qu'un trop grand esclat à son sexe suspect
Excite peu d'amour & beaucoup de respect?
LE ROY.
Ah! si ma qualité me doit estre importune,
Destins diminuez l'esclat de ma fortune:
Ostez moy les grandeurs & ce nom si fameux
Dont aujourd'huy la pompe est contraire à mes voeux,
Rendez moy moins puissant que chacun m'abandonne
Brisez si vous voulez mon sceptre & ma couronne.
Vous me verrés encor benir vostre rigueur
Si pour tous ces tresors vous me donnez un coeur.
Chimene seulement peut borner mon envie,
D'elle seule dépend ou ma mort ou ma vie.
Et le choix que j'ay faict de cét objet charmant,
Provient moins de mes yeux que de mon jugement.
Donc si tu fus jamais dans le soing de me plaire,
Rodrigue rens Chymene à mes voeux moins contraire.
Acheve en ma faveur ce genereux dessein,
Va fondre les glaçons qu'elle a dedans le sein:
J'attens de ton esprit cét agreable office.
SCENE QUATRIESME.
LE CID seul.
Et de vostre dessein j'attens tout mon supplice,
Fut-il jamais malheur à mon malheur égal
Je suis le confident de mon propre Rival.
Contraire aux volontez de la beauté que j'ayme,
Fidele à qui m'outrage, infidele à moy-mesme:
Et pour rendre sur moy mon ennemy vainqueur,
Moy-mesme je me rens ennemy de mon coeur
Presque victorieux je cede la victoire
Je faits tout le combat & j'en quitte la gloire:
J'attaque & je deffends un tresor precieux
Et mon esprit s'oppose au dessein de mes yeux:
L'un combat pour le Roy, les autres pour Chymene,
Je quitte mon bon-heur & je cours à ma peine:
Ne pouvant recognoistre en ce fascheux destour
Si je dois escouter le devoir ou l'amour:
L'un m'attache aux desirs d'un Prince opiniastre,
L'autre aux fers d'un objet dont je suis idolatre.
Et je trouve mon sort esgalement fatal,
Si je pense servir Chymene ou mon Rival.
Si j'escoute l'amour je m'acquiers une haine,
Et si je sers mon Prince il faut perdre ma Reine:
Mais quel aveuglement obscurcit ma raison,
Puis-je bien consentir à cette trahison?
Et par une action de crainte & de foiblesse
Dois-je pour un mortel trahir une Deesse:
Non non exposons nous plutost à sa fureur:
Mais helas je retourne à ma premiere erreur
Et suivant les conseils que mon amour me donne
Mon coeur ne prevoit pas que l'espoir m'abandonne:
Et que pour me ravir les fruits de mon amour,
Le Roy me peut oster ma maistresse & le jour:
De plus à le servir ma promesse m'engage
Je dois pour son repos mettre tout en usage,
Pour estre genereux faire une lascheté,
Et pour estre fidele une infidelité.
Quoy donc en me tuant il implore mon aide,
Et j'emploiray mes soings à chercher son remede?
Il fait contre moy-mesme un funeste dessein
Et je preste le fer pour me percer le sein
Non non, crainte, respect, ennemis de ma flame,
Cedez à mon amour l'empire de mon ame.
Où commande ce Dieu vous estes sans pouvoir,
Et ces loix seulement prescrivent mon devoir.
Toutesfois je me trompe, & mon ame confuse
En un mesme projet me deffend & m'accuse;
Il faut servir le Roy, puisque je l'ay promis,
Bien qu'il soit le plus grand de tous mes ennemis:
Pour l'asseurer du port, m'exposer à l'orage,
Et mettre le voleur dedans mon heritage.
Mais comme je me puis resoudre à cét effort,
Je pourray bien aussi me resoudre à la mort.
SCENE CINQUIESME.
DOM SANCHE, CHERIFFE.
CHERIFFE.
Apres tant de transports à la fin je respire,
J'ay secoüé les fers qui faisoient mon martyre,
Ouy, Dom Sanche, à la fin mon esprit est remis,
Je renonce à l'espoir que je m'estois promis,
Et de ma passion mon ame desgagee
Est par tes bons advis tout à fait soulagee:
Ta prudence & tes soins m'ont rendu le repos;
En fin je dois ma vie à tes sages propos.
