NINA DE B...

* * * * *

_De la même à la même_.

Chère tante, je t'écris de mon lit, brisée par l'émotion de cette scène

épouvantable. Qui aurait pu croire que les choses tourneraient ainsi?

Pourtant toutes mes précautions étaient prises. J'avais prévenu Marthe

et sa soeur qui devaient venir à une heure, et choisi pour la grande

scène le moment où l'on sort de table, pendant que les domestiques ôtent

le couvert dans la salle à manger voisine du cabinet de travail. Dès le

matin mes batteries étaient préparées: une heure de gammes, d'études au

piano, les _Cloches du monastère_, les _Rêveries de Rosellen_, tous les

morceaux qu'il déteste. Cela ne l'avait pas empêché de travailler, sans

la moindre irritation. Au déjeuner, même patience. Un déjeuner

exécrable, des restes, des plats sucrés qu'il ne peut pas souffrir. Et

si tu avais vu ma toilette! Une robe à pèlerine qui a cinq ans de date,

un petit tablier de soie noire, des cheveux défrisés!... Je cherchais

sur son front des signes d'irritation, ce pli droit si connu que

monsieur creuse entre ses sourcils à la moindre contrariété. Eh bien!

non, rien. C'était à croire qu'on m'avait changé mon mari. Il m'a dit

d'un ton calme, un peu triste:

«Tiens! vous avez repris votre ancienne coiffure?»

Je répondais à peine, ne voulant rien hâter avant l'arrivée des témoins,

et puis, c'est drôle! je me sentais émue, secouée d'avance de la scène

que je cherchais. Enfin, à quelques réponses un peu plus sèches de ma

part, il se leva de table et se retira chez lui. Je le suivis, toute

tremblante. J'entendais mes amis s'installer, dans le petit salon, et

Pierre qui allait, venait, rangeait l'argenterie et les verres. Le

moment était venu. Il fallait l'amener aux grandes violences, et cela me

semblait facile après ce que j'avais fait depuis le matin pour

l'irriter.

En entrant dans son cabinet, je devais être très-pâle. Je me sentais

dans la cage du lion. Cette pensée me vint: «S'il allait me tuer!» Il

n'avait pourtant pas l'air bien terrible, couché sur son divan, le

cigare à la bouche.

«Est-ce que je vous dérange?» demandai-je de ma voix la plus ironique.

Lui, tranquillement:

«Non. Vous voyez... je ne travaille pas.»

Moi, toujours très-méchante:

«Ah çà! vous ne travaillez donc jamais?»

Lui, toujours très-doux:

«Vous vous trompez, mon amie. Je travaille beaucoup, au contraire...

Seulement, notre métier est de ceux où l'on peut travailler sans avoir

un outil dans la main.»

Moi:

«Et qu'est-ce que vous faites, en ce moment?... Ah! oui, je sais, votre

pièce en vers, toujours la même depuis deux ans. Savez-vous que c'est

bien heureux que votre femme ait eu de la fortune!... Cela vous permet

de paresser à votre aise.»

Je croyais qu'il allait bondir. Pas du tout. Il est venu me prendre les

mains très-gentiment.

«Voyons, c'est donc toujours la même chose? Nous allons donc recommencer

notre vie de guerre?... Alors, pourquoi êtes-vous revenue?»

J'avoue que je me suis sentie un peu émue de son ton affectueux et

triste; mais j'ai pensé à toi, ma pauvre tante, à ton exil, à tous ses

torts, et cela m'a donné du courage. J'ai cherché ce que je pouvais lui

dire de plus amer, de plus blessant... Est-ce que je sais, moi?... que

j'étais désolée d'avoir épousé un artiste; qu'à Moulins, tout le monde

me plaignait; que j'avais trouvé mes amies mariées à des magistrats, des

hommes sérieux, influents, bien posés, tandis que lui... Encore s'il

gagnait de l'argent. Mais non, monsieur travaillait pour la gloire. Et

quelle gloire!... À Moulins, personne ne le connaissait; à Paris, on

sifflait ses pièces. Ses livres ne se vendaient pas. Et patati. Et

patata... La tête me tournait de toutes les méchantes paroles qui me

venaient à mesure. Lui me regardait sans répondre, avec une colère

froide. Naturellement, cette froideur m'exaspérait davantage. J'étais

tellement excitée, que je ne reconnaissais plus ma voix montée à un

diapason extraordinaire, et les derniers mots que je lui criai.--je ne

sais plus quelle épigramme injuste et folle--bourdonnèrent à mes

oreilles troublées... Pour le coup, je crus que Me Petitbry tenait sa

voie de fait. Blême, les dents serrées, Henri avait fait deux pas vers

moi:

«Madame!...»

Puis, subitement, sa colère tomba, sa figure redevint impassible, et il

me regarda d'un air si méprisant, si insolent, si calme... Oh! ma foi,

ma patience était à bout. Je levai la main et, vlan! je lui appliquai le

plus beau soufflet que j'aie donné de ma vie. Au bruit, la porte

s'ouvre, mes témoins se présentent, suffoqués, solennels:

«Monsieur, c'est une indignité!...

--N'est-ce pas?» disait le pauvre garçon en montrant sa joue toute

rouge.

Tu penses si j'étais confuse. Heureusement, j'ai pris le parti de

m'évanouir et de pleurer toutes mes larmes, ce qui m'a beaucoup

soulagée... Maintenant, Henri est dans ma chambre. Il me veille, il me

soigne et se montre véritablement très-bon pour moi...Que faire? quelle

impasse!... C'est Me Petitbry qui ne sera pas content.

Les femmes d'artistes · 第 21 / 34 题