UN MALENTENDU

* * * * *

_VERSION DE LA FEMME_

Qu'est-ce qu'il a? De quoi m'en veut-il? Je n'y comprends rien. J'ai

pourtant tout fait pour le rendre heureux... Mon Dieu! je ne dis pas

qu'au lieu d'un poëte je n'aurais pas mieux aimé épouser un notaire, un

avoué, quelque chose de plus posé, de moins en l'air comme profession;

mais enfin, tel qu'il était, il me plaisait. Je le trouvais un peu

exalté, mais gentil tout de même, bien élevé; puis il avait quelque

fortune, et je pensais qu'une fois marié, sa poésie ne l'empêcherait pas

de chercher une bonne place, ce qui nous mettrait tout à fait à l'aise.

Lui aussi dans ce temps-là me trouvait à son idée. Quand il venait me

voir chez ma tante, à la campagne, il n'avait pas assez de paroles pour

admirer l'ordre et l'arrangement de notre petit logis, tenu comme un

couvent. «C'est amusant!...» disait-il. Il riait, m'appelait de toutes

sortes de noms pris dans des poëmes, des romans qu'il avait lus. Cela me

choquait un peu, je l'avoue; je l'aurais voulu plus sérieux. Mais ce

n'est que quand nous avons été mariés, installés à Paris, que j'ai senti

la différence de nos deux natures.

Moi qui rêvais un petit intérieur bien tenu, clair et propret, je l'ai

vu tout de suite encombrer notre appartement de meubles inutiles, passés

de mode, perdus de poussière, avec des tapisseries fanées, et si

anciennes... Pour tout, ç'a été la même chose. Concevez-vous qu'il m'a

fait mettre au grenier une très-jolie pendule Empire, qui me venait de

ma tante, et des tableaux magnifiquement encadrés, donnés par des amies

de pension. Il trouvait tout cela hideux. J'en suis encore à me demander

pourquoi. Car enfin son cabinet de travail était un ramassis de vieilles

toiles enfumées, de statuettes que j'avais honte de regarder,

d'antiquailles ébréchées, bonnes à rien, des chandeliers pleins de

vert-de-gris, des vases où fuyait l'eau, des tasses dépareillées. A côté

de mon beau piano en palissandre, il en avait mis un petit, tout vilain,

tout écaillé, où manquait la moitié des notes, et si usé qu'on

l'entendait à peine. A part moi, je commençais à me dire: «Ah çà! mais,

un artiste, c'est donc un peu un fou... Il n'aime que les choses

inutiles, il méprise tout ce qui peut servir.»

Quand je vis ses amis, le monde qu'il recevait, ce fut bien pis. Des

gens à cheveux longs, à grandes barbes, mal peignés, mal habillés, qui

ne se gênaient pas pour fumer devant moi et me faisaient mal à entendre,

tellement toutes leurs idées se trouvaient à l'envers des miennes.

C'étaient de grands mots, de grandes phrases, rien de naturel, rien de

simple. Avec cela pas la moindre notion des convenances: vous pouviez

les avoir à dîner vingt fois de suite, jamais une visite, jamais une

politesse. Pas même une carte, un bonbon au jour de l'an. Rien...

Quelques-uns de ces messieurs étaient mariés et nous amenaient leurs

femmes. Il fallait voir le genre de ces personnes-là! A tous les jours

des toilettes superbes, comme je n'en porterai jamais, Dieu merci! Et si

mal arrangées, sans ordre ni méthode. Des cheveux bouffants, des jupes

traînantes, puis des talents qu'elles montraient effrontément. Il y en

avait qui chantaient comme des actrices, jouaient du piano comme des

professeurs; toutes bavardaient de tout comme des hommes. Est-ce

raisonnable, je vous le demande? Est-ce que des femmes sérieuses, une

fois mariées, doivent penser à autre chose qu'aux soins de l'intérieur?

C'est ce que j'ai essayé de faire comprendre à mon mari, qui était peiné

de me voir abandonner la musique. La musique, c'est bon quand on est

petite fille et qu'on n'a rien de mieux à faire. Mais, franchement, je

me serais trouvée ridicule à me mettre tous les jours devant un piano.