Et je demeure ingratte
D. SANCHE.
Ah! divine merveille,
Vous pouvez aujourd'huy me rendre la pareille
Et par vostre bonté me conserver le jour.
CHERIFFE.
Dites moy vostre mal.
D. SANCHE.
Madame c'est amour,
Et le coup dont je meurs vous rend interessee
Puisque c'est par vos yeux que mon ame est blessee
CHERIFFE.
Don Sanche tu sçais trop comme ils sont impuissans
Et tu te plains d'un coup dont ils sont innocens,
Ne les accuses point, sans attraits & sans flames
Ils ne peuvent blesser ny les coeurs ny les ames.
D. SANCHE.
La modestie icy veut couvrir vos mespris
Pour esteindre les feux dont je me sens espris,
Mais si vous l'esperez vostre attente est bien vaine
L'amour seule, ou la mort, peuvent finir ma peine:
Quel remede des deux dois-je esperer de vous,
Prononcez mon arrest, je l'attends à genoux:
Si je suis malheureux au point de vous desplaire
Ordonnez de mon sort je vay vous satisfaire.
Et les traits de la mort en me privant du jour
Chasseront de mon coeur les flesches de l'amour:
Ou si vostre bonté ne vous a pas quittée
Rendez moy la pitié que je vous ay prestée.
CHERIFFE.
Apres m'avoir tenu de si sages propos
Son Sanche voulez vous me ravir mon repos?
Voulez-vous rendre vains les effets de vos peines
En remettant mon coeur en de nouvelles chaisnes?
Ah! souffrez que mes voeux joüissent plus long temps,
D'un calme ou mes esprits se treuvent si contens
En cét heureux estat Cheriffe est fortunee
Laissez moy cette paix que vous m'avez donnee
Et ne destruisez pas une obligation
Que vous pourriez finir par vostre passion.
D. SANCHE.
Ah! Madame quittez cette inutile crainte
Et ne redoutez pas une si douce atteinte
Bien loin de ruiner cette obligation
Je la veux achever par mon affection:
Et quoy que la fortune ayt fait tomber Cordouë
Je veux vous relever au plus haut de sa rouë:
Je veux vous rendre un frere & finir vos debats,
Vous rendre son amour, luy rendre ses Estats
Remettre sur son front cette Auguste couronne,
Que le sort luy ravit & qu'il nous abandonne:
Et vous mettre tous deux en ce superbe point,
Qu'apres tant de malheurs vous n'espererez point.
Ouy je ne vous faits pas des promesses frivolles,
Un glorieux effect peut suivre mes parolles.
La faveur que mon sort me donne aupres du Roy,
N'a que trop de pouvoir pour desgager ma foy.
CHERIFFE.
Les amans comme vous promettent toute chose.
D. SANCHE.
Madame je tiendray ce que je vous propose
Ou je perdray bien-tost avecque vostre amour
Mon espoir, ma faveur, ma fortune, & le jour.
CHERIFFE.
O Dieux dois-je esperer en ce siecle où nous sommes
Une fidelité si rare entre les hommes:
Et me dois-je exposer encor au mesme écueil
Qui n'aguiere a pensé me creuser un cercueil
Quand on a rencontré quelque mauvais passage,
Il faut changer de routte ou bien faire naufrage:
L'espoir est toutesfois un écueil si charmant
Qu'un coeur ne le sçauroit eviter aysément:
C'est là que les desirs poussent toute leur flotte,
Et qu'ils suivent le cours d'un aveugle Pilotte:
Ouy Don Sanche à la fin je me laisse emporter,
A l'espoir glorieux dont tu viens me flatter:
Et quoy que ma rigueur tasche de me deffendre,
Ton merite & tes soins me forcent de me rendre
Mais avant que le ciel me range soubs tes loix,
Il faut que ta faveur qui gouverne les Rois,
Remette ta Cheriffe en ce point desirable,
Qui la doit à tes yeux rendre considerable;
Affin de faire voir que ta chere moitié,
Est un object d'amour & non pas de pitié.
