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_De la même à la même_.
Chère tante, je t'écris de mon lit, brisée par l'émotion de cette scène
épouvantable. Qui aurait pu croire que les choses tourneraient ainsi?
Pourtant toutes mes précautions étaient prises. J'avais prévenu Marthe
et sa soeur qui devaient venir à une heure, et choisi pour la grande
scène le moment où l'on sort de table, pendant que les domestiques ôtent
le couvert dans la salle à manger voisine du cabinet de travail. Dès le
matin mes batteries étaient préparées: une heure de gammes, d'études au
piano, les _Cloches du monastère_, les _Rêveries de Rosellen_, tous les
morceaux qu'il déteste. Cela ne l'avait pas empêché de travailler, sans
la moindre irritation. Au déjeuner, même patience. Un déjeuner
exécrable, des restes, des plats sucrés qu'il ne peut pas souffrir. Et
si tu avais vu ma toilette! Une robe à pèlerine qui a cinq ans de date,
un petit tablier de soie noire, des cheveux défrisés!... Je cherchais
sur son front des signes d'irritation, ce pli droit si connu que
monsieur creuse entre ses sourcils à la moindre contrariété. Eh bien!
non, rien. C'était à croire qu'on m'avait changé mon mari. Il m'a dit
d'un ton calme, un peu triste:
«Tiens! vous avez repris votre ancienne coiffure?»
Je répondais à peine, ne voulant rien hâter avant l'arrivée des témoins,
et puis, c'est drôle! je me sentais émue, secouée d'avance de la scène
que je cherchais. Enfin, à quelques réponses un peu plus sèches de ma
part, il se leva de table et se retira chez lui. Je le suivis, toute
tremblante. J'entendais mes amis s'installer, dans le petit salon, et
Pierre qui allait, venait, rangeait l'argenterie et les verres. Le
moment était venu. Il fallait l'amener aux grandes violences, et cela me
semblait facile après ce que j'avais fait depuis le matin pour
l'irriter.
En entrant dans son cabinet, je devais être très-pâle. Je me sentais
dans la cage du lion. Cette pensée me vint: «S'il allait me tuer!» Il
n'avait pourtant pas l'air bien terrible, couché sur son divan, le
cigare à la bouche.
«Est-ce que je vous dérange?» demandai-je de ma voix la plus ironique.
Lui, tranquillement:
«Non. Vous voyez... je ne travaille pas.»
Moi, toujours très-méchante:
«Ah çà! vous ne travaillez donc jamais?»
Lui, toujours très-doux:
«Vous vous trompez, mon amie. Je travaille beaucoup, au contraire...
Seulement, notre métier est de ceux où l'on peut travailler sans avoir
un outil dans la main.»
Moi:
«Et qu'est-ce que vous faites, en ce moment?... Ah! oui, je sais, votre
pièce en vers, toujours la même depuis deux ans. Savez-vous que c'est
bien heureux que votre femme ait eu de la fortune!... Cela vous permet
de paresser à votre aise.»
Je croyais qu'il allait bondir. Pas du tout. Il est venu me prendre les
mains très-gentiment.
«Voyons, c'est donc toujours la même chose? Nous allons donc recommencer
notre vie de guerre?... Alors, pourquoi êtes-vous revenue?»
J'avoue que je me suis sentie un peu émue de son ton affectueux et
triste; mais j'ai pensé à toi, ma pauvre tante, à ton exil, à tous ses
torts, et cela m'a donné du courage. J'ai cherché ce que je pouvais lui
dire de plus amer, de plus blessant... Est-ce que je sais, moi?... que
j'étais désolée d'avoir épousé un artiste; qu'à Moulins, tout le monde
me plaignait; que j'avais trouvé mes amies mariées à des magistrats, des
hommes sérieux, influents, bien posés, tandis que lui... Encore s'il
gagnait de l'argent. Mais non, monsieur travaillait pour la gloire. Et
quelle gloire!... À Moulins, personne ne le connaissait; à Paris, on
sifflait ses pièces. Ses livres ne se vendaient pas. Et patati. Et
patata... La tête me tournait de toutes les méchantes paroles qui me
venaient à mesure. Lui me regardait sans répondre, avec une colère
froide. Naturellement, cette froideur m'exaspérait davantage. J'étais
tellement excitée, que je ne reconnaissais plus ma voix montée à un
diapason extraordinaire, et les derniers mots que je lui criai.--je ne
sais plus quelle épigramme injuste et folle--bourdonnèrent à mes
oreilles troublées... Pour le coup, je crus que Me Petitbry tenait sa
voie de fait. Blême, les dents serrées, Henri avait fait deux pas vers
moi:
«Madame!...»
Puis, subitement, sa colère tomba, sa figure redevint impassible, et il
me regarda d'un air si méprisant, si insolent, si calme... Oh! ma foi,
ma patience était à bout. Je levai la main et, vlan! je lui appliquai le
plus beau soufflet que j'aie donné de ma vie. Au bruit, la porte
s'ouvre, mes témoins se présentent, suffoqués, solennels:
«Monsieur, c'est une indignité!...
--N'est-ce pas?» disait le pauvre garçon en montrant sa joue toute
rouge.
Tu penses si j'étais confuse. Heureusement, j'ai pris le parti de
m'évanouir et de pleurer toutes mes larmes, ce qui m'a beaucoup
soulagée... Maintenant, Henri est dans ma chambre. Il me veille, il me
soigne et se montre véritablement très-bon pour moi...Que faire? quelle
impasse!... C'est Me Petitbry qui ne sera pas content.