Oh! je le sais bien. Son grand grief contre moi, c'est que j'aie voulu

l'arracher à cet étrange milieu si dangereux pour lui. «Vous, avez

éloigné tous mes amis,» me reproche-t-il souvent. Oui, je l'ai fait, et

je ne m'en repens pas. Ces gens-là auraient fini par me le rendre fou.

Quelquefois, en les quittant, il passait la nuit à rimailler, à se

promener de long en large en parlant haut. Comme s'il n'était pas déjà

assez bizarre, assez original par lui-même, sans qu'on vînt encore

l'exciter! En ai-je supporté des caprices, des lubies! Tout à coup, le

matin, il arrivait dans ma chambre: «Vite, ton chapeau... Nous allons à

la campagne.» Il fallait tout laisser là, la couture, le ménage, prendre

des voitures, des chemins de fer, dépenser un argent! Et moi qui ne

songeais qu'à économiser. Car enfin, ce n'est pas avec quinze mille

francs de rente qu'on est riche à Paris et qu'on fait un avoir à ses

enfants. Dans le commencement, il riait de mes observations, tâchait de

me faire rire; puis, quand il a vu ma ferme intention de rester

sérieuse, il m'en a voulu de ma simplicité, de mes goûts d'intérieur.

Est-ce ma faute, à moi, si je déteste le théâtre, les concerts, toutes

ces soirées artistiques où il voulait m'entraîner et où il retrouvait

ses connaissances d'autrefois, un tas d'écervelés, de bohèmes, de

dissipateurs?

Un moment j'avais cru qu'il deviendrait plus raisonnable. J'étais

parvenue à le sortir de son vilain monde, à nous faire un entourage de

gens sensés, bien posés, à lui créer des relations utiles... Eh bien!

non. Monsieur s'ennuyait. Il s'ennuyait du matin au soir. À nos petites

soirées, où j'installais pourtant un whist, un thé, tout ce qu'il

fallait, il apportait une figure, une humeur! Quand nous étions seuls,

la même chose. Pourtant j'étais pleine d'attentions. Je lui disais:

«Lis-moi un peu ce que tu fais.» Il me récitait des vers, des tirades.

Je n'y comprenais rien, mais j'avais l'air de m'y intéresser, et par-ci

par-là je faisais au hasard une petite remarque qui du reste avait le

don de l'agacer toujours. En un an, en travaillant jour et nuit, il n'a

pu faire de toutes ses rimes qu'un seul livre qui ne s'est pas vendu du

tout. Je lui ai dit: «Ah!... tu vois bien...» par raison, pour l'amener

à quelque chose de mieux compris, de plus productif. Il a eu une colère

épouvantable, et depuis, une tristesse perpétuelle qui me rendait

très-malheureuse. Mes amies me conseillaient de leur mieux: «Voyez-vous,

ma chère, c'est l'ennui, la mauvaise humeur d'un homme inoccupé... S'il

travaillait un peu plus, il ne serait pas aussi sombre.»

Alors je me suis mise en quête, et tout le monde autour de moi, pour lui

chercher une place. J'ai remué ciel et terre, j'ai fait je ne sais

combien de visites à des femmes de secrétaires généraux, de chefs de

division, je suis allée jusqu'au cabinet du ministre, tout cela sans

l'avertir. C'était une surprise que je lui réservais. Je me disais:

«Nous verrons bien s'il sera content cette fois.» Enfin, le jour où j'ai

reçu sa nomination, une belle enveloppe à cinq cachets, je suis allée la

porter sur sa table, folle de joie. C'était l'avenir assuré, l'aisance,

le calme du travail, le contentement de soi... Savez-vous ce qu'il m'a

dit? Il m'a dit «qu'il ne me pardonnerait jamais.» Après quoi il a

déchiré la lettre du ministre en mille morceaux, et il s'est sauvé en

battant les portes. Oh! ces artistes, ces pauvres têtes détraquées qui

prennent la vie à rebours! Que devenir avec un homme pareil? J'aurais

voulu lui parler, le raisonner. Mais non. On me l'avait bien dit: «C'est

un fou.» A quoi bon lui parler, d'ailleurs? Nous n'avons pas la même

langue. Il ne me comprendrait pas, pas plus que je ne le comprends... Et

maintenant nous sommes là tous les deux à nous regarder. Je sens de la

haine dans ses yeux, et pourtant j'ai de l'affection pour lui... C'est

bien pénible.