D. SANCHE.
Je le veux bien, Madame: apres cette esperance
Vous verrez mon amour par mon impatience:
Je vay trouver mon Prince, & par d'heureux effets
Rendre si je le puis vos desirs satisfaits.
CHERIFFE.
Don Sanche je veux vivre en cette heureuse attente.
[Spher. & Celimant commencent à paroistre, & les
considerent sortans ensemble.]
D. SANCHE.
Vous me verrez mourir ou vous serez contente.
Cependant sur l'espoir d'un bon-heur si charmant,
Souffrez que je vous rende à vostre appartement.
SCENE SIXIESME.
SPHERANTE, CELIMANT.
SPHERANTE.
He bien cher Celimant ne puis-je pas sans blâme
Estouffer dans mon sein cette honteuse flame:
Dont j'ay long-temps bruslé pour ce perfide coeur,
Voy comme apres un Cid Don Sanche en est vainqueur,
Comme au mespris d'un Prince un sujet la possede,
Et comme à ses desirs aisément elle cedde:
Apres ce traittement & cette lascheté,
Pourrois-je encor aymer cette ingratte beauté.
Non je ne puis souffrir un mespris si visible,
Et si je le souffrois je serois insensible.
Choisissons donc mon coeur des fers plus glorieux,
Et quittons pour jamais cet objet odieux.
CELIMANT.
Quoy Monsieur pouviez vous esperer autre chose
D'un coeur qui de nos maux est la source & la cause:
Apres sa perfidie & cette trahison,
Qui n'a pas espargné son sang ny sa maison.
Apres avoir trahy son frere & sa patrie,
Pour aymer un Rodrigue avec idolatrie:
Croyez vous qu'elle deust vous traitter autrement,
Ah! Monsieur usez mieux de vostre jugement:
Et s'il vous reste encor de cette indigne flame,
Quelque ressentiment, chassez le de vostre ame:
Cheriffe ne sçauroit estre reduite au point
D'aymer une vertu qu'elle ne cognoit point:
Estouffez estouffez cette amour importune,
Cette conformité d'humeur & de fortune:
Qui me fait ressentir toutes vos passions
Ne peut que trop lier nos inclinations:
Sans qu'il nous soit besoin pour nostre bien-veillance,
De cette malheureuse & funeste alliance.
SPHERANTE.
Genereux Celimant je vous puis asseurer
Qu'elle nous unit mieux nous croyant separer:
Et je trouve en la soeur ma perte bien legere,
Pourveu que mon bon-heur me conserve le frere:
Ouy je lys sur ce front adorable et charmant
Que Spherante est tousjours aymé de Celimant.
Et quoy que nous soyons heureux ou miserables,
Que tousjours nos destins seront inseparables.
C'est ce que je vous jure & que je vous promets
Et ce noble serment ne se rompra jamais.
Je sçay bien qu'à present mon pere dans Tolede,
Prepare à nos malheurs un utile remede:
Si l'on peut sans blesser les loix de l'equité,
Nommer icy malheur nostre captivité.
Mais je veux en tous lieux suivre vostre fortune,
Si j'ay la liberté qu'elle vous soit commune:
Ou si l'on vous prepare un pire traittement,
Que mon sort soit pareil au sort de Celimant.
Apres ce grand duel à mon coeur si sensible,
Où ma valeur perdit le tiltre d'invincible:
Le Cid pour temoigner sa generosité,
Malgré ses interests m'offrit la liberté:
Mais je la refusay pour servir cette ingratte,
Dont le crime aujourd'huy si vivement esclatte:
Ne sçachant pas encor que la legereté,
Eut porté son esprit à cette lascheté.
Maintenant que sa faute a merité ma haine,
Par un juste dépit j'ay rompu ceste chaine,
Mais depuis cét effort je me sens retenu,
D'un lien Celimant qui ne t'est pas congneu:
En de si nobles fers mon ame est asservie,
Qu'en quittant ma prison je veux quitter la vie,
Loin de la souhaitter je crains ma liberté.
CELIMANT.
Sans doute c'est l'amour qui vous tient arresté.
SPHERANTE.
Ouy j'ayme Celimant une beauté si rare,
Que les traits de ses yeux toucheroient un barbare.
Mais
CELIMANT.
Quoy mais?