_VERSION DU MARI_

J'avais pensé à tout, pris toutes mes précautions. Je ne voulais pas

d'une Parisienne, parce que les Parisiennes me faisaient peur. Je ne

voulais pas d'une femme riche qui m'apporterait avec elle tout un train

d'exigences. Je craignais aussi la famille, ce terrible enlacement

d'affections bourgeoises, accapareuses, qui vous emprisonnent, vous

rapetissent, vous étouffent. Ma femme était bien ce que je rêvais. Je me

disais: «Elle me devra tout.» Quelle joie de former cet esprit naïf aux

belles choses, d'initier cette âme pure à mes enthousiasmes, à mes

espérances, de donner la vie à cette statue!

* * * * *

C'est qu'elle avait l'air, en effet, d'une statue avec ses grands yeux

sérieux et calmes, son profil grec si régulier, ses traits légèrement

arrêtés et sévères, mais adoucis par le flou des jeunes visages, ce

duvet nuancé de rose, l'ombre des cheveux soulevés. Joignez à cela un

petit accent provincial qui faisait ma joie, que j'écoutais les yeux

fermés comme un souvenir d'heureuse enfance, l'écho d'une vie tranquille

dans un coin bien loin, bien ignoré! Et dire que maintenant cet

accent-là m'est devenu insupportable!... Mais alors j'avais la foi.

J'aimais, j'étais heureux, disposé à l'être encore plus. Plein d'ardeur

au travail, j'avais, sitôt marié, commencé un nouveau poëme, et le soir

je lui lisais les vers de la journée. Je voulais la faire entrer

complètement dans mon existence. Les premières fois, elle me disait:

«C'est gentil...» et je lui étais reconnaissant de cette approbation

enfantine, espérant qu'à la longue elle comprendrait mieux ce qui

faisait ma vie.

* * * * *

La malheureuse! comme j'ai dû l'assommer! Après lui avoir lu mes vers,

je les lui expliquais, cherchant dans ses beaux yeux étonnés la lueur

attendue, croyant l'y voir toujours. Je l'obligeais à me donner son avis

et je glissais sur les sottises pour retenir seulement ce que le hasard

lui inspirait de bon. J'aurais tant désiré en faire ma vraie femme, la

femme d'un artiste!... Mais non! Elle ne comprenait pas. J'avais beau

lui lire les grands poëtes, m'adresser aux plus forts, aux plus tendres,

les rimes d'or des poëmes d'amour tombaient devant elle avec l'ennui et

la froideur d'une averse. Une fois, je me souviens, nous lisions la

_Nuit d'octobre_; elle m'interrompit, pour me demander quelque chose de

plus sérieux. J'essayai alors de lui expliquer qu'il n'y a rien de plus

sérieux au monde que la poésie, qui est l'essence même de la vie et

flotte au-dessus d'elle comme une lumière vibrante où les mots, les

pensées s'élèvent et se transfigurent. Oh! le sourire dédaigneux de sa

jolie bouche et la condescendance du regard!... On eût dit que c'était

un enfant ou un fou qui lui parlait.

* * * * *

Ce que j'ai dépensé ainsi de forces, d'éloquence inutile! Rien n'y

pouvait. Je me butais perpétuellement à ce qu'elle appelait le bon sens,

la raison, cette excuse éternelle des coeurs secs et des esprits étroits.

Et ce n'est pas seulement la poésie qui l'ennuyait. Avant notre mariage,

je l'avais crue musicienne. Elle paraissait comprendre les morceaux

qu'elle jouait, soulignés par son professeur. A peine mariée, elle a

fermé son piano, renoncé à la musique... Savez-vous rien de plus triste

que cet abandon par la jeune femme de tout ce qui plaisait dans la jeune

fille? La réplique donnée, le rôle fini, l'ingénue quitte son costume.

Tout cela n'était qu'en vue du mariage, une surface de petits talents,

de jolis sourires et de passagère élégance. Chez elle le changement à

été instantané. J'avais d'abord espéré que le goût que je ne pouvais pas

lui donner, l'intelligence de l'art, des belles choses, lui viendraient

malgré elle dans cet admirable Paris où les yeux, l'esprit s'affinent

sans s'en douter. Mais que faire d'une femme qui ne sait pas ouvrir un

livre, regarder un tableau, que tout ennuie, qui ne veut rien voir? Je

compris qu'il fallait me résigner à n'avoir près de moi qu'une ménagère

active et économe, oh! très-économe. La femme selon Proudhon, rien de

plus. J'en aurais pris mon parti; tant d'artistes sont dans mon cas!

Mais ce rôle modeste ne lui suffisait pas.

Peu à peu, sournoisement, silencieusement, elle est arrivée à éloigner

tous mes amis. Devant elle, nous ne nous gênions pas. Nous parlions

comme par le passé; et de nos exagérations artistiques, de ces axiomes

fous, de ces paradoxes, où l'idée se travestit pour mieux sourire, elle

ne comprenait ni la fantaisie ni l'ironie. Tout cela ne faisait que

l'irriter et la confondre. Assise dans un petit coin du salon, elle

écoutait sans rien dire, se promettant bien d'éliminer un à un tous ceux

qui la choquaient si fort. Malgré le bon accueil apparent, on sentait

déjà chez moi ce petit courant d'air froid qui vous avertit que la porte

est entr'ouverte et qu'il sera bientôt temps de s'en aller.

Mes amis partis, elle les a remplacés par les siens. Je me suis vu

envahir par un monde inepte, étranger à l'art, ennuyeux et méprisant

profondément la poésie, parce que «ça ne rapporte pas». Exprès, on

citait très-haut devant moi les noms des faiseurs à la mode, des

fabricants de pièces et de romans à la douzaine:

«Un tel gagne beaucoup d'argent!...»

Gagner de l'argent! tout est là pour ces monstres, et j'avais la douleur

de voir ma femme penser avec eux. Dans ce milieu sinistre, toutes ses

habitudes provinciales, ses vues mesquines et bornées s'étaient

rétrécies encore en une incroyable avarice.

Quinze mille francs de rente! Il me semblait pourtant qu'avec cela on

pouvait vivre sans souci du lendemain. Eh bien! non. Je l'entendais

toujours se plaindre, parler d'économies, de réformes, de placements

avantageux. A mesure qu'elle m'envahissait de ces détails bêtes, je

sentais s'en aller de moi le goût et le désir du travail. Parfois elle

venait près de ma table, feuilletait dédaigneusement les vers

commencés. «Que ça!» disait-elle, en comptant les heures perdues sur

ces insignifiantes petites lignes. Ah! si j'avais voulu l'écouter, ce

beau nom de poëte, que j'ai mis tant d'années à me faire, traînerait

maintenant dans la boue noire des productions à outrance... Et quand je

pense qu'à cette même femme j'avais livré d'abord tout mon coeur, tous

mes rêves; quand je pense que ce dédain qu'elle me témoigne, parce que

je ne gagne pas d'argent, date des premiers moments du mariage.

Vraiment, j'en ai honte pour moi et pour elle.

Je ne gagne pas d'argent! Cela explique tout, le reproche de son regard,

son admiration pour les banalités productives, jusqu'à cette démarche

qu'elle a faite dernièrement pour m'obtenir je ne sais quelle place dans

un bureau du ministère.

Par exemple, j'ai résisté. Il ne me reste plus que cela, une volonté

inerte, faite à tous les assauts, à toutes les persuasions. Elle peut

parler pendant des heures, me glacer de son plus froid sourire, ma

pensée lui échappe toujours, lui échappera toujours... Et nous en sommes

là! Mariés, condamnés à vivre ensemble, des lieues entières nous

séparent, ce nous sommes trop las, trop découragés pour tenter un pas

l'un vers l'autre. En voilà pour la vie. C'est horrible!

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Les femmes d'artistes · 第 12 / 34 题