SPHERANTE.
Il faut perdre le jour,
Puisque le desespoir est joint à mon amour,
CELIMANT.
Quelle est cette beauté si rare & si charmante,
Dont l'injuste rigueur s'oppose à vostre attente?
Apres vos qualitez & vostre illustre rang,
Que peut-elle bons Dieux esperer de plus grand.
Quand bien elle seroit de naissance Royale
Vostre condition n'est elle pas esgalle?
SPHERANTE.
Ouy mais tous mes deffaux & l'horreur de mon sort,
Avec ses qualitez ont trop peu de rapport.
CELIMANT.
Cette raison, Monsieur, n'est pas considerable,
Puisque vous estes Prince, & de plus, adorable.
Elle veut, en feignant d'ignorer vos appas,
Esprouver vostre amour,
SPHERANTE.
Elle ne la sçait pas.
CELIMANT.
Qu'apprehendez vous donq?
SPHERANTE.
D'estre trop temeraire.
CELIANTE.
Ah Spherante! esperez, vous ne sçauriez desplaire,
Un vertueux amour n'est jamais odieux;
Mais quel est cét object si charmant à vos yeux?
De cette confidence, honorez ma franchise.
SPHERANTE.
L'Infante, Celimant a mon ame surprise,
Dés son premier abord je ressentis ses traits,
Et tousjours du depuis j'ay chery ses attraits,
Sans que jusqu'à present, ma passion discrette,
Ayt ozé descouvrir cette flame secrette:
Mais en fin ce beau feu de mon ame vainqueur,
S'efforce de franchir les bornes de mon coeur.
Il ne peut plus souffrir cette estroitte demeure,
Et s'il vient à deplaire, il faudra que je meure.
CELIMANT.
Spherante esperez mieux, je vous suis caution,
Qu'on souffrira vos voeux, & vostre affection,
Mais que veut Arias?
SCENE SEPTIESME.
SPHERANTE, CELIMANT, D. ARIAS.
D. ARIAS.
Monsieur, le Roy vous mande,
CELIMANT.
Allons.
SCENE HUICTIESME.
SPHERANTE, L'INFANTE.
SPHERANTE.
De ce depart, que faut-il que j'attende?
D'où provient, justes Dieux, qu'on le mande sans moy?
L'INFANTE.
Quoy tout seul?
SPHERANTE.
Celimant est allé chez le Roy.
Sa Majesté le mande,
L'INFANTE.
Ouy, j'en sçay bien la cause,
C'est que sa liberté maintenant se propose,
Si mon frere y consent, vous en serez aussi.
SPHERANTE.
Ma liberté, Madame, est mon moindre soucy,
Loin de la desirer, j'ay sujet de la craindre.
L'INFANTE.
Quelque civilité qui vous oblige à feindre,
Tolede vous seroit un sejour plus charmant.
SPHERANTE.
L'effect vous fera voir si Spherante vous ment.
L'INFANTE.
He bien je le veux voir, adieu.
SPHERANTE.
Belle Princesse,
Mon devoir ne veut pas encor que je vous laisse.
Ne me desrobez pas un entretien si doux,
Et m'accordez l'honneur de vous rendre chez vous.
SCENE NEUFIESME.
LE CID, D. ARIAS.
LE CID.
Amy va dire au Roy, que son attente est vaine
Que je n'ay pû changer le dessein de Chymene,
Et qu'apres avoir fait, cét inutile effort,
Je ne puis me resoudre à ce triste rapport:
Dy luy que mes devoirs, & mon obeissance
N'ont pû de cette ingratte, obtenir la presence,
Et que par un excés, de haine, & de rigueur,
Sa porte m'est fermee aussi bien que son coeur:
Enfin que je ne puis contenter son envie,
Si ce n'est qu'elle soit contente de ma vie.
Si ce present luy plaist que j'iray luy porter,
ARIAS sortant.
Ah! que par ce rapport, je crains de l'irriter.
SCENE DIXIESME.
LE CID seul.
STANCES.
Ouy Rodrigue, il s'y faut resoudre,
Satisfaits à ces deux Tyrans,
De qui les projets differens,
Malgré tant de lauriers, te menassent du foudre,
Contre l'amour & le devoir
Ta vertu n'a point de pouvoir:
Icy ta resistance est vaine,
Rodrigue s'en est faict il faut perdre le jour,
Donne à ton Roy ta vie & ton coeur à Chymene,
Et tu contenteras le devoir & l'amour.
Chymene avec sa constance,
Brave la majesté des Rois,
Nous vivons sous de mesmes loix,
Et nous sommes regis d'une mesme puissance,
Toutesfois où ce noble coeur,
Triomphe en superbe vainqueur,
Mon ame demeure incertaine,
Ah Rodrigue, c'est trop, il faut perdre le jour,
Donne à ton Roy ta vie, & ton coeur à Chymene,
Et tu contenteras le devoir & l'amour.
Mais quoy l'ingratte m'abandonne,
Elle reffuse de me voir,
Et ruyne tout mon espoir,
Lors que je luy procure une illustre couronne,
Quand je rens son destin plus beau,
Elle me destine au tombeau,
L'adoray-je, elle est inhumaine,
Rodrigue s'en est fait, il faut perdre le jour:
Donne à ton Roy ta vie, & ton coeur à Chimene,
Et tu contenteras le devoir & l'amour.
Imitons ce noble courage,
Suivons des mouvemens si sains;
Malgré le Roy & ses desseins,
Ne la laissons pas seule au milieu de l'orage,
Quoy qu'elle ayt beaucoup de rigueur,
Ne témoignons pas moins de coeur,
Opposons l'amour à sa hayne,
S'en est faict finissons la trame de mes jours,
Et comme elle fait voir qu'elle est tousjours Chimene
Monstrons luy que le Cid est Rodrigue tousjours
ACTE V.
SCENE PREMIERE.
LE ROY, CELIMANT, D. SANCHE.
LE ROY.
Ouy brave Celimant je ferois conscience
De vous priver des droits deuz à vostre naissance,
Malgré mes interests vostre rare vertu
M'oblige à relever vostre trône abatu:
Je veux rompre les fers que le malheur vous donne,
Rendre à ces mains le sceptre, à ce front la couronne,
Changer vostre destin vous le faire oublier,
Et ce sont là les noeuds dont je veux vous lier.
CELIMANT.
Voulez vous esprouver, Monarque incomparable,
Si quelque vanité flatte un Roy miserable?
Ou bien si dans l'estat où m'a reduit le sort,
Je puis encor avoir l'esperance du port?
Ah! joignez librement Cordouë à vostre Empire,
Ce n'est pas à ce bien que Celimant aspire,
Il ne se repaist pas de desirs superflus,
Et le trône est un lieu qu'il ne regarde plus.
LE ROY.
Quittez cher Celimant ces funestes pensees,
Oubliez pour jamais vos traverses passees,
Et songez qu'aujourd'huy vous pouvez remonter,
Au trône d'où le sort, a voulu vous oster,
Pourveu que vous vouliez contenter mon envie.
CELIMANT.
Vous estes, grand Monarque, arbitre de ma vie,
Ainsi que sans pouvoir, je suis sans volonté,
Et vous pouvez user de vostre authorité,
Commandez, me voila disposé de vous plaire.
LE ROY.
Et je suis Celimant, prest à vous satisfaire
En ce que j'ay promis, pourveu que vostre soeur
Puisse esperer de vous une mesme douceur,
Qu'elle esprouve aujourd'huy, quelle est vostre clemence
Le pardon est souvent une haute vengeance:
Et quand un coeur est grand, une adroitte pitié
Le punit quelquesfois mieux que l'inimitié.
CELIMANT.
Apres sa lâcheté, son crime, & son audace,
Grand Prince, je ne puis consentir à sa grace:
Et si je luy faisois un favorable accueil,
Ce seroit par deux fois heurter un mesme Ecueil,
En vain vostre bonté me rendroit mon Empire,
Avec elle, grand Roy, mon destin seroit pire,
Que celuy que j'espreuve en ma captivité,
Qui me fait justement craindre ma liberté.
En vain je reprendrois le sceptre & la couronne,
Mon estat, et les biens que je vous abandonne:
Et sur le trône en vain je me verrois remis,
Si je le recevois avec mes ennemis.
LE ROY.